vendredi 31 janvier 2020

L'île de Philae "brille, tranquille et pure, au milieu (d'une) nature hostile et convulsée" (Édouard Schuré)

Philae, par Edward Lear (1812–1888)

"Les Grecs et les Romains, qui faisaient le pèlerinage d'Égypte, ne manquaient jamais de remonter le Nil au-delà de Thèbes, jusqu'à l'île de Philae. C'est là qu'ils recevaient l'initiation dernière, dans la forme et sous le voile poétique du drame sacré par lequel les fils d'Hermès consentaient à révéler le plus grand secret de leur religion aux laïques ou aux étrangers de choix. (...)

L'île allongée dans le sens du fleuve a la forme d'une sandale. Les colonnades et les deux pylônes du temple d'Isis se profilent sur son arête en tons chauds. Au-dessus de la rive orientale, le petit temple hypèthre de Trajan, coquettement placé sur une terrasse, se mire dans l'eau. Quatre architraves posant sur douze colonnes à chapiteaux de papyrus, sans toiture, c'est tout l'édifice. Ce pavillon aérien semble avoir poussé comme une végétation de grandes fleurs d'or, entre les palmiers qu'il surpasse et les haies d'acacias qui ceignent ses pieds. Un ciel toujours bleu sourit entre les calices ouverts des colonnes élégantes, où passent librement les hirondelles. Ce petit temple si gracieux, si poétique semble inviter les barques à mouiller dans son anse et dire aux voyageurs : "Les tristesses de la vie ne passent point mon seuil ; viens te reposer dans la paix d'Isis." On monte, et on rejoint l'extrémité sud de l'île. C'est là que débarquaient les pèlerins antiques et qu'ils étaient accueillis par les pastophores, en haut de l'escalier de la terrasse. (...)
Le site a quelque chose d'inquiétant et de paisible, d'étrange et d'intime à la fois. Ce ne sont plus les vastes horizons plantureux de Thèbes, de Siout et d'Abydos. Le Nil fait un grand tournant entre des côtes abruptes et se hérisse d'écueils. Partout surgissent des rochers de granit et de syénite noir, avec des veines de diorite d'un vert sombre. Tantôt ils forment de petits récifs qui écument au milieu du fleuve, tantôt ils s'écroulent sur les rives en escaliers tumultueux, tantôt ils redressent leurs angles en castels bizarres, en pitons menaçants. La teinte rougeâtre des roches, maculées de taches noires, donne à l'ensemble du paysage quelque chose de fantastique et d'infernal. On dirait le serpent Typhon, le génie du Mal, vomi par la terre incandescente et révoltée, rouge encore du feu qui le dévore et tordant ses écailles mal refroidies autour du fleuve et de l'île sacrée. Mais celle-ci brille, tranquille et pure, au milieu de cette nature hostile et convulsée. Elle sourit, la Vierge intangible et sacrée, avec sa ceinture de mimosas, ses grêles bouquets de palmes et son diadème de temples, qu'elle porte comme une parure." 

extrait de Sanctuaires d'Orient - Égypte, Grèce, Palestine, 1907, par Édouard Schuré (1841-1929), écrivain, philosophe et musicologue français

"La pente de la rêverie, sur (le) balcon du musée de Boulaq, ramène toujours l’esprit au thème éternel de toute philosophie : la caducité des choses humaines opposée à l’impérissable jeunesse de la nature" (Eugène-Melchior de Vogüé)

illustration extraite de l'ouvrage Album du musée de Boulaq : comprenant quarante planches /
photographiées par MM. Delié et Béchard ; avec un texte explicatif par Auguste Mariette-Bey
, 1872

"Et puis il y a dans le hasard des dispositions matérielles du musée (*) une source de méditations fécondes. Le visiteur a passé de longues heures dans le demi-jour des salles, tout emplies de souvenirs et de représentations funéraires, dans le commerce des momies et des images primitives ; il a déroulé cette longue suite de siècles comme les feuilles émiettées des anciens papyrus, il a perdu pied dans le temps et s’est senti enfoncer jusqu’à ces couches obscures de l’histoire que le regard n’a jamais mesurées, que la sonde n’a pas touchées. Tout ce qui l’entoure ne lui a parlé que de la mort ; ces corps intacts, ces figures de granit, ces attestations de victoires et de splendeurs royales, comme ces objets domestiques, l’ont poursuivi de la même et ironique leçon sur l’amère vanité d’être : il ploie écrasé sous le poids de cet interminable passé, sous le sentiment de sa petitesse en face de lui, sous les problèmes et les mystères qui le sollicitent, il fuit tous ces regards immobiles qui le poursuivent et cette atmosphère de sépulcre qui l’étouffe. 
Voici qu’un seul pas le porte sur ce petit balcon à ciel découvert qui surplombe le fleuve et commande les riantes perspectives de Gizeh ; il retombe brusquement dans la plus triomphante affirmation de la vie qui puisse éclater en ce monde. Quel que soit le jour de l’année et l’heure du jour, un soleil splendide lui envoie sa chaude couronne de rayons et moire les flots de lumières palpables ; le Nil puissant roule dans sa majesté avec un sourd bruissement de vie ; les lourdes dahabiés glissent, chassant devant elles des ombres vigoureuses, aux cris de leurs rameurs qui s’excitent de la voix. Sur la grève du père nourricier, la population afflue sans relâche : femmes emplissant les jarres qu’elles portent penchées sur la tête, enfants s’ébattant dans l’eau tiède, bouviers menant boire les troupeaux de buffles, mariniers à leurs barques. Aussi loin que la vue peut remonter ces horizons limpides, le fleuve s’étend en déroulant sa ceinture de palmiers ; tout le long de ses bords une végétation intense, toujours nouvelle, toujours superbe, grandit dans ce printemps qui ne repose jamais ; par delà les tapis de verdure de Gizeh, les sables des crêtes libyques, insoutenables au regard, doublent la clarté comme un miroir d’or et la renvoient au ciel blanc. La lumière, la chaleur, la vie, ces joies premières de la création, vous baignent et vous enivrent ; le vertige des sèves en travail vous monte au cerveau. Cette terre divine est aussi forte, aussi gracieuse que si elle était née d’hier, aussi jeune qu’aux jours premiers dont on vient de lire l’histoire dans ses archives lointaines, qui nous la montrent toujours identique à elle-même.
Ce contraste éloquent force la méditation des âmes les plus rebelles : la pente de la rêverie, sur ce balcon du musée de Boulaq, ramène toujours l’esprit au thème éternel de toute philosophie : la caducité des choses humaines opposée à l’impérissable jeunesse de la nature, l’effroyable peu que nous sommes, nous, notre histoire, notre courte antiquité, en face de cette création antérieure à tout, survivant à tout, ne défaillant jamais."
(1) le musée de Boulaq

extrait de Histoires orientales, 1880, par Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910), diplomate, essayiste, historien et critique littéraire, membre de l'Académie française (élu en 1888)

jeudi 30 janvier 2020

"Ce n'est pas en vain qu'on s'imprègne de l'atmosphère qui baigne ce pays limpide jusqu'au mystère" (Jacques Boulenger, visitant Karnak)

Karnak, vue extérieure de la salle hypostyle
photo extraite de L'Égypte et la Nubie : Grand album monumental, historique, architectural
par Émile Béchard (1844-18..?)


