jeudi 2 janvier 2020

Le soir sur le Nil, par Maurice Pillet


"Du quai de Louxor, la vue est belle, embrassant toute la rive occidentale de Thèbes, où se creusent les nécropoles.
Sous la lumière éclatante du jour, la montagne se découpe sur le bleu du ciel, marbrée de quelques ombres et plaquée de traînées blanchâtres qui marquent le rebord des plateaux, mais, aux heures du crépuscule, elle se perd dans une teinte bleutée, imprécise, où les ravins se marquent à peine, tandis qu'une brume légère monte de la plaine, cachant la base du rocher.
Sur le fleuve, le spectacle grandiose se reflète et miroite, la flamme orange du couchant danse au souffle du vent qui ride le grand miroir, l’eau clapote et murmure aux parois de la felouque. Au loin retentit le chant des mariniers qui halent les grandes barques ou rament en cadence, troublant à peine le grand silence du soir.
Les berges maintenant sont muettes, le grincement des chadoufs s'est tu et leurs grands bras tortus pointent vers le ciel. Les rives abruptes et noires, rongées par le courant, tantôt tombent à-pic, tantôt s'abaissent en pentes rapides, prolongées par des bancs de sable noirâtre. Sur elles, tout un peuple d'oiseaux, en quête d'un dîner, s'y rencontre à la tombée du jour.
Les bergeronnettes, deux à deux, trottant menu, courent le long des berges, volent un instant, rasent l'eau, reviennent, se posent et repartent sans cesse, saisissant au passage le moucheron voyageur.
Le pluvier aux pattes fines quête lui aussi sur la rive, piquant de droite et de gauche, affairé, courant puis s’arrêtant un instant, pour repartir aussitôt.
Çà et là, une corneille attardée médite au bord de l’eau avant d'aller percher sur quelque haut palmier et les martins pêcheurs noirs et blancs exécutent leurs derniers plongeons rapides.
À la nuit déjà tombée, de grandes grues, masses lourdes et grises, traversent le fleuve, le cou replié, la patte traînante et lancent leur longue plainte aux échos endormis.
Auprès du quai antique, les felouques se balancent maintenant, groupées en tas auprès des ruines : les feux s’allument à bord pour le repas du soir et les voix montent plus graves, coupées de quelques mélopées plaintives ou des appels d'un marinier attardé qui accoste dans l’ombre.
La nuit d'Égypte chante. Mille insectes s'agitent. Le cri strident du grillon retentit, l'âne brait et le chien hurle à la lune : le coq tout à coup éveillé leur répond et la mélopée du fellah s'accompagne du grincement des sakkieh qui tournent sans cesse, puisant l’eau fertilisante.
À la vie du jour succède l’activité de la nuit et la nature jamais ne repose."


extrait de Thèbes - palais et nécropoles, 1930, par Maurice Pillet (1881-1964), attaché à l’Institut français d'archéologie orientale au Caire, directeur des travaux de Karnak

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