vendredi 14 décembre 2018

"Celui qui a le plus fait pour la connaissance de l'ancienne Égypte, c'est Mariette" (guide anonyme du XIXe s.)

Mariette, assis sur le mur d'un mastaba, dans la plaine de Saqqarah
Paris, Bibliothèque de l'Institut de France
© Institut de France . J.-L. Charmet
"Jusqu'à Champollion, on ne connaissait que très imparfaitement l'histoire de l'Égypte ancienne. Nous ne possédions que les récits consignés par Hérode (dans son deuxième livre surtout), les descriptions très exactes de Strabon, les pages suspectes de Diodore de Sicile ; quelques notes de Pline, une page de Josèphe l'historien des Juifs, un précieux écrit faussement attribué à Plutarque et intitulé sur Isis et Osiris, et enfin la fameuse liste du prêtre égyptien Manéthon, qui vivait sous les premiers Ptolémées et avait composé une histoire royale. Malheureusement nous n'en avons que la table, donnant la suite des rois, au nombre de 330, répartis en XXXI dynasties dont XXVI sont nationales.
L'Égypte d'ailleurs était couverte de monuments qui étaient comme autant de pages de l'histoire religieuse et politique de ce pays, mais ils portaient des caractères dont le sens avait toujours été dérobé à la connaissance des étrangers, même pendant les temps anciens, et dont les modernes n'avaient jamais eu la clef. 

Champollion parut et ce fut le fiat lux de l'histoire d'Égypte. Il parvint, à l'aide de la connaissance approfondie de la langue copte et de l'inscription ptolémaïque de Rosette (inscription bilingue, c'est-à-dire offrant la traduction grecque d'un texte égyptien placé en regard), à poser les lois générales du déchiffrement des trois écritures employées à l'époque pharaonique : hyéroglyphique, hiératique et démotique. 
La voie ouverte par le gémie de Champollion, mort en 1832, à l'âge de quarante ans, fut suivie par de nombreux disciples. La France compte avec orgueil, et au premier rang, dans une science créée par un Français : les de Rougé, les Mariette, les Chabas, les Deveria ; l'Allemagne, les Brugsch et les Lepsius ; l'Angleterre, les Hincks, les Birch et les Wilkinson. Mais celui qui a le plus fait pour la connaissance de l'ancienne Égypte, c'est Mariette, qui, pendant dix-huit années, n'a cessé de fouiller le sol, de découvrir des hypogées, de déblayer des temples entiers, de faire sortir de terre l'histoire elle-même et de remplir les musées de Paris et du Caire de monuments dont le nombre atteint près de quarante mille aujourd'hui. On peut écrire maintenant l'histoire politique et religieuse des Pharaons, les textes abondent ; il y a tel règne dont on peut rédiger les annales comme celles de Louis XIV, et il n'est plus permis aux sceptiques les plus endurcis de conserver de doute sur l'interprétation de ces textes, car tous les égyptologues s'entendent sur le sens qu'ils présentent ; or qui dit savants dit émules et souvent rivaux : nous voyons donc avec sécurité les conquêtes de la science confiées à leur jalouse surveillance, et leur accord nous est une garantie de certitude."

Extrait de Guide pour une excursion dans l'Egypte ancienne et moderne et au canal de Suez, 1859 (aucun auteur mentionné)

lundi 10 décembre 2018

Le Nil "ne souffre pas même d'être comparé aux autres fleuves de la Terre" (Salomon de Priezac)