"Ô Cooks, mes frères, vous que je voulais éviter aujourd’hui et que j'ai pourtant rencontrés à Karnak, vous traversiez avec assurance cette brousse de ruines, conduits tout droit par votre guide à ce qu'il vous fallait admirer.
Formés en cercle autour de lui, vous approuviez sans l’écouter sa parole abondante et, le dos tourné aux merveilles, vous vous en étonniez sans les voir. Ce soir, une joie innocente brille dans vos regards : c'est celle (je la connais aussi) que donne le sentiment d’avoir accompli son devoir, tout son devoir. Et moi, au contraire, qui ai erré tout le jour, studieux et seul, parmi ces champs de pierres majestueuses, je me sens inquiet et troublé de n'avoir su goûter vraiment que si peu des beautés promises (1). Il y a les quinconces de colonnes de Louxor, bottes de papyrus gigantesques qui soutenaient jadis un ciel de pierre sur l'extrémité de leurs feuilles fermées ; il y a le portail du temple de Khonsou et son soleil ailé comme un avion ; il y a l'hypostyle  de Karnak ; il y a la noire Sekhmet dans son petit temple... Il y a surtout le miracle égyptien que je retrouve ici.
On parle du miracle grec... À Karnak, le seul temple d'Amon s'étend sur trente hectares. Les obélisques s’élèvent parfois à plus de trente mètres. Les statues innombrables ont sept mètres, onze mètres ; un des colosses de Memnon en mesure seize ; celui de Ramsès, qui détient le record, dix-sept cinquante.
La seule salle hypostyle du grand temple de Karnak soutiendrait toute la cathédrale Notre-Dame de Paris ; elle a cent trente-quatre colonnes de grès rouge, dont douze sont aussi grosses que la colonne Vendôme ; et pas une surface de cette forêt de sequoias en pierre qui ne soit ciselée comme une fougère. Mais le miracle, ce n'est pas que cet ordre soit colossal, c'est qu'il soit si harmonieusement proportionné qu'on se trouve beaucoup plus à l'aise dans cette effrayante salle hypostyle que sous le portique de la Madeleine à Paris. Devant les pylônes du temple de Louxor s’élève le frère jumeau de l'obélisque géant qu’on a si heureusement planté au milieu de notre place de la Concorde : il y semble à peu près de la taille de ces autres "obélisques" surmontés d'une boule que nos jardiniers plaçaient jadis dans leurs parcs à la française.
Miracle de la proportion, c’est-à-dire de l’art."

(1) "Ce n'est pas en vain qu'on s'imprègne de l'atmosphère qui baigne ce pays limpide jusqu'au mystère. Qu'il était sage, mon ami L..., lorsqu'il me conseillait de me soumettre avant tout au rythme lent du Nil ! Ce n'est qu'à mon retour à Louxor, une semaine plus tard, que j'ai su jouir vraiment de ces ruines austères. Gâtés de romanesque comme nous sommes, il nous faut souvent un noviciat pour nous rendre dignes d'accéder à ces monuments de l'esprit pur."

extrait de Au fil du Nil, 1933, par Jacques Boulenger (1879 - 1944), écrivain, critique littéraire et journaliste français.

mercredi 29 janvier 2020

"Monsieur Legrain... dans son domaine de Karnak", par René Delaporte

"le seul béret blanc vu dans ce pays"

"Il faut regarder Karnak comme le plus bel amas de ruines qui se puisse voir dans ce voyage. On peut en admirer la masse imposante, frappant l'esprit par sa grandeur et l'entassement de ses matériaux. Il faut le voir aussi pour les travaux de restauration dont il est l'objet et du déblaiement complet, oeuvre de Monsieur Legrain.
Vous connaissez Monsieur Legrain, nous l'avons rencontré ensemble à Saqqarah. Signe particulier, porte le seul béret blanc vu dans ce pays.
Pendant mon séjour à Louqsor, j'eus l'occasion de le voir souvent. Il est de ces personnes dont on se fait un camarade d'abord, mais qui ne tardent pas à être bientôt de vos amis.
Avant son arrivée dans son domaine de Karnak, (c'est son empire à lui, ce temple qu'il déblaie et qu'il remet debout), j'avais vu les 
nombreux travaux de restauration, j'en avais admiré l'exécution et la reconstitution, particulièrement à l'un des pylônes de la salle hypostyle et au petit temple de Ramsès III. J'avais admiré ce travail parfois dangereux sans savoir que l'ami Legrain en était le directeur.
Son arrivée me permit d'éclaircir beaucoup de points obscurs. Il m'expliquait les procédés, les moyens d'exécution. Il me montrait le plan tracé pour cet hiver-ci. Pour les travaux, il a une dizaine de mille francs à sa disposition, produit de la taxe payée par les touristes. Aucun ne la regrettera après avoir vu Karnak. Avec cette modique somme, il déblaie tous les ans le temple et le restaure, en partie. Il reste encore beaucoup à faire, la consolidation complète de la salle hypostyle, le déblaiement de la grande cour, la reconstitution des salles de cariatides ou des dix-huit colonnes et des appartements en granit, etc.
Certes, voilà beaucoup de travail, mais avec un peu plus d'argent, un homme comme le restaurateur de Karnak mènera vite, à bonne fin, cette oeuvre qui parait colossale.
À bonne fin, ai-je dit. À très bonne fin, car pour arriver à cela, et au but exposé, il faut y mettre du goût, de la science et l'amour de ce 
que l'on entreprend. Tout cela, M. Legrain le met dans son oeuvre Karnak, c'est un peu sa chose, son lui-même, une partie de son coeur et de son esprit.
Quels touristes n'ont pas vu ce Monsieur en béret blanc parlant très bien l'arabe, dirigeant son petit monde de 200 à 300 ouvriers, hommes et enfants (un capitaine en commande moins). Il faut le voir se mettant en plein danger quand il y en a, afin de forcer ses hommes à rester à leur poste. Quiconque a pu suivre les travaux, verra que l'on ne chôme pas, du reste tout le monde peut voir le déblaiement. Tout s'y fait au grand jour sans crainte de la critique, car celle-ci ne peut attaquer que le mal et ce n'est pas le cas.
Après ce travail de la journée, c'est le classement et la numération de ce qui a été découvert afin de retrouver les statuettes que le feu d'un vandalisme peu pardonnable a réduites en morceaux. Ce sont des problèmes à résoudre pour la reconsolidation de pierres se tenant en équilibre par des prodiges de la statique ; c'est l'enregistrement et la comptabilité.
Qu'importe la besogne, au jeune directeur des travaux, car c'est sa passion à lui, cette oeuvre, passion qui n'est pourtant pas assez
forte pour en effacer une autre que de beaux yeux ont allumée et pour laquelle nous lui souhaitons tout le bonheur possible. Avec la rose choisie dans le grand jardin humain pour être la compagne de sa vie, nous verrons bientôt fleurir le buisson de sa descendance et se ramifier à lui-même comme l'arbre généalogique des Ramsès."

extrait de Dans la Haute-Égypte, 1898, par René Delaporte, ex-chargé de missions du ministère du Commerce, auteur d'un recueil de poésies sous le pseudonyme Henry Mercq

"Le Nil est large, tranquille. Il a une majesté sereine qui impose." (Louis Malosse)

photo datée de 1870 - auteur non mentionné
"Elles glissent doucement comme de grands oiseaux blancs..."


