samedi 29 février 2020

La "ressemblance frappante" des fellahs égyptiens avec "leurs anciens devanciers", par W. S. Blackman

statue de Ramsès II - Louxor (auteur et date de la photo non mentionnés)

"Les limites naturelles de l'Égypte ont permis à ses habitants, en particulier à ceux du haut pays, de vivre relativement isolés à travers toute leur  histoire. Au nord s’étend la mer ; à l’est et à l’ouest s’allongent de vastes déserts presque totalement dépourvus d’eau, tandis que vers le sud une série de cataractes s’oppose à la pénétration étrangère qui tenterait de descendre le Nil. Pareil isolement géographique fut certainement la cause déterminante du caractère conservateur que manifestent les paysans égyptiens. Ce caractère apparaît avec une évidence spéciale dans leurs coutumes sociales et religieuses, ainsi que dans leurs industries ordinaires qui (...) sont restées presque sans aucun changement, sinon totalement identiques, depuis l’époque des pharaons.
Les vastes solitudes désertiques répandent la terreur dans les esprits ; la plupart des fellahs, aujourd’hui encore, ne se risqueraient pas à en traverser même la lisière après le coucher du soleil. La crainte des hyènes et plus encore la crainte des 'afârît les empêchent de se risquer, la nuit venue, au delà des terres cultivées. Le paysan, à moins qu’il ne soit obligé de rester aux champs pour défendre ses récoltes ou pour surveiller son bétail, brebis et chèvres, retourne dans son village avant la tombée du jour et y demeure jusqu’au moment même qui précédera l’aurore du lendemain.
Les déserts ont fait leurs preuves comme défense naturelle contre l'invasion, car les peuples qui conquirent le pays à différentes époques de son histoire y entrèrent en général par le nord-est. Ces envahisseurs ne semblent pas avoir exercé une action bien marquée sur l’aspect physique des habitants de la Haute Égypte. La plupart de ceux-ci présentent encore une ressemblance frappante avec les visages de leurs anciens devanciers, tels que nous les voyons dessinés sur les murs des temples et des chapelles funéraires, ainsi qu'à en juger par les statues, ces authentiques portraits datant du Haut, du Moyen et du Bas Empire."



extrait de Les fellahs de la Haute-Égypte, 1948, par Winifred Susan Blackman (1872-1950), égyptologue, archéologue et anthropologue britannique, agrégée du Royal Anthropological Institute ; traduction française de Jacques Marty, diplômé de l'École des Hautes-Études

samedi 22 février 2020

Assouan, d'une rive à l'autre du Nil, par Henry Bordeaux

oeuvre de Carl Wuttke (1849-1927)