photo datée de 1900 - auteur non mentionné

"Ce n'est pas sans sujet que les fleuves ont été révérés par l'Antiquité païenne, et qu'elle leur a consacré des temples, et élevé des autels. Elle ne pouvait considérer la fécondité de leur source, la pureté de leurs eaux et la durée de leur mouvement qu'elle ne persuadât que quelque divinité se coulait dans leur canal, pour animer leurs ondes et pour entretenir leur cours. C'est pour ce sujet que les Romains ont adoré le Tibre, les scythes le Danube, les Spartiates l'Eurote, et que les Égyptiens, même, ont donné au Nil le titre de saint et de sacré, quand ils lui ont présenté de l'encens sous le nom du dieu Osiris.
Certes, si les géographes mettent ce dernier fleuve au dessous de la grandeur et de l'étendue du Gange et de l'Inde, on peut dire qu'il les surpasse par l'admirable propriété de ses eaux, et qu'il ne souffre pas même d'être comparé aux autres fleuves de la Terre. Si leurs débordements forcent les digues, renversent les ponts, noient les campagnes, effraient les villes, et portent partout la crainte et la désolation, les inondations du Nil enrichissent l'Égypte, engraissent les guérets, réjouissent les peuples, et font voir dans un même lieu, suivant les diverses saisons de l'année, le gouvernail et les trophées, les cabanes des pasteurs et les loges des mariniers.
Que si les autres fleuves rongent leurs bords, et dévorent les campagnes où ils s'étendent, il est vrai de dire que le Nil leur donne plus de force et plus de vigueur. Puis qu'avec le limon qu'il entraîne avec lui, il humecte les sables et les lie ensemble, de sorte que l'Égypte ne lui doit pas seulement la fertilité de ses terres, mais encore ses terres mêmes. C'est pour cette raison qu'elle est appelée le don du Nil, et que le Nil est nommé Égypte, ce qui a fait dire aux gymnosophistes qu'il y tenait lieu de deux éléments, puisqu'il était tout ensemble et l'eau et la terre.
On dit que le méandre fut autrefois appelé en justice par ceux qui habitaient le long de ses bords, d'autant qu'il changeait trop souvent de lit, et qu'il les privait par ce moyen de la commodité qu'ils en pouvaient recevoir. On ne saurait intenter la même action contre le Nil, ni lui faire le même reproche. Il sort toujours de son canal dans une même saison. Ses débordements abreuvent les mêmes campagnes.
Il s'épanche et se retire dans un certain temps, et son cours est tellement réglé qu'il ne devient jamais violent ni impétueux que par l'opposition des rochers qu'il rencontre. C'est là qu'il redouble ses forces et qu'il enfle ses eaux. C'est contre ces digues naturelles qu'il écume, qu'il gronde et qu'il s'irrite. Et c'est dans ce combat qu'on le voit et vaincu et victorieux. Il semble, certes, que lassé d'arroser les déserts de la Libye et de l'Éthiopie, il se hâte et se presse d'arriver dans ce lieu. Et c'est dans ces cataractes ou catadupes, qui ne sont autre chose qu'un précipice large de deux lieues, et enfermé de vallées et de rochers, qu'il s'élance et qu'il tombe. Sa chute est de deux cents pieds de hauteur, et elle est suivie d'un bruit si épouvantable qu'on dit que les peuples voisins en sont effrayés, et que ceux que les Perses envoyèrent autrefois pour y établir une colonie furent contraints d'aller chercher ailleurs une demeure plus tranquille, pour ne pouvoir supporter ces tonnerres redoublés, et ces continuelles tempêtes.
Après ce saut, il coule doucement et s'étend dans les plaines de l'Égypte. Et passant près du Caire, qui était autrefois Memphis, il va former comme une île de tout ce pays, et lui acquiert le nom de delta, par la figure qu'il lui donne d'un D grec."

extrait de Dissertation sur le Nil, 1664, par Salomon de Priezac (161.-167.), poète, romancier et essayiste, membre de l'Académie française

lundi 3 décembre 2018

"La ville de Thèbes présente des objets si nombreux et si inattendus que la curiosité la plus avide ne peut manquer d'y trouver un aliment sans cesse renaissant" (Jollois et Villiers du Terrage)