"L'Égypte, dit un dicton populaire, est le territoire que l'inondation atteint. Elle n'existerait pas en effet sans le fleuve qui, aux quatre mois d'été, se déverse sur elle et l’enrichit. (...)
L'impression est saisissante quand on s'éloigne de la rive, quand on remonte le fleuve entre ses bords verdoyants, quand on s'éloigne du fouillis de minarets qu'est le Caire, quand on se sent porté sur ces eaux sacrées vers le libre espace. Le Nil est large, tranquille. Il a une majesté sereine qui impose, qui fait comprendre que des populations l'aient tenu pour une divinité.
Plutarque rapporte que rien n'était aussi vénéré chez les Égyptiens que le Nil. Ils croient, dit-il, que son eau engraisse et donne un embonpoint extraordinaire. Aussi éloignent-ils de lui le bœuf Apis. Ils veulent que le corps, enveloppe de l’âme, soit leste et dégagé, qu'il ne la surcharge pas, ne l’écrase pas, que l'élément mortel n'ait aucune prépondérance par laquelle le principe divin soit étouffé.
Tel le Nil apparaît dans la première heure avec son escorte de palmiers, de huttes de terre, de fellahs profilant leur silhouette sur le ciel bleu au sommet d'un monticule, tel il apparaîtra aux heures suivantes jusqu'au terme du voyage, serpentant entre les deux chaînes rocheuses qui l'enserrent, l'emprisonnent et sont les remparts du désert contre ses flots : la chaîne libyque du côté du couchant, la chaîne arabique vers l'Orient.
Il s’en va, aimant les courbes, les sinuosités, jetant un perpétuel défi à la ligne droite. Il baigne des champs de luzerne ou de blé, des villages où grouille une masse indigène, des ruines du passé. Il est impétueux ou calme. Mais toujours, de chaque côté, c'est un éternel défilé de bandes de terre vertes entrecoupées de bosquets de palmiers, de cabanes faites de ce même limon mélangé à de la paille, de terrains arides, et encore des palmiers poussés le plus souvent obliquement sous lesquels s'abritent encore des fellahs dans leurs huttes misérables. Cette monotonie des choses qui passent n’ennuie pas, ne lasse jamais. Du premier jour au dernier, l'œil suit sans fatigue ces terres qui viennent, vont et disparaissent. Les spectacles, toujours les mêmes en apparence, sont d'une variété infinie en réalité. Ils deviennent familiers à l'esprit, sont bientôt les compagnons inséparables du recueillement qu'inspirent la grande sérénité de cette nature et l'isolement dans lequel on se trouve. On se plaît à les voir chaque matin, à vivre avec eux dans la journée, à les laisser s'obscurcir et se voiler à l'heure du repos.
Comme le ciel a ses étoiles pour faire rêver le voyageur, l'air ses vols d'oiseaux pour distraire ses yeux, le Nil a ses barques aux grandes voiles latines triangulaires pour charmer ses pensées, les faire aller à la dérive comme elles. Elles sillonnent le fleuve par centaines, par milliers, poussées par le vent qui gonfle leurs toiles. Leur défilé ne s'arrête jamais. Elles sont comme les flots du Nil. Il en vient toujours, toujours. À chaque détour du fleuve, il en apparaît de nouvelles. Il semble que bien loin, bien loin, dans des régions inexplorées, il y ait des sources inconnues qui en envoient sans cesse, qui ne tarissent jamais. Elles sont les hôtes de ce fleuve qui les aime et qui les porte à leur but. Elles glissent doucement comme de grands oiseaux blancs qui voleraient à la surface, qui se laisseraient emporter sans crainte, avec une heureuse quiétude. Elles sont comme les esprits familiers de ce vieux Nil qui a assisté à tant de mystères, qui a vu passer tant de religions, tant de races, tant de conquérants, qui a vu déchoir tant d’empires."

extrait de Impressions d'Égypte, par Louis Malosse (1870-1896), homme de lettres et journaliste

mardi 28 janvier 2020

Les "précieuses qualités" du dromadaire, dans le désert égyptien, par Charles de Pardieu

chameliers du Sinaï, par Pascal Sébah



"Le 1er octobre 1849, nous étions sur pied de bon matin. Il s'agissait d'organiser sur les chameaux, l’arrimage de tout notre butin. Nous jetâmes d’abord un coup d'œil sur les animaux intéressants qui devaient être nos compagnons de route pendant trois semaines. Nos huit chameaux étaient paisiblement accroupis sur la terre, étendant au bout de leurs longs cous une petite tête à figure béate. Huit Arabes étaient là, au milieu du monceau de bagages, criant, gesticulant, faisant un bruit tel qu’on aurait cru qu'ils allaient en venir aux mains.
Mahmoud se multipliait ; il activait le chargement, et trouvait avec intelligence la place pour chaque objet. Le premier chargement est toujours très long ; il faut arriver à se reconnaître au milieu de tout cela, et choisir le meilleur arrimage. Enfin à huit heures, chaque chose avait trouvé sa place, et nos bêtes étaient chargées.
On nous avait fait bien des histoires sur le genre de monture que nous allions employer. Il fallait, nous avaient dit quelques personnes, prendre beaucoup de précautions, et s'assurer si le chameau n'était pas difficile à monter, ce qui aurait pu entraîner des chutes dangereuses, du haut de ce grand animal. Il fallait aussi, disait-on, faire bien attention pour se tenir, lorsque le dromadaire s'agenouillait où se relevait ; car on risquait d'être jeté par dessus le cou. Enfin on nous avait signalé le mouvement de la marche, comme très fatigant. Nous ne voulûmes donc pas monter en ville, et nous partîmes à pied pour attendre notre caravane au dehors, ne nous souciant pas de donner aux curieux le spectacle de notre inexpérience.

Pauvres dromadaires, comme on vous avait calomniés ! C'est l'animal le plus paisible de la création ; j'en a vu beaucoup, et pas un qui ne fût doux comme un agneau. Quant à l'ascension, c’est la chose du monde la plus simple. On tire en bas la longe du licou du dromadaire, en accompagnant ce mouvement du cri ordinaire aux chameliers "Krrr !". Il s'agenouille alors, et l'on n’a plus qu'à enjamber sur la selle. Lorsqu'il se relève, il suffit de poser légèrement la main sur l'arçon ; on est enlevé en l’air, tout naturellement.

Le chameau est très obéissant, se conduit très bien, en portant la longe à droite ou à gauche, et par des appels de langue. La selle est un arçon maintenu par des cordes sur la bosse de l'animal, et muni à l'avant et à l'arrière d’une pointe en bois destinée à maintenir le cavalier, et à accrocher divers objets. Sur cet arçon, on place des couvertures, des manteaux, des besaces et des sacs de fèves. On s’assied là dessus, les jambes croisées sur le cou de la monture. Nous avions fait adapter à la selle des étriers, de manière à pouvoir changer de position, sans fatigue. On peut ainsi s’asseoir devant, de côté, se placer commodément, lire, fumer ; on est enfin parfaitement à son aise.
La marche du dromadaire imprime au corps un mouvement de balancement d'avant en arrière, auquel on s'habitue bien vite, et qui n’a rien de fatigant. Quand on veut descendre, on fait agenouiller l'animal. Ce mouvement se fait lentement ; on dirait une charnière rouillée. Il fléchit d’abord les jambes de devant, et tombe sur les genoux ; il en fait ensuite autant des jambes de derrière, et enfin un troisième mouvement de la masse en avant le fait asseoir. On n’a alors qu'à passer la jambe, et à mettre pied à terre. (...)
Le chameau a été réellement créé pour le désert ; aussi l'appelle-t-on le vaisseau du désert. Fort et patient, il porte des fardeaux considérables et marche ainsi chargé jusqu'à ce qu'il tombe mort de fatigue. Au reste, lorsque la charge dépasse ses forces, il ne peut se relever, et alors reste agenouillé. D'une grande sobriété, supportant la soif et la faim, c'est le seul animal qui puisse vivre dans ce pays essentiellement aride. Il peut rester sans boire pendant huit jours ; et, pour nourriture, se contente d'une poignée de fèves et de quelques broussailles qu'il broie avec ses dures molaires. Ses pieds sont larges, garnis d'une épaisse couche graisseuse, doublée par une membrane flexible, mais dure et résistante, qui le soutient sur les sables mouvants, et lui permet de marcher dans les roches les plus âpres sans se blesser. La sécheresse de ses formes anguleuses et montueuses, la placidité majestueuse de sa marche, l'expression sérieuse et douce de cette tête emmanchée au bout d'un long cou d'autruche, lui donne une certaine harmonie avec le désert aride et silencieux, pour lequel il a été destiné. C'est un bon animal, dont j'apprécie les précieuses qualités, et pour lequel mon estime augmentait à mesure que je vivais avec lui."

extrait de Excursion en Orient : l'Égypte, le mont Sinaï, l'Arabie, la Palestine, la Syrie, le Liban, 1851, par Charles-Louis-Étienne, comte de Pardieu (1811-1881) 

lundi 27 janvier 2020

Les "mille et un Ali Baba" du Caire, par Paul Marie Lenoir

la rue du Mouski, par Eugène Baugnies (1842-1891) 

