mercredi 4 décembre 2019

"Tout ici parle de la mort, ou plutôt de la vie future" (Mag Dalah, visitant le temple d'Edfou)

temple d'Edfou, par David Roberts (1796-1864)

"En admirant ce beau temple (Edfou), je pensais à nos constructions modernes. Quelle trace de son passage laissera notre civilisation si orgueilleuse de ses progrès ? Malgré toute notre science, toutes les ressources que la mécanique met à notre service, la rapidité des communications, qui donc oserait entreprendre la construction d'un seul de ces temples dont les pharaons avaient couvert l'Égypte ? Mais personne n'y songe : nous n'avons plus le goût de ce qui est grand et durable. Il semble que notre siècle, en perdant l'espoir des choses éternelles, ait perdu la confiance nécessaire pour entreprendre les longs travaux. On veut jouir, et, comme la vie est courte, on se hâte. Peu importe que ce décor fragile élevé par nous tombe avec nous ; le souci de nos descendants ne nous occupe guère : pour faire vite, il faut sacrifier la solidité et tout ce qui fait la valeur vraie, la noblesse des choses. L'apparence nous suffit, et de là cet amour envahissant de la camelote, du carton-pierre, du faux bronze, des statues de plâtre, des faux diamants, des fausses dentelles et du similor.
Je n'ai jamais eu autant que dans ce pays-ci le sentiment de la vraie grandeur de l'homme. La nature, les monuments, tout concourt à produire une impression de force et de sérénité qui pénètre l'âme : on oublie les hommes tels qu'ils sont, pour admirer l'homme tel qu'il pourrait être.
En examinant ces restes merveilleux d'une civilisation disparue, on devine que ce peuple plaçait son espérance en dehors de ce monde. Sa préoccupation habituelle était l'éternité, et cette pensée austère s'est reflétée dans son œuvre avec une noblesse imposante. Tout ici parle de la mort, ou plutôt de la vie future, car l'Égyptien ne s'arrête guère au passage sombre qui nous effraye. Il s'attache ardemment à l'espoir des délices qui attendent le juste. Il s'est fait une idée magnifique du bonheur des élus. Dans son paradis, point de combats, de chasses et de festins comme dans le Wallala d'Odin ; point de houris comme au paradis de Maho
met : l'âme régénérée par l'épreuve goûte des plaisirs d'un ordre plus élevé, des jouissances immatérielles. Le juste accueilli par les dieux partage à son tour leur divinité ; ses délices sont de comprendre les splendeurs radieuses de la sagesse infinie.
Je ne sais si MM. les archéologues approuveraient complètement cette traduction libre des légendes et des scènes emblématiques qui ornent les temples d'Égypte. Mais peu importe : je fais aux artistes égyptiens l'hommage de toutes les pensées nobles et consolantes que m'a suggérées la contemplation des bas-reliefs mystérieux d'Edfou, d'Abou-Simbel et de Thèbes." 


extrait de Un hiver en Orient, 1892, par Mag Dalah (pseudonyme), ouvrage préfacé par Edmond Rousse, de l'Académie française


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