Tableau de Carl Wuttke (1849-1927)
"Ce n'est pas seulement dans l'emplacement que le Nil arrose qu'il faut chercher des vestiges de l'existence de Thèbes. Comme si la portion de la vallée qu'elle occupe n'eût pas été assez vaste pour la contenir, cette antique cité s'est étendue jusque dans les montagnes. En effet, la partie de la chaîne libyque, voisine des monuments encore existants, est percée d'une quantité innombrable d'hypogées : quelques-uns de ces hypogées ont bien pu servir d'asile aux premiers habitants troglodytes de l'Égypte ; mais tous doivent être regardés comme les dernières demeures des citoyens de son ancienne capitale.
Pour faire passer dans l'âme du lecteur tous les sentiments dont on est d'abord agité en arrivant dans un lieu qui rappelle tant de souvenirs, il faudrait pouvoir peindre cette curiosité inquiète, qui, dans son ardeur, veut embrasser tous les objets à la fois. Il semble que les sens n'obéissent point assez promptement à la volonté pour prendre connaissance de tout ce qui existe, il se présente à l'esprit mille questions que l'on voudrait résoudre, mille faits que l'on voudrait constater en même temps. 

Où sont les cent portes chantées par Homère, et par chacune desquelles sortaient deux cents chariots armés en guerre ! Environné de toutes parts de magnifiques ruines, on s'abandonne facilement aux illusions, et toutes ces exagérations poétiques paraissent prendre de la réalité. Où est la statue d'Osymandyas, vantée par Hécatée comme la plus colossale de toutes celles que renfermait autrefois l'Égypte ! Où était placé ce fameux cercle d'or d'une coudée de hauteur et de trois cent soixante-cinq coudées de circonférence, sur lequel on avait indiqué le lever et le coucher des astres pour tous les jours de l'année ! Où est l'emplacement de cette grande Diospolis, dont les anciens auteurs célèbrent l'étendue, et qui renfermait un des plus vastes édifices que les Égyptiens eussent élevés ! Où sont les demeures de ces rois si vantés, que leur sagesse a fait mettre au rang des dieux, et dont les institutions utiles et précieuses font encore l'admiration de ceux qui en pénètrent les vrais motifs ! Où est enfin cette statue colossale de Memnon, dont tant d'illustres personnages ont entendu la voix au lever de l'aurore ! Thèbes avait-elle une enceinte générale, et en subsiste-t-il encore quelques traces ! 
Toutes ces questions, et mille autres qui se présentent à l'esprit du voyageur, le jettent dans une agitation singulière, et excitent une activité que l'on ne peut satisfaire. Attiré par une multitude d'objets nouveaux, par une architecture colossale à laquelle l'œil n'est point accoutumé, on regarde tout avec une avide curiosité. Les nombreux détails de sculpture dont les murs des temples et des palais sont couverts, n'excitent pas moins l'étonnement que les grandes et belles lignes de leur architecture. 
Lorsqu'après avoir quitté les monuments, on veut se recueillir et se rendre compte de ce que l'on a vu, la mémoire, aidée de la réflexion elle-même, ne fournit que des idées confuses, et l'on reconnaît bientôt l'insuffisance d'un premier aperçu. Ce n'est donc qu'en visitant souvent les mêmes monuments, ce n'est qu'après en avoir étudié les formes avec soin, que l'observateur se pénètre du caractère de gravité empreint dans tous les travaux de l'Égypte, et reconnaît l'intention bien prononcée des fondateurs de rendre leur ouvrage indestructible. 
Les sensations que fait éprouver la vue de Thèbes ne se communiquent pas seulement à ceux qui se livrent à l'étude des arts ; les magnifiques constructions de cette antique cité offrent des beautés d'un tel ordre qu'elles attirent les regards des hommes que l'on croirait les moins propres à les apprécier. Ce sont comme de grands accidents de la nature, ou comme des phénomènes éclatants, qui, tandis qu'ils captivent l'attention des esprits accoutumés à observer, produisent encore sur la multitude les impressions les plus vives et les plus profondes. C'est ainsi que nous avons vu les soldats, frappés d'abord d'un étonnement général à la vue de ces masses imposantes, se livrer bientôt avec ardeur à la recherche des plus petits ornements qui les décorent. 
Un voyageur arrivé près du monument qui fait l'objet de ses recherches commence par prendre une idée générale de son ensemble, sans s'appesantir sur aucun détail. S'il est un lieu qui réclame du spectateur une attention particulière à suivre cet ordre indiqué par la nature, c'est celui où sont épars les restes de la ville de Thèbes. Elle présente des objets si nombreux et si inattendus, que la curiosité la plus avide ne peut manquer d'y trouver un aliment sans cesse renaissant, quelque idée qu'on ait pu prendre d'un tel spectacle dans les récits transmis par les écrivains depuis tant de siècles."