"Le Mouski, tel est le nom de la première rue qui se présenta devant nous, véritable type de ce que l'on peut rencontrer au Caire de plus animé et de plus brillant ; cette rue immense, ou plutôt cette véritable avenue couverte, résume d'une façon complète et admirable toute la circulation des rues orientales dans ce qu'elles ont de plus vivant et de plus pittoresque : boutiques interminables et encombrées des marchandises les plus extraordinaires par leur variété et leur profusion ; boucheries, cafés, coiffeurs, fabricants de babouches, antiquaires et cuisines en plein vent, tout se suit dans l'ordre le plus imprévu, et emprunte à son voisinage disparate un nouveau cachet de bizarrerie. 
Ce ne sont partout que caisses ouvertes ou à moitié chavirées dans la rue pour attirer le chaland. 
Faire marcher l'amateur sur la marchandise pour le forcer à mettre l'article en main, tel est le problème industriel admirablement résolu par le commun de ces mille et un Ali-Baba. 
Depuis le vieux Juif à lunettes qui se fait prier pour déranger des débris d'antiquailles enfouis dans de mystérieux petits coffrets, jusqu'au fabricants de bottes de scheiks pour qui la bottine à élastique est le dernier mot de la civilisation, tous semblent remplir un sacerdoce. Ce n'est pas ce débit fatigant et effronté de nos petits boutiquiers, c'est le calme le plus religieux qui préside à tous les achats, à toutes les transactions de la rue. L'empressement de nos commis de magasin, leur distinction et les dissertations à perte de vue auxquelles ils se livrent en France à propos d'un mètre de grenadine ou de madapolam (1), seraient ici du plus mauvais goût ; c'est presque le silence religieux de la mosquée qui règne dans les rayons et sur les comptoirs du Mouski. Voulez-vous une kouffie (2), vous montrez l'objet d'une main et la monnaie de l'autre, suivant l'estimation que vous en aura faite votre drogman, à moins que vous ne soyez déjà assez fort pour débattre vos prix vous-même.
Après avoir proposé en moyenne la moitié du prix qui vous a été fait d'une chose, vous vous retirez avec le calme d'un homme qui sait la valeur de ce qu'il veut acheter et vous n'insistez pas ; le marchand d'un signe imperceptible vous rappelle ; il consent à déranger sa pipe, accepte votre argent, et vous lance sa marchandise avec le gémissement plaintif d'une femme à qui l'on a arraché son enfant.
Vos prétentions sont-elles inacceptables pour le marchand, il manifeste alors la plus amère douleur par des claquements de langue qui rappellent les expérimentations des amateurs en vins ; et avec des larmes dans la voix il repousse sa marchandise en maugréant comme si vous l'aviez battu. Là, là, là, mafich, murmure-t-il entre sa pipe et ses dents. Car le chibouk ou le narghiléh sont l'accessoire indispensable du marchand du Caire qui se respecte.
Les étoffes du pays aux couleurs changeantes, aux reflets nacrés et aux broderies merveilleuses, attirèrent nécessairement notre attention, et nous serions encore dans les boutiques, si notre admiration pour la soie jaune l'avait emporté sur notre désir de parcourir d'abord la ville avant d'en apprécier les richesses en détail. La tentation était pourtant trop forte, et dès ce jour-là, presque au galop  de mon âne, je trouvai le moyen d'acheter plusieurs de ces foulards soyeux que l'on nomme kouffies et que les Égyptiens emploient comme coiffure de luxe. 
Jaunes rayées de vert et de rouge, ou jaune sur jaune ornées de petites floches du même ton, ces pièces d'étoffes miroitent au soleil de la façon la plus étonnante. D'imperceptibles fils d'or ou d'argent artistiquement mélangés dans leurs tissus leur donnent des tons métalliques du plus brillant effet pour l'œil. 
Quand nous passerons la revue des bazars, nous insisterons davantage sur la nature des étoffes, des vêtements et des costumes qui forment le fond des marchandises les plus caractéristiques du pays."

extrait de Le Fayoum, le Sinaï et Pétra : Expédition dans la moyenne Égypte et l'Arabie Pétrée sous la direction de J. L. Gérôme, par Paul Marie Lenoir (1843-1881), artiste français


(1) tissu de coton blanc
(2) fichu de cotonnade rouge à raies de soie verte, rouge ou jaune

dimanche 26 janvier 2020

"Ces animaux ont certainement l'instinct de la circulation" (Paul Marie Lenoir, à propos des ânes du Caire)

ânier du Caire - photo de G. Lekegian, 1880

"À âne, Messieurs ! à âne ! ! ! Et comme dans un rêve japonais, nous étions tous à âne avant d'avoir eu le temps de savoir pourquoi. Et dans ce songe d'opium, sans pouvoir ni vouloir opposer la moindre résistance, nous étions emportés à fond de train dans une direction que Adha Anna, notre drogman provisoire, connaissait seul. 
Lancés comme dans un tourbillon humain, nous avions à peine conscience de notre situation fantastique ; un vacarme infernal nous mettait dans l'impossibilité de nous appeler ni de nous entendre les uns les autres, et la petite bande tenait la corde dans cette course effrénée, où les traînards pouvaient être considérés comme des hommes à la mer. 
"Chmâlak ! Veminak ! Reglak !" hurlaient à l'envi les petits conducteurs de nos montures, heureux de notre ébahissement, de nos terreurs, et voulant s'assurer notre pratique par les qualités incomparables de vitesse qu'ils savaient activer à coups de bâton chez les moins bien partagés de nos coursiers. 
Enfin, après avoir avalé en une heure plus de poussière que dans tout un déménagement, nous commencions à nous apercevoir de loin en loin et à constater qu'il n'y avait pas encore eu de victimes. Nous avions quitté la route de Choubra, et le tumulte des cavaliers, des dromadaires, des voitures et des passants commençait à se calmer un peu. Des calèches d'un à huit ressorts allaient au grand trot, précédées de coureurs aux riches costumes ; en cet endroit plus aristocratique, l'édilité avait prudemment supprimé la circulation des chameaux, qui, attachés en procession, compliquent horriblement le libre parcours des avenues. Vingt fois, dans notre course furibonde, je me voyais accroché par l'une de ces cathédrales mouvantes, à qui le milieu de la rue appartient ; vingt fois mon âne merveilleux sut les éviter, car un choc eût été terrible pour lui comme pour moi. Ces animaux ont certainement l'instinct de la circulation. L'Ezbekyèh, tel était le lieu enchanteur où nous pûmes enfin modérer un peu notre allure. Nous étions sur le boulevard des Italiens de l'endroit, et nous nous devions à nous-mêmes une cavalcade moins apocalyptique. 
L'âne joue un rôle trop important dans la vie au Caire et dans tout l'Orient, pour qu'il ne mérite pas les honneurs d'une digression zoologique. 
D'abord, mon âne n'était pas un âne ; c'était, à proprement parler, ce que l'on nomme en Égypte le bourriquot du Caire, quadrupède d'une nature toute spéciale et qui ne saurait se confondre avec la bête de somme, l'âne vulgaire. 
Le bourriquot du Caire est aussi vif, aussi adroit, aussi intelligent et aussi infatigable que ses frères de Montmorency sont vicieux, paresseux et têtus. 
L'âne n'est pas seulement le premier ami que l'on se fait en Orient, c'est aussi la meilleure paire de chaussures ; on n'use ses bottes qu'en les mettant sous son lit. Toujours à âne, à cheval ou à dromadaire, les clients de saint Crépin font ici de fortes économies de semelles. Nous vécûmes à âne pendant toute notre expédition dans la province du Fayoum, de même que nous vécûmes à dromadaire pendant nos deux mois de désert au Sinaï et à Pétra."


extrait de Le Fayoum, le Sinaï et Pétra : Expédition dans la moyenne Égypte et l'Arabie Pétrée sous la direction de J. L. Gérôme, par Paul Marie Lenoir (1843-1881), artiste français

samedi 25 janvier 2020

"Dans les sables de Gizeh, aux pieds du Sphinx", par Louis Bertrand

dessin de Miner Kilbourne Kellogg (1814-1889)

"... sous ce ciel opaque, étouffé de chaleur, où pas une scintillation ne palpite, dans le gris indistinct qui m'environne, je songe à une nuit d'étoiles contemplée, quelques jours auparavant, dans les sables de Gizeh, aux pieds du Sphinx, nuit de velours et d’or, nuit limpide comme un autre azur, nuit merveilleuse, auprès de laquelle pâlissent, dans mes souvenirs, mes plus belles nuits africaines.
Il n’y avait pas un être humain, ce soir-là, dans la cuvette sablonneuse où le colosse est à demi enlisé. Derrière lui, le triangle formidable de la pyramide de Khéphren tombait d’une chute écrasante, comme perpendiculaire ; et, derrière Khéphrem, se haussaient les crêtes du désert lybique, hérissées de pierres tranchantes, qui se découpaient en dents de scie sur un ciel vert, teinté de nacre. C’était la solitude de la haute mer, le silence accablant des espaces désertiques.