"Nous descendons à Assouan à l'heure chaude. Le fleuve est vide de barques et de bateaux, mais le port en est rempli. Tout le monde se repose. Faisons comme tout le monde. À trois heures, nous n’y tenons plus, tant le repos nous est contraire, et nous partons à la voile sur le Nil. Du milieu du fleuve, nous pouvons contempler les deux rives, l’île Éléphantine, verdoyante et couverte de villages et de temples ruinés, et sur la rive droite le magnifique hôtel des Cataractes, aujourd’hui fermé à cause de la saison déjà close, en plein soleil, fait pour la joie et la santé. À mesure que nous remontons lentement le cours de l’eau, le paysage se simplifie, devient aride et sauvage. L'extrémité de l’île Éléphantine s’avance comme une proue de navire. Ses rochers noirs se redressent en forme d’animaux, comme ceux qui précèdent le monastère de Montserrat en Catalogne. Des forts anglais, aujourd’hui démantelés, se dressent au sommet des collines. Çà et là une palmeraie fait encore une tache verte, et des palmiers isolés détachent en relief leurs fûts élancés et leurs bouquets de plumes.
Nous abordons sur la rive gauche et gravissons un monticule d’où nous pouvons voir la première cataracte et le barrage au-dessus. L'eau ne tombe pas de très haut, mais elle permet néanmoins, par cette chute étalée sur un immense espace, de mesurer la puissance du fleuve. Fleuve vertigineux pour la pensée qui secoue ici sa force fécondante à douze cents kilomètres de son embouchure et qui est encore à près de cinq mille kilomètres de sa source, qui nous relie au cœur de l'Afrique noire des grands lacs et à la Méditerranée, lac immense où se rencontrent toutes les civilisations, qui est chargé d’une histoire aussi ancienne dans le compte des années que le métrage de son cours l'est en nombre de kilomètres.
Le retour est plus beau à cause de l'heure plus favorable à la lumière. Une flottille de minuscules barques de fer-blanc, où s’agitent de petits Barbaras tout nus qui rament avec les mains, nous escorte jusqu'à ce que nous leur ayons donné leur backchich. Abandonnés, nous glissons lentement sur le fleuve, car le vent est tombé. Notre matelot nubien essaie de carguer sa voile triangulaire pour louvoyer. Ainsi flottons-nous d’une rive à l’autre, mais nous ne sommes pas pressés. (...)
L'air est ici vif et salubre. C’est lui qui doit purifier l'atmosphère. Hérodote ne disait-il pas déjà que le Nil était le seul fleuve où n'apparaissent jamais les brouillards ? Le bleu du fleuve élargi égale celui du ciel. Ils rivalisent de splendeur. Et pourtant, ils n’arrivent pas à eux deux à supprimer la sorte de mélancolie répandue sur ce paysage de bout du monde. C'est l’entrée du désert nubien, la fin de l’oasis féerique, l'expiration de l'Égypte. Il y a dans toute cette beauté une tristesse de mort. Au-dessus de nous tournoient des milans ou des éperviers. Déjà, au Caire, j'avais remarqué leur présence. Ils survolent ainsi toute la longue oasis, comme s'ils guettaient des proies ou comme si elle avait pris, avec le temps et les momies, une odeur de cadavre.
Nous abordons à l'île Éléphantine. Toute une ancienne cité gît là, en ruines avec les temples de Thoutmosis III, d'Aménophis III, de Ramsès III. Il n’en reste que des colonnes brisées. Partout des temples et des tombeaux : il n'y avait donc place que pour les dieux et les rois. Mais voici le cimetière des béliers sacrés. Je lui préfère les petits cailloux qui désignent la tombe des fellahs. (...)
Nous parvenons au bord du Nil. C’est l'éternel tableau des femmes drapées portant l'amphore. Là est le fameux Nilomètre marquant les crues du fleuve. Strabon l'avait déjà décrit. Abandonné pendant plus de mille ans, il futt déblayé et réutilisé sous le règne du khédive Ismaïl, ainsi que le rappellent des inscriptions en français et en arabe. Le long de l’escalier s’échelonnent les cotes du niveau de l’eau. Il est très intéressant de les comparer et d'imaginer à leur mesure la puissance du fleuve fertilisant les terres.
Le fleuve, c’est lui qui règne ici comme dans toute l'Égypte. Nous sommes montés dans le jardin de l’hôtel des Cataractes jusqu’à une terrasse d'où nous dominons son cours afin d'assister de ce petit belvédère au coucher du soleil. L'astre heurte bientôt la petite montagne qui borne l'horizon. On dirait qu'il va incendier le marabout qui la couronne. Quand il a disparu, la lumière, un instant, accomplit des prodiges. Elle se promène au galop dans un char de feu. Tout le ciel est en or, et tout le fleuve. Un or mêlé de bleu, incendiant le bleu sombre. Mais, tandis que le ciel demeure immobile, le fleuve a des tressaillements, des frissons d’être vivant. Il semble ressentir la jouissance de ces caresses de clarté, comme s’il recevait des brassées de fleurs. Puis la nuit tombe brutalement, comme elle tombe en Orient où il n’y a pas de crépuscule, et les étoiles se précipitent, se hâtent d’apparaître et de briller, comme si elles avaient peur d’être en retard et d’avoir laissé passer l'heure. Immobile à son tour, le Nil les double dans ses eaux."


extrait de Le visage de Jérusalem et Le Sphinx sans visage, 1948, par Henry Bordeaux (1870 - 1963), avocat, romancier et essayiste français, membre de l'Académie française

vendredi 21 février 2020

Une visite au musée des antiquités du Caire, par Jean Cocteau : "Les Pharaons ne se cachaient pas pour disparaître, mais pour attendre leur entrée en scène."