extrait de Description générale de Thèbes: contenant une exposition détaillée de l'état actuel de ses ruines, et suivie de recherches critiques sur l'histoire et sur l'étendue de cette première capitale de l'Égypte, 1813, par Jean-Baptiste-Prosper Jollois (1776-1842)  et Édouard de Villiers du Terrage (1780-1855), ingénieurs français, membres de la Campagne d'Égypte (1798-1801)    

dimanche 2 décembre 2018

"Pour nous, ce n'est point l'Égypte morte que nous voulons voir et toucher, c'est l'Égypte vivante" (Émile Barrault)


"The Flood Plain Of The Nile", by Johann Jakob (1813-1865)
"Étrange contrée que l'Égypte ! Ici la fécondité à pleines mains, l'eau à pleins bords, vive et coureuse ; là, le désert nu et sec, avec ses puits saumâtres, lui aussi débordant quelquefois, mais par ses sables que le vent emporte, tourbillonnants et brûlants, à travers champs et villes. Ici, les fellahs attachés à la glèbe ; là, les Bédouins avec leurs tentes errantes. En un jour, vous pouvez être en deux mondes différents. Sur leurs limites, le palmier et le chameau : l'un avec le tronc rude et dépouillé comme le désert et l'éventail de branches gracieux comme l'oasis ; l'autre par les formes arides, la couleur blanchâtre de son poil ras, par la structure même de son estomac, sorte de puits où l'eau se conserve, appartenant au désert comme il appartient aux villes par sa docilité et ses services. Enfin, aux bornes de ces deux Égyptes, voilà encore d'autres habitants immobiles dans leur majesté sévère, les Pyramides que nous découvrons de loin, les Pyramides, énigmes colossales que le sphinx, couché à leurs portes, semble depuis des siècles proposer en vain à tant de voyageurs. 
Mais arrêtons-nous. 
- Quoi ? avant d'être allés aux Pyramides ? 
- Bon ! voulons-nous ressembler à ces honnêtes amateurs qui se mettent bravement en route pour venir, comme ils disent, saluer ces monuments sublimes et y graver leur nom ? Pour eux, les Pyramides, c'est toute l'Égypte. Quelques-uns, il est vrai, remontent le Nil jusqu'à Thèbes, jusqu'à la première cataracte, jusqu'à la seconde cataracte même : triple classification de ces touristes intéressants qui ne savent se prendre qu'au passé d'un pays, traversent le présent avec dédain ou même avec humeur, sans soupçonner grand'chose de tout ce qu'il porte de précieuses promesses, et retournent ensuite chez eux, tout triomphants de leur flânerie classique, s'ils rapportent de leurs longues courses un croquis, une pierre, un peu de poussière, une momie. 
Pour nous, ce n'est point l'Égypte morte que nous voulons voir et toucher, c'est l'Égypte vivante ; ce n'est point l'Égypte garrottée de bandelettes, embaumée, sèche, couchée, mais debout, forte, se remuant et se préparant à un magnifique avenir ! 
- Soit ; pourvu que nous ne fassions point le procès aux voyageurs qu'animerait l'amour de la science ou de l'art... 
- Oh ! viennent les savants visiter tous les recoins de cette terre pour y déchiffrer, Champollion aidant, l'histoire des siècles écoulés sur ces hiéroglyphiques feuillets, qu'on n'ose se borner à nommer antiques dans la peur de manquer de respect à leur âge, nous glorifierons leurs courageuses explorations. 