D'abord, la masse du Sphinx s’ébaucha confusément dans la noirceur de la pyramide prochaine. Une lune orangée montait, toute gonflée, sous un voile de nuages blancs. Et ce fut l'ascension lente du globe vermeil. Peu à peu, la tête du colosse émergea de l’ombre, s'éclaira vaguement. Le profil se dégageait, lourd profil de nègre aux narines aplaties, à l’expression bestiale. Puis l’ovale du visage resplendit, si baigné de clarté que ses affreuses mutilations disparaissaient dans le rayonnement total, et, bientôt, sous la splendeur lunaire, la lourde face fut un pur miroir dressé vers les astres.
La croupe repliée du monstre, comme écrasée sous le poids de Khéphrem, semblait se perdre au loin, dans les profondeurs des sables. Mais la tête victorieuse se levait, d'un puissant effort, vers les étoiles. Et l'on aurait dit la tête de la planète Terre, haletant sous sa charge de montagnes, de peuples et de cités, et traînant derrière elle ses continents et ses océans inconnus, parmi tous les embrasements et tous les éblouissements stellaires."


extrait de Sur le Nil, par Louis Marie Émile Bertrand (1866 - 1941), romancier et essayiste français, de l'Académie française

vendredi 24 janvier 2020

Conseils aux archéologues qui souhaitent faire des fouilles en Thébaïde, par Jean-Jacques Rifaud

vendeur de momies, par Félix Bonfils, circa 1875

"Le voyageur qui vient à Thèbes, et particulièrement à Qournah, pour faire des recherches archéologiques, doit s'attendre à y rencontrer bon nombre de difficultés de la part des habitants. Ces gens semblent avoir dans l'idée que le monopole des objets d'antiquité est leur patrimoine ; aussi ne manquent-ils jamais de regarder d'un oeil jaloux les Européens qui viennent remuer, par eux-mêmes, le sol dont ils ont en quelque sorte usurpé la propriété. C'est inutilement qu'on leur demande des renseignements. S'ils vous voient commencer quelques tentatives, ils cherchent à vous prouver qu'elles sont mal conçues, ou qu'elles ne portent que sur des terrains déjà déblayés et remués cent fois. 

À l'arrivée d'un étranger soupçonné de vouloir faire des fouilles, ils interrompent celles qu'ils avaient commencées eux-mêmes ; ils profitent de l'obscurité de la nuit pour aller masquer avec de la terre l'entrée des hypogées qui promettaient d'heureux résultats, ou s'ils en laissent qui soient d'une découverte facile, on est certain d'y apercevoir d'abord des débris de momies, et tous les signes les plus manifestes d'une entière dévastation. Celui qui céderait à des conseils intéressés et se découragerait sur des apparences trompeuses et adroitement préparées, aurait certainement abordé d'une manière peu digne de l'intérêt qu'il est en droit d'exciter le champ de la Thébaïde le plus riche en antiquités, et n'emporterait qu'une idée erronée de ses vastes et nombreuses catacombes. 
Les Arabes ou fellahs de Qournah habitent à l'entrée des hypogées ; et c'est dans les recoins de leurs profonds compartiments que sont cachées leurs collections d'antiquités. L'exhibition de ces collections se fait pièce à pièce, lorsqu'il se présente des acheteurs d'Europe. Les hommes ont leurs collections distinctes de celles des femmes ; la même collection appartient quelquefois à plusieurs Arabes associés. Le nombre de ces marchands d'antiquités n'est pas très considérable ; et ils passent pour les plus riches d'entre les fellahs, surtout depuis les visites fréquentes qu'ils ont reçues des Européens à partir de 1816."

extrait de Tableau de l'Égypte, de la Nubie et des lieux circonvoisins ; ou Itinéraire à l'usage des voyageurs qui visitent ces contrées, 1830, par Jean-Jacques Rifaud (1786-1852), membre de l'Académie royale de Marseille, de la Société Statistique de la même ville, de la Société de Géographie de Paris et de la Société Asiatique ; membre correspondant de la Société royale des Antiquaires de France, et membre correspondant de l'Académie de Nantes. Grand voyageur, passionné de fouilles archéologiques, il séjourna en Égypte treize années."

jeudi 23 janvier 2020

"Regarder défiler les rives comme dans un rêve" (Samuel Manning, voyageant vers la Haute-Égypte en dahabiyeh)

illustration extraite de l'ouvrage de Samuel Manning

"Les phénomènes atmosphériques sont aussi très variés et très remarquables. Il n'y a cependant pas de temps dans la vallée du Nil. Au début du voyage, nous disons encore par habitude : "Belle matinée, soirée splendide !", mais peu à peu, nous nous apercevons qu'en Égypte les jours se suivent et se ressemblent. Les remarques intéressantes et originales sur le temps, qui, en Europe, forment si souvent le thème des conversations, seraient ridicules et déplacées en ce pays où la pluie est presque un prodige. Au commencement du printemps, l'apparition désagréable du khamsin pourrait, à la rigueur, fournir un sujet d'entretien. C'est un vent brûlant, desséchant, chargé de fines parcelles d'une poussière qui pénètre partout, remplit les yeux et les oreilles, irrite la peau et donne une impression de malaise extrême. On n'aperçoit les objets qu'à travers un brouillard livide. Les sables du désert se soulèvent en tourbillons qui courent à la surface du sol, puis se dissipent. Sur le fleuve, le khamsin n'est que désagréable ; dans le désert, il devient dangereux. On assure que des caravanes entières ont péri sous le sable amoncelé. À part ce changement atmosphérique, les jours se ressemblent.
Mais quelles variations dans la même journée ! Les matinées sont délicieuses, d'une pureté, d'une fraîcheur et d'une transparence sans égales ; vers midi, toutes les couleurs disparaissent : le paysage est inondé d'une lumière blanche, aveuglante. Même alors, il est doux d'être étendu sur le pont, à l'ombre du tendelet, et livré à la plus délicieuse indolence, d'écouter le clapotement de l'eau le long de la dahabiyèh, de regarder défiler les rives comme dans un rêve. Le soir vient : les couleurs reparaissent et étincellent dans l'embrasement du soleil couchant. Les montagnes se teintent de reflets pourprés. Les rouges et les gris des grès, des granits et des calcaires des berges contrastent admirablement avec le jaune foncé du désert, le vert des rives et le bleu du fleuve, et forment des combinaisons et des oppositions de couleurs merveilleuses. Un crépuscule grisâtre suit immédiatement le coucher du soleil.
Quelques minutes s'écoulent, et un reflet rose tendre envahit la terre et le ciel. Je n'ai jamais vu d'effet de couleur plus féerique. Au lever et au coucher du soleil, les cimes neigeuses des Alpes se colorent d'un rose semblable ; mais l'Égypte a ceci de particulier, que la lumière et la coloration reparaissent après un intervalle de gris pâle, comme lorsque la vie revient dans un corps , et que le phénomène est commun à tout le pays. Je n'ai vu nulle part l'explication de ce splendide phénomène ; je l'attribue, dans mon ignorance, à la réflexion et à la réfraction des rayons du soleil couchant par les sables du désert libyque. Puis la nuit tombe ; et quelle nuit ! Les étoiles brillent avec une intensité inouïe telle que j'ai vu une ombre distincte formée par la planète Jupiter, et que j'ai pu apercevoir ses satellites avec des jumelles ordinaires. Orion étincelait splendidement. Je ne puis dire dans laquelle de ses phases la lune était la plus belle.
Une étroite bande de végétation, de quelques kilomètres de large, borde le fleuve ; au delà, c'est le désert. Les montagnes se retirent quelquefois à de grandes distances ; d'autres fois elles descendent jusqu'au fleuve, formant des falaises hardies souvent couronnées par un couvent copte."


extrait de La terre des Pharaons : Égypte et Sinaï, 1890, par Samuel Manning (1822-1881), ministre baptiste ; traduit librement de l'anglais par E. Dadre

mercredi 22 janvier 2020

"Il y avait dans leurs contours quelque chose qui dénotait la vie" (Enrique Gómez Carrillo, à propos des Colosses de Memnon)