"Un musée ne me semble pas un sacrilège" (Jean Cocteau)
Illustration extraite de The Graphic, 15 avril 1899

22 mars 1949.


Visite du Musée avec le docteur Drioton, figure joviale et qui communique une sorte de vie allègre aux nécropoles. Il glisse de siècle en siècle, nous épargne les œuvres mineures, ne s’arrête qu’aux chefs-d’œuvre. Plus je marche, plus je l’écoute, plus je tourne autour des colonnes, plus j'éprouve cette sensation d’un monde noir qui s’accroche comme le lierre, qui refuse de lâcher prise. Coûte que coûte, il faut s’affirmer, se perpétuer, s’incarner, se réincarner, hypnotiser le néant et le vaincre. Les poings fermés, les yeux grands ouverts et fixes, les Pharaons marchent contre le vide, l’endorment, le bravent. C’est pourquoi un musée ne me semble pas sacrilège. Ils ont exigé cette gloire nominale, cette gloire de tragédiens, sous des projecteurs. Ils ne se cachaient pas pour disparaître, mais pour attendre leur entrée en scène. On ne les arrache pas d’une tombe. On les sort d’une coulisse, masqués et gantés d’or.

Au reste, j’en aurai la preuve dans la chambre des momies qu’on ne montre plus au public et dont le docteur nous ouvre la porte. Elles reposent côte à côte, sous des vitres, dans une manière de salle de triage pour blessés de guerre, de morgue où l’on se penche afin d’identifier les victimes. Ces hommes prodigieux ont réussi jusqu’au bout la gageure de se transporter d’effigie en effigie, de muer, de changer de peau. La rage de survivre sculpte toutes ces petites têtes de cuir et de bronze qui montrent le poing. De la salle d'attente où cette grande famille hautaine habite ensemble, chacun s’évade et retrouve ses privilèges dans le musée où quelque forme géante lui permet de prendre ses aises, de vêtir son âme et de crier : "C’est moi !" 