Et pourquoi les artistes, qui savent aujourd'hui par cœur l'Italie et la Grèce, ne prendraient-ils pas le chemin de l'Orient ? Souhaitent-ils d'élargir leur sentiment poétique par une féconde curiosité d'analogies ou de dissemblances ? Ici, ils ont à étudier, soit l'art arabe qui s'est développé en grandeur, en élévation, en sévérité dans l'architecture chrétienne comme une fleur portant son fruit, soit l'art égyptien qui se modifia en légèreté, en sveltesse, en grâce dans l'architecture grecque, comme une tige produisant sa fleur. Et quel est cet art égyptien dont une armée française applaudissait les restes ! Un vieux colosse, puisque de jeunes géants lui battaient des mains : l'obélisque, si laborieusement transporté de Luxor à Paris, n'est qu'un simple échantillon taillé dans son manteau. Sans doute ils aimeraient à comparer l'Égypte antique qui affecta dans ses raides monuments l'éternité et l'immensité, et l'Égypte moderne qui, dans ses modestes créations d'un jour, mit un charme incomparable d'élégance, de souplesse et de fraîcheur : singulier contraste qui semble révéler l'invasion d'une population ardente et mobile sur le sol occupé par une population grave et sérieuse, ou une étonnante révolution morale dans le génie des habitants ! Enfin, si de l'art inanimé ils veulent passer à l'art vivant, ici, quelle richesse, quelle originalité de sites, de paysages, d'effets de lumière défient les couleurs les plus franches ou les plus habilement fondues de leur palette ? Quelles formes merveilleuses de vigueur, d'agilité, de ton chez les races diverses de cette terre ? Voyez nos rameurs qui, en ce moment, nus, au soleil, encore humides du fleuve traversé à la nage, hâlent notre kange sur le bord : où trouver de plus belles statues de bronze ? Et la première venue de ces femmes fellahs, dont le corps, l'attitude, les gestes font d'une chemise et d'un mouchoir de toile bleue une ravissante draperie, n'est-elle pas digne du crayon d'un Raphaël ? Viennent donc à l'Orient les hommes d'art et de science ! Mais ce que nous demandons de toute notre âme, c'est que l'Orient ne soit pas, pour les uns, un sujet dont l'autopsie ne serve qu'à éclairer leurs recherches, pour les autres un modèle bon seulement à poser devant eux. Ce monde oriental, terre et populations, palpite, tressaille, aspire à des destinées nouvelles, dont les sympathies de l'Europe lui peuvent assurer le rapide accomplissement, et ne demande qu'à renaître pour la science, l'art, l'industrie !"  

extrait de Occident et Orient: études politiques, morales, religieuses pendant 1833-1834 de l'ère chrétienne, 1249-1250 de l'hégyre, par Émile Barrault (1799-1869), homme politique républicain modéré et député français, ancien professeur de lettres, connu pour ses talents d’orateur au sein du mouvement saint-simonien

jeudi 29 novembre 2018

"L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil" (Karl Ritter)