Photoglob Co. Date : 1890

"Oh ! l'extraordinaire, l'invraisemblable magie des nuances dans ces soirs thébains, au pied de ces montagnes qui semblent des décors de théâtre !... Dans la plaine, les sanctuaires en ruines s'animent avec des illuminations de féerie. Le soleil pénètre entre les colonnes et constelle les plafonds d'étoiles d'or. Parfois, un seul pilastre offre toute une gamme de nuances, grâce aux tons rosés de son chapiteau et aux douceurs violacées de son socle. Les figures polychromes des murs s'animent sous les agitations irisées des rayons légers du soleil, que l'on dirait tamisés par des voiles d'améthyste et de rubis. Dans les angles intérieurs, où la pénombre triomphe de la clarté dans leur lutte de demi-teintes, les pierres se couvrent de mystérieuses taches phosphorescentes. Mais, dès que nous nous approchons des vastes espaces libres, les colonnes et les plafonds se baignent dans de délicieuses lueurs. À chaque moment, une de ces figures de carmin, qui perpétuent dans les vestibules la grâce svelte des princesses lointaines, s'étire comme une flamme. Dans l'atmosphère diaphane, il n'y a pas un détail qui ne s'anime, pas une ligne qui n'apparaisse en pleine valeur, pas un relief qui ne palpite.
Et plus encore que les merveilles intimes des temples, leurs grandes masses extérieures nous impressionnent. Le soir, particulièrement, les silhouettes monumentales, baignées dans le crépuscule, se détachent avec une majesté fabuleuse. Tout est disposé avec un art suprême à l'endroit qui lui convient le mieux. 

Hier, comme nous revenions de Medinet Habou, deux gigantesques apparitions sortirent à notre rencontre. Enveloppées de l'ombre de la nuit tombante, elles semblaient les gardiens nocturnes du désert. On ne voyait ni leurs visages, ni leurs bras, ni leurs torses. C'étaient deux masses énormes, fantomatiques et informes. Mais il y avait dans leurs contours quelque chose qui dénotait la vie. "Les colosses de Memnon", murmura mon guide. Je m'arrêtai pour frissonner longuement devant eux du frisson du surhumain. Et, tandis que je me taisais, mon compagnon me narrait l'histoire de l'humble scribe d'Atribis qui, élevé au rang de ministre par Aménothès III, fit sculpter les deux terribles monolithes. "Ce fut, murmure-t-il, un grand plébéien, fils d'un cordonnier et qui, à force d'intrigues, se fit diviniser."
Que sont les hommes et leurs préjugés de caste et leur orgueil de race, à côté de cette humanité de granit ? Le champ interminable des tombes s'étend à nos pieds. Cent civilisations gisent sous cette terre. De ce qui fut vie, mouvement, agitation, amour, seule, l'image subsiste, dans les bas-reliefs des hypogées. Par contre, les géants de calcaire sont toujours là, aussi jeunes qu'au premier jour où ils apparurent au monde épouvanté. La véritable idée de l'Égypte antique se trouve dans ces masses surhumaines. Devant les colonnades de Karnak, devant les Ramsès de Louxor, devant les colosses de la plaine de Thèbes, la formidable grandeur de la plus ancienne civilisation surgit. Là, les sensations légères qui, au musée du Caire, au milieu des tout petits meubles, des visages mutins et des humbles bijoux, nous font évoquer les siècles des Pharaons les plus illustres comme des époques aussi dépourvues de grandeur que la nôtre, s'évanouissent dans une atmosphère de divines énormités. À l'ombre de ces murs fantastiques, ce n'est pas la vie réelle d'il y a trois mille ans qui apparaît à notre vue, mais l'existence hiératique de ces dynasties de dieux et de rois qui, dans le secret des sanctuaires, arrivaient à confondre mystérieusement leurs grandeurs."


extrait de Le sourire du Sphinx : sensations d'Égypte, 1918, par Enrique Gómez Carrillo (1873-1927), critique littéraire, chroniqueur, journaliste diplomatique.
Trad. de l'espagnol par Jacques Chaumié

mardi 21 janvier 2020

Une séance chez le barbier et le tailleur, avant de visiter le Caire, par Adrien Dauzats - Alexandre Dumas

illustration d'Adrien Dauzats

"Le barbier se plaça sur une chaise et me fit asseoir à terre. Puis il tira de sa ceinture un petit instrument de fer que je reconnus pour un rasoir en le lui voyant frotter sur la paume de la main. L'idée que cette espèce de scie allait me courir sur la tête me fit dresser les cheveux, mais presque aussitôt je me trouvai le front pris entre les genoux de mon adversaire, comme dans un étau, et je compris que ce qu'il y avait de mieux à faire était de ne pas bouger. En effet, je sentis courir successivement sur toutes les parties de mon crâne ce petit morceau de fer si méprisé, avec une douceur, une adresse et un velouté qui m'allèrent à l'âme. Au bout de cinq minutes, le barbier desserra les jambes, je relevai le front, j'entendis tout le monde rire ; je me regardai dans une glace, j'étais complètement rasé, et sur tout le crâne il ne me restait de ma chevelure que cette charmante teinte bleuâtre qui décore le menton à la suite des barbes bien faites. J'étais stupéfait de cette promptitude ; puis je ne m'étais jamais vu ainsi, et j'avais quelque peine à me reconnaître. Je cherchai, au-dessus de la bosse de la théosophie, la mèche par laquelle l'ange Gabriel enlève les musulmans au ciel, elle n'y était même pas. Je crus que j'avais le droit de la réclamer ; mais, au premier mot que j'en dis, le barbier me répondit que cet ornement n'était adopté que par une secte dissidente, peu vénérée parmi les autres à cause de l'irrégularité de ses mœurs. Je l'arrêtai au milieu de sa phrase en l'assurant que 
j'avais à cœur de n'appartenir qu'à une secte parfaitement pure, attendu que mes mœurs avaient toujours été, en Europe, l'objet de l'admiration générale. 
Ce point accordé, je passai sans regret entre les mains du tailleur, qui commença par mettre sur ma tête rase une calotte blanche, sur cette calotte blanche un tarbouch rouge, et sur le tarbouch un châle roulé, qui me transformait presque en vrai croyant.
On me passa ensuite ma robe et mon abbaye ; la taille, comme la tête, fut serrée avec un châle, et dans ce châle, auquel je suspendis fièrement un sabre, je passai un poignard, des crayons, du papier et de la mie de pain. Dans cet accoutrement, qui ne me faisait pas un pli sur le corps, mon tailleur m'assura que je pouvais me présenter partout. Je n'en fis aucun doute ; aussi attendis-je avec la plus grande impatience, et comme un acteur qui va entrer en scène, que le travestissement de mes compagnons fût opéré. Il leur fallut, à leur tour, subir sous mes yeux l'opération que j'avais subie sous les leurs ; et décidément, ce n'était point encore moi qui avais la plus drôle de tête. Enfin, la toilette achevée, nous descendîmes l'escalier, nous franchîmes le seuil de la porte et nous débutâmes.
J'étais assez embarrassé de ma personne : mon front était alourdi par mon turban ; les plis de ma robe et de mon manteau embarrassaient ma marche ; mes babouches et mes pieds, encore mal habitués l'un à l'autre, éprouvaient de fréquentes solutions de continuité. Mohammed marchait sur nos flancs, marquant le pas avec les mots : Doucement, doucement. Enfin, lorsque la pétulance française fut un peu calmée, qu'un peu plus de lenteur cadencée nous eut permis d'observer le balancement du corps nécessaire pour donner la grâce arabe à notre allure, tout alla pour le mieux. En somme, ce costume, parfaitement approprié au climat, est infiniment plus commode que le nôtre, en ce qu'il ne serre que la taille et laisse toutes les articulations parfaitement libres. Quant au turban, il forme autour de la tête une espèce de muraille à l'aide de laquelle celle-ci transpire à son aise, sans que le reste du corps ait à s'en inquiéter, ce qui ne laisse pas que d'être fort satisfaisant.
Une demi-heure passée à nous mahométaniser, nous commençâmes nos investigations."



extrait de Quinze jours au Sinaï, 1841, par Alexandre Dumas (1802-1870), romancier, dramaturge et écrivain français, et Adrien Dauzats (1804-1868)