Qu'il est beau, ce Séti Ier, avec son nez mince, ses dents découvertes, toute sa petite figure de proie, toute sa petite figure morte, réduite à la seule exigence de ne pas mourir. Moi ! Moi ! Moi ! C’est le mot qui se répercute sous les voûtes. Et le riche fonctionnaire qui, sur sa stèle, imite l’attitude et le profil du roi, le crie à tue-tête. Et même il forme écho lorsque ce ministre, avec et sans perruque, avec et sans pagne, se contemple, face à face avec lui-même. Et les quatre petites têtes en albâtre de Tut-Ank-Ammon, qui se regardent, disposées comme le reflet d’un miroir à trois faces, sur le coffre aux entrailles, se disent : "Moi, moi, moi, moi."
Nous allons, grâce au docteur, sauter de l'époque âpre, rude, où les visages de femmes ont l’air de visages d’hommes, à celle, après une longue période d’académisme, où la grâce de Thèbes entre en scène, où les visages d'hommes ont l'air de visages de femmes. Puis, le roi Aménophis IV change la pièce et les décors. Le soleil devient le seul dieu (ce qui se passe derrière le soleil). Par son ordre, l’art sera réaliste et surréaliste. On cherchera l'extrême de la ressemblance jusqu’à une sorte de folie grandiose et l’on décidera de la forme des crânes allongés jusqu’à celle d'une calebasse. Mais d’un âge à l’autre cette débauche d’effigies restera dominée par la position intra-utérine et même la chaise à porteurs de la reine l'obligera publiquement à se recroqueviller comme dans le ventre ou dans l’œuf.
Partout le mort se protège contre les forces méchantes qui risqueraient de le distraire, de l’obliger à être un vrai mort, de sombrer dans le sommeil.
Et cette Égypte, qui marque sa route plate par des bornes vivantes, ne sera que la mise au point d’une Égypte néolithique éteinte faute d’écriture, faute de tailler la pierre à un autre usage que celui des armes et dont l’ébauche n’existera qu’en maquettes d’ivoire d’après lesquelles l'avenir exécutera son programme. Costumes et décors, en voici maintenant le théâtre et le magasin d’accessoires auquel rien ne manque : les salles de Tut-Ank-Ammon.
De ce jeune malade, fils de l’inceste, nous pourrons imaginer le luxe. Ses sièges, ses coffres, ses bagues, ses boucles d'oreilles, ses barbes postiches, ses gants, ses lits, ses chars, ses cannes, ses crochets, ses martinets, nous apparaissent sans trace de décrépitude. Tout est neuf, étincelant, prêt à l'usage. Et ce qui rayonnait autour on se le représente rien qu’à voir le lotus d’albâtre où il à bu. Le char nous montre le cheval noir empanaché ; la boîte à maquillage, le kohl des yeux ; les sandales d’or, la démarche.
Je le répète, ce jeune roi poitrinaire a réussi son coup. Plusieurs siècles s’écoulent et il se donne en spectacle.
(Les effigies des pharaons et le rite de la sculpture offrent des inconvénients aux âmes qui s’y incarnent. Cinq artistes y travaillent sous la dictée du scribe. Le maître sculpte le profil gauche. Un élève le profil droit. La face en souffre (paraît-il). Le profil gauche est toujours plus expressif. On devine que, dans cette enveloppe boiteuse, l’âme éprouve quelque gêne.) (Sous toute réserve. Je cite Drioton.)
Revenons au prince. Il effraye beaucoup d'Égyptiens superstitieux qui touchent du bois dès qu’on prononce son nom.
Il ne m’inspire aucune crainte. C’est même lui, en personne, qui nous dirige et nous aide à comprendre l’emploi des objets de son règne : comment il mange, comment il se couche sans abîmer sa coiffure, comment il siège sur son trône, comment il se maquille, comment il monte en char. Chez Tut-Ank-Ammon, nous ne sommes plus guidés par des stèles, ni par des cartouches. Nous circulons entre ses esclaves et dans sa maison.
Passée la porte du Musée, le peuple du Caire nous console un peu de vivre un âge sordide. Un dernier souffle d’élégance le drape. Sa main d’aveugle qui ne travaille plus pour aucun mécène arrange encore somptueusement les étoffes. Deux époques, celle du peuple, celle des automobiles américaines, se croisent, se bousculent sans se voir. À ce jeu, l’une et l’autre deviennent des fantômes. Tout le problème de l'Égypte est là."


extrait de Maalesh, 1949, par Jean Cocteau (1889-1963), poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste français, élu à l'Académie française en 1955. Par deux fois, cet écrivain s’est rendu en Egypte : en 1936 et en 1949. Ses voyages lui inspirèrent un récit - Mon premier voyage - en 1936 - et un journal - Maalesh - en 1949.

jeudi 20 février 2020

Portrait de Monsieur Bourette, "chef de caravane dans une grande agence de voyages", par Roland Dorgelès

