dimanche 26 janvier 2020

"Ces animaux ont certainement l'instinct de la circulation" (Paul Marie Lenoir, à propos des ânes du Caire)

ânier du Caire - photo de G. Lekegian, 1880

"À âne, Messieurs ! à âne ! ! ! Et comme dans un rêve japonais, nous étions tous à âne avant d'avoir eu le temps de savoir pourquoi. Et dans ce songe d'opium, sans pouvoir ni vouloir opposer la moindre résistance, nous étions emportés à fond de train dans une direction que Adha Anna, notre drogman provisoire, connaissait seul. 
Lancés comme dans un tourbillon humain, nous avions à peine conscience de notre situation fantastique ; un vacarme infernal nous mettait dans l'impossibilité de nous appeler ni de nous entendre les uns les autres, et la petite bande tenait la corde dans cette course effrénée, où les traînards pouvaient être considérés comme des hommes à la mer. 
"Chmâlak ! Veminak ! Reglak !" hurlaient à l'envi les petits conducteurs de nos montures, heureux de notre ébahissement, de nos terreurs, et voulant s'assurer notre pratique par les qualités incomparables de vitesse qu'ils savaient activer à coups de bâton chez les moins bien partagés de nos coursiers. 
Enfin, après avoir avalé en une heure plus de poussière que dans tout un déménagement, nous commencions à nous apercevoir de loin en loin et à constater qu'il n'y avait pas encore eu de victimes. Nous avions quitté la route de Choubra, et le tumulte des cavaliers, des dromadaires, des voitures et des passants commençait à se calmer un peu. Des calèches d'un à huit ressorts allaient au grand trot, précédées de coureurs aux riches costumes ; en cet endroit plus aristocratique, l'édilité avait prudemment supprimé la circulation des chameaux, qui, attachés en procession, compliquent horriblement le libre parcours des avenues. Vingt fois, dans notre course furibonde, je me voyais accroché par l'une de ces cathédrales mouvantes, à qui le milieu de la rue appartient ; vingt fois mon âne merveilleux sut les éviter, car un choc eût été terrible pour lui comme pour moi. Ces animaux ont certainement l'instinct de la circulation. L'Ezbekyèh, tel était le lieu enchanteur où nous pûmes enfin modérer un peu notre allure. Nous étions sur le boulevard des Italiens de l'endroit, et nous nous devions à nous-mêmes une cavalcade moins apocalyptique. 
L'âne joue un rôle trop important dans la vie au Caire et dans tout l'Orient, pour qu'il ne mérite pas les honneurs d'une digression zoologique. 
D'abord, mon âne n'était pas un âne ; c'était, à proprement parler, ce que l'on nomme en Égypte le bourriquot du Caire, quadrupède d'une nature toute spéciale et qui ne saurait se confondre avec la bête de somme, l'âne vulgaire. 
Le bourriquot du Caire est aussi vif, aussi adroit, aussi intelligent et aussi infatigable que ses frères de Montmorency sont vicieux, paresseux et têtus. 
L'âne n'est pas seulement le premier ami que l'on se fait en Orient, c'est aussi la meilleure paire de chaussures ; on n'use ses bottes qu'en les mettant sous son lit. Toujours à âne, à cheval ou à dromadaire, les clients de saint Crépin font ici de fortes économies de semelles. Nous vécûmes à âne pendant toute notre expédition dans la province du Fayoum, de même que nous vécûmes à dromadaire pendant nos deux mois de désert au Sinaï et à Pétra."


extrait de Le Fayoum, le Sinaï et Pétra : Expédition dans la moyenne Égypte et l'Arabie Pétrée sous la direction de J. L. Gérôme, par Paul Marie Lenoir (1843-1881), artiste français

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