Carl Wuttke, Morning mood at the lake of Karnak, 1910
"Du haut des catacombes, le voyageur contemple avec admiration le monde de ruines étendu sous ses yeux, la ville de Thèbes aux cent portes, le centre de la plus ancienne et de la plus haute civilisation du passé, la cité des palais et des temples dont les merveilles couvrent la surface de la terre et peuplent ses entrailles ! Élevée par une population innombrable, par des prêtres intelligents, par de puissants monarques ; arrachée à grand travail du flanc des monts ; enrichie par un commerce florissant avec le pays des Nègres et des Éthiopiens, avec l'Arabie, la mer Érythrée, l'Indus et le Gange ; conservée, ennoblie, décorée par les sciences et les arts, elle servit de maîtresse et de modèle aux peuples de toutes les zones et de tous les âges.
La simplicité de ses éléments, la majestueuse unité de son ensemble éveillent le respect et la pensée, et font pressentir quelle influence elle a exercée sur l'esprit humain, dans tous les temps, dans tous les lieux. Les rapports les plus délicats attestent ici une harmonie, un développement unitaire qui ne se révèlent qu'à une pénétration profonde, et que souvent on ne peut saisir qu'en les contemplant sur les lieux. Ainsi les plus beaux dessins, les plans les plus exacts ne sauraient rendre le caractère esthétique de l'architecture égyptienne tel qu'il se montre ici en présence des monuments de Thèbes. Ce qui semble à l'œil du nord lourd, écrasé, étrange et massif, apparaît sur les lieux léger, vivant, gracieux, et ressort harmonieusement de la nature même du climat et du sol. Cela ne dépend pas seulement des proportions et des lignes mais surtout de la perspective aérienne, de l'accord avec la nature environnante, dont les effets varient avec les climats et que caractérise ici le contraste si vif de l'éclat éblouissant du soleil et de l'épaisseur des ombres. 

Un profond sentiment esthétique, une longue habitude, un tact sûr avaient appris aux Égyptiens à tenir compte de toutes ces causes, de tous ces rapports, et à construire leurs édifices dans un style différent de ceux des Grecs et des Romains. Les monuments grecs et romains, transportés sous le ciel de l'Égypte, réjouissent moins la vue que dans leur patrie ; et, en présence de la gravité, de la sévérité de l'architecture égyptienne, on les trouve, malgré toute leur perfection et leur élégance, nus , sans ombre, insignifiants et fragiles. De même que l'art grec est national et beau sur les bords de la mer Ionienne et de la mer Égée, l'art égyptien est national et grand sur les rives du Nil. On peut dire qu'il a atteint la plus haute perfection, mais d'une manière à lui propre : et la saine critique ne doit le juger que par lui, ne doit en chercher qu'en lui-même les préceptes et la règle. L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil ; nulle part il ne s'est élevé aussi naturellement, comme une plante glorieuse, une fleur sacrée du sol de la patrie !
On ne peut comparer les monuments de Thèbes à ceux des autres pays que par l'espace qu'ils occupent ; et, sous ce rapport, tous les édifices grecs, même les plus grands, tels que le Panthéon, le temple de Paestum, celui de Jupiter à Olympie, leur cèdent la supériorité. Que paraissent les monuments grecs comparés seulement à la cour du palais de Karnak, qui tiendrait dans son enceinte tous les monuments de l'île de Philae ? Les ruines de Palmyre et de Baalbek, en Syrie, peuvent seules soutenir la comparaison, quoique de beaucoup moins gigantesques ; elles nous présentent des monuments exécutés dans la plus grande perfection, mais isolés ; tandis que le palais de Karnak est encore entouré d'une ville entière de temples et de palais."


extrait de Lectures géographiques, par Casimir Raffy (18..-18..).

L'auteur du texte choisi est Karl Ritter (1779-1859), professeur de géographie à l'Université de Berlin, auteur d'une description du monde : Die Erdkunde in Verhaeltnisse mr Nature und zur Geschichte des Menschen.
 

mercredi 28 novembre 2018

"Les deux temples d'Ipsamboul, (des) cavernes uniques qui disparaîtront seulement quand le monde changera de forme" (André Lefèvre)

photo d'Antonio Beato
"De Thèbes à la seconde cataracte, en remontant le Nil, on passe en revue de nombreuses ruines (...) ; c'est à quelque distance des rapides d'Ouadi-Alfa, au fond de la Nubie, que s'ouvrent dans le roc, sur les bords du fleuve, les deux temples d'Ipsamboul, cavernes uniques et qui disparaîtront seulement quand le monde changera de forme.
Le grand temple, long de quarante-quatre mètres, haut de quarante-trois, est précédé de quatre statues assises, adossées à la montagne dont elle font partie, et qui n'ont pas moins de trente-sept mètres. Trente dieux assis décorent la corniche. 