Tourisme en Egypte, photo de G.M.Georcoulas - le Caire, 1912

"Ce Bourette est un personnage étonnant dont la seule vue me réconforte. On ne peut pas dire qu'il soit gai : il est né content. Il réussit ce tour de force de voyager à la fois pour son agrément et pour celui des autres.
Que pourrait faire Bourette, s’il n’était pas chef de caravane dans une grande agence de voyages ? Viticulteur, curé de campagne, marchand d’automobiles, impresario de cinéma ?  Avec son physique et son caractère, je ne vois pas pour lui d’autres débouchés. (Encore, pour ce qui est du curé de campagne, y aurait-il beaucoup à dire...) Mais dans la situation qu’il a choisie, il est incomparable. Il dort quand il veut, mange quand il peut, ne se trompe jamais dans les changes, stimule les porteurs à coups de souliers, connaît des raccourcis dans les bazars et des coins d’ombre dans le désert ; si le cuisinier ne vaut rien, il se met lui-même au fourneau et, quand tout son monde harassé s’endort dans les sleepings, on l’entend qui chante encore sur le quai, ayant immanquablement retrouvé des connaissances, le chef de gare, qu'il appelle "vieux frère", ou le patron du buffet, qu'il tutoie.
Au début, ses façons familières gênent bien un peu certains touristes collets montés, mais cela ne dure guère. Le premier jour ils s’offusquent, le lendemain ils s’étonnent, peu après ils sourient, et au bout de la semaine ils ne peuvent plus se passer de lui.
- Monsieur Bourette, je veux une couchette inférieure dans le sens de la marche... Monsieur Bourette, j’ai perdu mon ombrelle... Monsieur Bourette, je veux voir la danse du ventre.
On peut lui demander n'importe quoi : il ne s'étonne jamais. Les exigences les plus absurdes le laissent aussi serein.
- Oui, mon petit gars... Entendu ma bonne dame... C’est promis, monsieur André...
Et l’un a sa couchette, l’autre son ombrelle, le troisième ses almées.
- Je les soigne comme des petits chats, je les promène comme des gosses, explique-t-il en rigolant.
On sent que ce métier est fait pour lui. (...) Rompu aux marchandages orientaux, il tiendra tête aux Grecs, aux Juifs, aux Arméniens, et les Coptes eux-mêmes ne peuvent se vanter de l'avoir roulé. Mais à côté de cela il dépense ses livres à tort et à travers, offrant des tournées de gin fizz à des millionnaires et payant sans raison des boîtes d’écailles ou des tulles brodés à des Américaines qu’il ne reverra plus. Aime-t-il le pittoresque des vieilles races, les décors exotiques, les ruines, les musées ? Non, pas tellement. Il les juge même d'un point de vue assez particulier. (...) Ce qu'il aime, c'est sa vie errante, le changement continuel, l'aventure. Bourette n'est pas un voyageur : c'est le voyage même. (...)
(Ses pèlerins) sont gorgés de musées et de points de vue, écœurés de chefs-d’œuvre, dégoûtés du sublime. Ils marchent quand même, mais par amour-propre, pour que les autres ne chuchotent pas : "Parbleu, ils n’y comprennent rien" et aussi pour pouvoir, plus tard, raconter leurs souvenirs. Quelques acharnés tiennent bon, et on les voit qui fouinent dans les galeries de sarcophages, le nez dans leur Baedeker, comme s'ils craignaient d’être volés d’une momie. Pendant ce temps, les autres se sont éclipsés, comme des soldats qui veulent couper à l'exercice et, attablés au bar voisin, ils guettent la sortie. J’ai même connu des femmes qui jouaient les malades, pour rester à l'hôtel ou bien courir les magasins. 
- Ces petites rosses-là vont encore aller aux souks toutes seules et se faire refiler de la camelotte, grommelait Bourette qui n’était pas leur dupe. Sans blague, il faudrait les attacher...
Moi, j'éprouvais un cruel plaisir à les débaucher. Ainsi, un après-midi, ayant croisé, en sortant de l’hôtel, les deux jeunes femmes, dont la maigre, qui montaient en auto, je leur demandai hypocritement : 
- Où allez-vous, mesdames ?
- On nous conduit à El Azhar, m'apprit l'une sans grand enthousiasme. Vous connaissez ? C’est bien ? 
- Oh ! très intéressant. Superbe monument de l’époque des Fatimides. Des cheikhs y enseignent les sciences coraniques à des étudiants accourus des quatre coins de l'Islam, depuis le Maroc jusqu'aux Indes. Il faut voir cela...
Puis, sans transition, j'ajoutai :
- Figurez-vous que je viens de rencontrer Pearl White.
Tout de suite, elles s’intéressèrent.
- La vedette de cinéma ?
- Elle-même. En chair et en os. Elle achetait des cigarettes, en face des jardins de l'Ezbékyeh. Toujours jolie, vous savez. Les passants s'arrêtent pour la regarder.
Elles vacillaient déjà et se consultaient du regard : la star ou la mosquée ? Alors, je portai un grand coup :
- Le plus curieux, c’est qu’elle est en tenue de désert : petit feutre, faux col d'homme, la cravache sous le bras... et en culotte !
- En culotte ? s'exclamèrent-elles ensemble.
- Parfaitement. Et bottée !
Cette fois-ci, elles n'hésitèrent plus.
- Devant l'Ezbékyeh ! ordonnèrent-elles au chauffeur.
Et Bourette, ce jour-là, ne les a plus revues qu'au dîner."