 "Ce récit de voyage, genre que Dumas a souvent pratiqué, fait pourtant exception: le narrateur n'y est pas l'auteur, mais Adrien Dauzats (1804-1868), ami fidèle de Dumas, peintre et grand voyageur de son temps. Dumas n'est pas allé en Egypte, mais a rédigé d'après les notes de voyage de Dauzats, avec qui il signe le texte. Ce n'est donc pas lui-même que Dumas met pour une fois en scène dans ce voyage, et le récit y gagne à notre avis en sobriété et en précision. Malgré cela, on y retrouve le style si particulier à l'auteur, quelques traits d'humour de sa facture, et son intérêt pour les batailles, croisade de Saint-Louis ou campagne d'Egypte de Bonaparte. Ibrahim Pacha aurait même dit que Dumas était «un des hommes qui avaient le mieux vu l'Egypte»!" (http://www.dumaspere.com/)

lundi 20 janvier 2020

La "nostalgie", la "leçon" du désert d'Égypte, par Fernand Leprette

photo de Brian Christensen


"On résiste mal à l'appel du désert. Il y a un instant, vous rouliez dans la cohue des souks, entre des maisons qui cachaient le ciel. Des passants, des ânes, des taxis, des autobus vous rejetaient sans cesse jusque sous la griffe
des marchands, jusque dans le pavillon braillard de leurs
phonographes. Avec ses voiles de couleur, ses parfums brutaux, ses cris, le souk vous possédait. Et maintenant, vous venez de franchir une frontière, vous abordez dans une autre planète. Encore un quart d’heure de marche et vous voilà perdu dans une solitude sans nom. Un vent vif vous nettoie la face, vous emplit d’une griserie aussi prompte mais plus légère que la brise marine. Extra dry. Vous tournez la tête : il a suffi d’une bien faible colline pour vous cacher la vallée, pour que vous soyez au centre d’un univers singulièrement dépouillé où ne règnent plus que le sable, l'air et le feu. Vous rattachant au cosmos, il vous rend tout de suite le juste sentiment de votre être, de la pureté et de la grandeur. L'agitation citadine vous paraît incompréhensible. Ses colifichets vous font sourire. Vous avancez dans un silence que rien ne trouble, comme primordial, à travers une étendue qui, sans nul souci de vous, se livre à des jeux subtils d'ombre et de lumière, à d'imperceptibles glissements de formes, où tout change et demeure éternel. Personne ? Mais si. Au revers d'une dune et faisant quasi corps avec elle, une tente basse te rapiécée fume. Un bédouin fier vous évalue. Il connaît les tourbillons du khamsin, l'interminable marche sous un soleil fulgurant, il sait le prix de l’eau, le prix de l’indépendance, que Dieu est grand, que le monde est un, où qu’il faille transporter sa tente. 
Il suffit. Vous pouvez retourner dans la vallée, à l'ombre des villes, parmi les hommes. Jamais les tons verts qui nuancent les champs ne vous auront paru plus frais si l'on est en décembre. Jamais l’étain du Nil n’aura rayonné pareille douceur. Peut-être, pour vous faire honneur, le soleil couchant tendra-t-il derrière votre marche, et au-dessous d’un horizon lavé de jade, la plus somptueuse des pourpres cardinalices. De nouveau, l’oasis vous accueille, vous invite au charnel déduit. Ô paradis ! Mais quoi ! Vos pas sonnent sur le trottoir d’une cité d’où vous êtes absent. L’éblouissement doré des étendues de sable continue de vous environner. Et, lorsqu’enfin vous vous éveillez, cette petite foule qui se presse ou se dandine sur le trottoir vous inspire quelque mépris. Vous avez beau respirer profondément en bombant la poitrine, et faire peser vos souliers sur le sol, vous vous sentez comme humilié, vous souffrez d’un manque. La nostalgie du désert n’est point près de vous lâcher. Vous n’êtes point près d'oublier sa leçon.
Sous sa monotonie apparente, et malgré sa stérilité, le désert enseigne la grandeur. Il vous refuse les plaisirs trop faciles, les gâteries et même le simple confort. Il est sans complaisance pour votre teint, pour la plante de vos pieds, pour votre fatigue. Il impose la frugalité. Il ne fait jouer que pour ceux qui en sont dignes des nuances comparables aux plus abstraites spéculations mathématiques. Il ternit tout éclat emprunté. Il détache des faux biens. Au bout d'une heure, il ne vous laisse, pour toute richesse, que votre souffle, vos muscles et votre âme. Il éveille en vous un sens planétaire, cosmique. Dans le pur silence de l'étendue sans limites, on comprend que des hommes y soient venus pour se rapprocher de Dieu. Il rend de la noblesse au loisir. Il desserre les contraintes sociales et, parfois, les abolit, comme le temps. La mort y paraît une chose très simple, qui serait dans l’ordre, contre quoi l’on se défendra, à coups de fusil, s’il le faut, de toutes ses forces, qu’on saura également accueillir en souriant. 
Pour l'Égypte, le désert est le cadre qui fait valoir la fécondité du noir limon, le visage de la vallée. C’est aussi une menace et une protection. Il défend à l’homme de la vallée de s’amollir dans trop de confort et de bien-être, de mordre trop goulûment aux biens et aux jouissances terrestres. Il lui rappelle que demain tout peut lui être ravi, qu'il doit sans cesse être prêt à la lutte en même temps qu'à la résignation. Voilà ce que dit le maigre Bédouin qui veille en sentinelle, le fusil en bandoulière à crête des dunes. Voilà ce que, peut-être, il faut lire sur le visage à demi rongé de cette autre sentinelle accroupie au bord des sables, le Sphinx."



extrait de Égypte terre du Nil, 1939, par Fernand Leprette (1890-1970), écrivain et intellectuel français ayant longtemps vécu en Égypte

dimanche 19 janvier 2020

Pour les fils d'Égypte, le soleil est "vigueur et vie" (Fernand Leprette)

"À l’aube, le fleuve déplie une nappe de soie vert pâle"
photo MC


"Si l’on veut connaître une lumière incomparablement plus belle, c’est, je pense, autour de Louqsor, sur le Nil et dans la Vallée des Rois, qu'il faut la chercher. À l’aube, le fleuve déplie une nappe de soie vert pâle sur laquelle se déplacent les taches claires des voiles, le ciel se tend d’un azur très fin. On boit la lumière comme l’eau d'un torrent. Quand vient le soir, des teintes vieux mauve et rose cendré pastellisent d’une infinie délicatesse les parois de la falaise libyque. Sans doute, la Grèce nous offre même féerie. Mais ce qu'Athènes ne peut nous donner, ni Naples, ni Alger, ni Constantinople, la lumière de midi avec sa transparence, sa fougue, entre les pans ocrés d'un désert où reposent les âmes bienheureuses et la plaine grasse et verte où s’agitent, tout petits, les êtres vivants.
De toute manière, pendant l'été égyptien, le soleil impose sa présence durant d’interminables heures. La plaine entière se pâme sous le choc d’un dieu jamais assouvi, craque et se réduit en poudre. L’azur du ciel se décolore sous l'excès de lumière. Un sycomore devient buisson ardent. Un palmier ouvre son éventail de feu. Un simple mur de boue séchée, une roue de sakieh gisant au bord d'un champ de coton, la silhouette d’une bufflesse, un troupeau de moutons soulevant la poussière d’une piste participent d’une vibration qui leur confère une poignante beauté. Les rigoles, les canaux soutachent les champs d’or et d'argent. Le fleuve, le large fleuve déroule du sud au nord la plus étincelante des ceintures. L'air même n’est pas, comme ailleurs, impalpable. Il oppose à la marche la résistance d’un liquide et d’une flamme. On le sent qui pèse sur le visage, sur les vêtements. On écarte les bras pour mieux avancer et, derrière soi, se reforme la nappe incandescente. Il ne caresse pas. Il sculpte et fore comme fait un chalumeau. Mais lorsqu’enfin, derrière un mur, on se couche fourbu, encore assourdi d’un crépitement d’étincelles ou ruisselant de sueur, on a vraiment le sentiment d’avoir lutté contre un dieu.
Tel est le soleil d'Égypte, tel, du moins, apparaît-il à de fragiles yeux bleus d'homme du Nord amateur des jeux de lumière. Car, pour un fils du pays, le soleil n’est jamais le dieu ennemi. Dans son coeur, il s'écrierait plutôt comme Khounaton : "Ô toi qui, lorsque tu te lèves, fais vivre les hommes, qui, lorsque tu te couches, les fais mourir !"
Le soleil, pour lui, est vigueur et vie. Principe mâle qui ne laisse jamais en repos la terre noire du Nil et qui la féconde comme s’il la violait, c'est lui qui active la germination du blé, du maïs, du coton, du trèfle et qui multiplie les récoltes. C’est également lui qui purifie et guérit. C’est sa vibration qui donne plus d’intensité à la joie de vivre, à la joie du corps qui s’épanouit dans la chaleur, à la joie des yeux qui naît d’une parfaite visibilité.
(...) 
Le soleil d'Égypte supprime aussi les saisons tranchées et l'homme y a moins qu’en Occident l'impression d'être éphémère. La certitude que le soleil va réapparaître chaque jour dans un ciel sans nuage entretient chez lui, avec le sentiment de la durée, celui de la stabilité, lui confère une humeur égale, une profonde sérénité d'âme."