Dans les salles intérieures, on passe auprès de petits colosses qui mesurent encore huit mètres. Les parois sont couvertes de vastes bas-reliefs. Partout, même sur l'autel des trois démiurges, Ammon, Phré et Phta, se trouve l'image de Ramsès-Meïamoun (Sésostris) conquérant de l'Afrique et de l'Asie ; sa femme, Kofré-Ari, divinisée comme lui, servit de modèle au statuaire pour les six colosses hauts de douze mètres, debout devant la façade du petit temple qu'elle dédia elle-même à la déesse Hator.
Il est peu d'aspects aussi grandioses que ces façades inclinées qui se dessinent sur la colline abrupte et grise. Comme ces dieux et ces héros dont les traces se voient encore en quelques lieux dits le pas de Gargantua, la brèche de Roland, l'antique Égypte a laissé sur la nature même l'empreinte de sa main. Et sa gloire est d'avoir en tout visé à l'éternité.
La sévère obscurité de ces sanctuaires a été bien interprétée par Lamennais. "Une pensée, dit-il, domine l'Égypte, pensée grave et triste dont nulle autre ne la distrait, qui, du Pharaon environné des splendeurs du trône jusqu'au dernier des laboureurs, pèse sur l'homme, le préoccupe incessamment, le possède tout entier, et cette pensée est celle de la mort. Ce peuple a vu le temps s'écouler comme les eaux du fleuve qui traverse ses plaines nues, et il s'est dit que ce qui passe si vite n'est rien, et, se détachant de cette vie caduque, il s'est reporté par sa foi, par ses désirs et ses espérances, vers une autre vie permanente, immuable. Pour lui l'existence commence au tombeau ; ce qui précède n'est qu'une ombre, une fugitive image. Ainsi, ses conceptions religieuses et philosophiques, ses dogmes, en un mot, venant aboutir à ce grand mystère de la mort, son temple a été un sépulcre."
Quoi qu'il en soit de ces considérations, qui s'appliquent très justement à toute une période de la vie historique en Égypte, il est permis de rapporter l'origine première des sanctuaires souterrains au souvenir d'un temps où les grottes et les excavations étaient la demeure ordinaire des hommes. Les Égyptiens antiques ont été naturellement amenés loger leurs dieux comme ils se logeaient eux-mêmes pendant la vie et après la mort."


extrait de Les merveilles de l'architecture, 1874, par André Lefèvre (1834-1904), archiviste paléographe, historien et anthropologue, homme de lettres, titulaire de la chaire d'ethnographie linguistique à l'École d'anthropologie de Paris

mardi 27 novembre 2018

"Ces immenses tombeaux sont loin de nous offrir autant d'intérêt que ceux, plus modestes, qui se trouvent près de Thèbes" (Max Boucard, à propos des pyramides)

photo de H. Béchard
"Les tombeaux d'Égypte peuvent se diviser en deux catégories : ceux construits au-dessus du sol à l'aide de pierres énormes, et ceux dissimulés dans le sein de la terre.
Les premiers, les plus anciens et les plus grands, nous frappent d'étonnement par la masse prodigieuse qui recouvre la chambre mortuaire. L'esprit demeure confondu devant les Pyramides et recule effrayé à la pensée des efforts qu'ont coûtés de pareils monuments.
Cependant, malgré leur beauté, ces immenses tombeaux sont loin de nous offrir autant d'intérêt que ceux, plus modestes, qui se trouvent près de Thèbes.
Ces derniers appartiennent à la seconde catégorie. Loin de s'élever glorieusement au-dessus du sol et de défier le temps par l'immensité de leur masse, ils semblent se cacher humblement sous la terre, et chercher l'oubli. Et pourtant, que de trésors ils renferment ! Et comme nous les préférons aux Pyramides !
L'aspect de la montagne, qui les renferme, n'en rend point cependant la visite agréable. Pour s'y rendre on traverse un désert de sables brûlants, et des gorges profondes, dénuées de toute végétation, où règne l'aspect de la mort : les rayons du soleil s'y concentrent, la chaleur est accablante, le corps et l'esprit fatigués sont à bout de forces.
Heureusement, les guides s'arrêtent enfin devant un trou sombre qui s'ouvre dans le flanc de la montagne ; on pousse un soupir de soulagement, on touche au but.
Et c'est avec une curiosité bien légitime que nous pénétrons dans l'excavation, car l'idée de se trouver dans le palais souterrain qu'un Pharaon s'est plu à faire creuser pendant sa vie pour y dormir toujours, ne laisse pas que d'impressionner pendant qu'aux lueurs blafardes des flambeaux, nous nous enfonçons sous la montagne.

La tombe qui m'a le plus frappé est celle de Séti Ier, remontant à plus de quatorze siècles avant l'ère chrétienne.
On y pénètre par un escalier rapide qui conduit à une série de chambres et de couloirs dont le développement atteint plus de 150 mètres de longueur. Le sol, légèrement incliné, s'enfonce de plus en plus dans la terre, et le niveau de la dernière salle est à 50 mètres au-dessous du sol.
Il est impossible de raconter toutes les merveilles de ce souterrain ; les chambres succèdent aux chambres, toutes de plus en plus belles, et frappant d'autant plus d'étonnement qu'elles sont creusées dans le roc, que rien n'a été apporté du dehors, et que leurs colonnes, de même que leurs statues, font aussi partie de la montagne. C'est un véritable travail de découpure !
Les parois sont couvertes de peintures aussi fraîches qu'au premier jour, représentant des sujets de toutes sortes. Toutefois le vieux culte égyptien ayant déjà dégénéré et la simplicité des premiers âges ayant fait place à des rites plus compliqués et plus effrayants, nous assistons à des représentations épouvantables. Des serpents s'enroulent le long des salles ; des gens sont décapités et jetés dans les flammes. Le jugement suprême s'annonce terrible par les peines qu'il faudra subir.
Enfin, une merveille remplit la dernière chambre : c'est l'histoire des premiers âges du monde alors que, sous le règne du dieu-roi Ra, ce dernier, irrité contre les hommes,
assembla son conseil pour détruire la race humaine. Lointaine et troublante réminiscence du déluge de l'histoire sainte.
Le tombeau n'est cependant pas achevé ; le roi sans doute venait de mourir. Aussi l'architecte s'est-il arrêté brusquement, selon l'usage adopté. Sur les colonnes nous voyons encore le trait de peinture fixant les contours de l'image que le sculpteur allait suivre avec son ciseau.
Nous pouvons même remarquer le soin apporté par les artistes égyptiens. Un premier ouvrier a dessiné en noir le contour de l'esquisse ; puis un second, le chef sans doute, est venu et par un autre trait rouge a rectifié l'ouvrage du premier. Malheureusement la mort du roi a arrêté la main de l'artiste et le sculpteur n'a pu exécuter l'œuvre que le peintre lui traçait.
Tout cela est si frais et semble de date si récente, qu'une émotion profonde s'empare du visiteur qui, tout attristé, sort lentement du tombeau. Après tant de siècles, la majesté de ces Pharaons s'impose encore comme au jour de leur puissance terrestre. Le temps n'a pas de prise sur eux, car loin de les diminuer, comme il fait d'habitude pour toute chose, il semble les grandir encore." 



extrait de En Dahabieh, 1889, par Max Boucard (1855-1922), d
irecteur du cabinet du ministre de l'Agriculture et maître des requêtes au Conseil d'État, administrateur ou président de grandes sociétés