extrait de Égypte terre du Nil, 1939, par Fernand Leprette (1890-1970), écrivain et intellectuel français ayant longtemps vécu en Égypte

samedi 18 janvier 2020

"En vérité, qui n’a point vécu dans l’intimité de la campagne égyptienne ne connaît pas l'Égypte" (Fernand Leprette)

photo de Zangaki
Les frères Zangaki étaient deux photographes grecs, actifs vers 1870-1875 et 1880-1899

"Tout amuse l'homme du Nord : le regard d'oiseau de nuit que donne aux femmes du peuple la petite bobine dorée qu’elles portent sur le nez pour retenir le voile de leur visage, la cocasserie des éventaires que les vendeurs ambulants lui proposent devant, derrière, à droite et à gauche, la ruse que déploient les cireurs aux pieds nus pour s'emparer de ses souliers, la démarche majestueuse des cheikhs coiffés de turbans neigeux, le geste du barbier accroupi contre un mur pour raser le crâne d’un client, ou bien le long et guttural appel du muezzin qui tourne, là-haut, sur l’horizon.
Il s'acharne, poussé par la curiosité du nouveau venu. Mais il sent bien que ces détails, qui l’accrochent au passage par leur étrangeté, qu’il doit noter parce que, plus tard, il ne les verra plus, ces détails-là l'empêchent précisément d'aller plus avant dans la compréhension du pays et des gens. Il faudra qu’il consente à ne plus vouloir rien apprendre, qu’il se crée des habitudes, exerce une profession, vive comme ceux qui l’entourent. Il s’éloignera de ce pays et il y reviendra. Tantôt il l’aimera et tantôt il croira le détester. Jusqu'au jour où, avec la sûreté d’un instinct, il saisira les mille nuances d’une physionomie, d'un geste, d'une exclamation, considérera avec tendresse ce qui est et sera toujours différent de lui, et, pour tout dire, découvrira que l'Égypte est dans son cœur.
Ce n’est pas dans les carrefours cosmopolites d'Alexandrie et du Caire que l'Égypte livrera son âme à l’homme du Nord. Elle lui fera signe, plutôt, dans des bourgades lointaines, à Dessounès et à Baltim, ou bien à Manfalout et à Darao. Elle lui apparaîtra, quand les champs sont couverts de blés jaunes et quand les cotonniers sont criblés de points blancs. Elle se lèvera à l'aube, quand les femmes, au bord d’un canal, lessivent le linge, nettoient leurs grandes bassines étamées, plongent leurs jarres dans l'eau pour les hisser, l'instant d’après, sur leur tête. Elle viendra vers lui, le soir, lorsque, sur toutes les pistes du Delta et de la Vallée, rentrent des champs les buffles qui portent à califourchon des enfants graves et heureux, les ânes qui ne peuvent résister à l’appel de la dernière touffe de trèfle, les chiens qui gambadent.

En vérité, qui n’a point vécu dans l’intimité de la campagne égyptienne ne connaît pas l'Égypte ; qui n’a point vu, pendant maintes et maintes saisons, se dérouler, sur une longueur de mille kilomètres, la grande fresque de la vie pastorale, ne connaît pas l'Égypte. Qui n’a point vu le fellah, sur sa pièce de terre, lever la houe, tourner la vis d’Archimède, curer les fossés, qui ne l’a point approché, suivi dans sa maison de boue, ne connaît pas non plus l'Égypte. Le fait qu’il se soit servi du même araire pour labourer le limon n’a pas moins de signification que les amoncellements de pierres qui jalonnent le Nil pour des voyageurs.
Et que ce fellah vive depuis tant de siècles, sur la même terre, au bord du même fleuve, entre les mâchoires des mêmes déserts, sous les feux du même soleil, voilà qui explique, mieux que tout, l'âme profonde de l'Égypte."


extrait de Égypte terre du Nil, 1939, par Fernand Leprette (1890-1970), écrivain et intellectuel français ayant longtemps vécu en Égypte

mercredi 15 janvier 2020

L'Égypte "suit son évolution naturelle et il est ridicule de s’en indigner car, loin de blasphémer l'histoire, elle la continue" (Octave Béliard)

"les minarets d’une ville musulmane à cet angle du Delta qu’obombrent les Pyramides"
vintage photochrome, circa 1895

"J'aime que l'Égypte soit vivante. Les monuments que les ancêtres ont laissés sont les témoins de l'intensité de leur vie et ce n'est point leur succéder que de dormir à l'ombre qu'ils ont faite. Je me garde de l'exagération futuriste d’un Marinetti qui voulait un jour qu'on démolit Saint-Marc de Venise pour bâtir en sa place une belle usine. Je vois bien rarement la nécessité de détruire un souvenir ou une beauté pour que les hommes aient du pain. L'humanité active fait preuve de sa noblesse héréditaire en gardant les traditions comme de précieux anneaux à ses doigts. Mais qu'elle ne les traîne pas comme des fers aux pieds.
L'Égypte nouvelle fait tomber des maisons, en bâtit plus encore et s’européanise. Elle suit son évolution naturelle et il est ridicule de s’en indigner car, loin de blasphémer l'histoire, elle la continue. Certes, ma curiosité et ma sensibilité me font rechercher les traits dont est construite sa physionomie particulière et traditionnelle et je ne m'arrête pas longuement pour méditer devant des murs neufs. Mais je ne puis pas vouloir que les choses aillent autrement qu’elles ne vont, et la vie est au moins aussi sainte que la mort. Oui, je suis venu voir des œuvres immortelles mais pourtant l'immortalité des œuvres, elle-même, me serait haïssable si elle n’était qu'une mort indéfiniment prolongée et faisant obstacle à la vie.
Je ne sais pas s'il était absolument nécessaire que Philæ fût noyée. Mais combien de Philæs ont été détruites par la nécessité d’adapter le monde aux besoins humains et ne furent pas tant pleurées ! (...)
Si l’on trouve si désagréable que, sous l'influence des Européens, le Caire modifie sa physionomie, un rêveur encore plus passéiste pourrait tout aussi bien regretter que Méhémet-Ali ait surmonté la citadelle des coupoles néo-byzantines qui y durent longtemps faire figure d'étrangères ; ou même reprocher aux Arabes d'avoir imposé les minarets d’une ville musulmane à cet angle du Delta qu’obombrent les Pyramides. Car si l'on a la maladie de n'aimer que l’immobile, quelle étape convient-il d’immobiliser ?
Au Caire, le présent se mêle au passé qui est certainement l'élément précieux du mélange, celui qui m'y a attiré. Mais que ce mélange est donc attachant et curieux ! Comment dire ? C'est comme si le rouleau des choses que le temps dessina y était déroulé et mis à plat sur l'espace. Le successif s’y change en simultané, hier vit avec aujourd'hui, hier vit autant qu'aujourd'hui, alors que partout ailleurs peut-être il est mort."


extrait de Au long du Nil, 1931, d'Octave Béliard (1876 - 1951), médecin et écrivain français de science-fiction, l'un des cofondateurs du Groupement des écrivains médecins en 1949.