extrait de La caravane sans chameaux, 1928, par Roland Dorgelès (Roland Lécavelé, dit Roland Dorgelès), 1885 ? - 1973, écrivain français, membre de l'Académie Goncourt

lundi 17 février 2020

À bord du "Champollion", avant de débarquer à Alexandrie, par Roland Dorgelès



"Je sais bien : des millions m'ont précédé, et des écrivains par centaines, parmi les plus grands. Mais est-ce que cela compte ? Leurs livres, je les ai oubliés. Les récits des touristes, je ne m'en soucie pas. Ce que je veux, c’est voir moi-même, avec mes yeux à moi. Tous les pays sont vierges, tant que je n’y ai pas mis le pied.
Cet après-midi, lorsque la côte a été en vue et que la ville m’est apparue, toute rose, au ras des vagues, j'étais plus agité sur le pont du Champollion, que le premier malouin qui aperçut Terre-Neuve, niché dans la mâture. Mes doigts devaient trembler sur la rambarde.
Repoussant les jumelles, pour mieux jouir de mon regard nu, je construisais fébrilement la ville, autour du gros phare noir et blanc.
On ne distinguait rien, d’abord, qu'un fourmillement doré de maisons, et la silhouette fumeuse des navires à l’ancre. Puis, lentement, les formes se précisaient ; de grands hangars, des dômes bulbeux, un palais qui doit être la douane, quelques palmiers réfugiés au haut d’un talus. Les bruits aussi se détachaient progressivement du brouhaha : sirènes, treuils déroulés, coups de marteaux sur la tôle des cargos. Le pilote, déjà grimpé sur la passerelle, vociférait des ordres dans son porte-voix et ceux du remorqueur lui répondaient avec des
hurlements. Cris sur le môle, cris sur les barques, cris déchirants dans le ciel et sur l’eau. Le murmure de l’Orient, c’est la clameur.
Je me laissais saouler par ce breuvage inconnu, quand le commandant m’a pris par le bras.
- Vous voyez, m’a-t-il dit, le doigt tendu : la colonne Pompée.
J'ai regardé. C'était, parmi les cheminées d’usines, une cheminée toute pareille, une cheminée inutile qui dresse à vingt-cinq mètres, un chapiteau qu’on ne regarde plus.
- Vous n’avez qu’à sauter dans le premier taxi venu. En cinq minutes vous y serez...
J’ai répondu oui, en remerciant, mais, sitôt débarqué, j'ai délibérément tourné le dos à la colonne et je suis parti à pied.
Non ! Je ne ferai pas de visites. Ni aux vivants, ni aux morts. Je sais qu'il faut visiter les catacombes de Kôm ech-Choukâfa, et les hypogées, et le musée gréco-romain : eh bien ! je n'irai pas. Tout de suite courir aux vestiges, aux ruines, aux stèles funéraires : ce pays est donc défunt ? J’aime mieux respirer le tumulte heureux de ces rues animées, me perdre dans le quartier indigène où les marchands ambulants promènent leurs pastèques, leurs cris chantants, leur eau fraîche dans les outres et leurs tintements de gobelets, revenir au large quai-promenade, le long de l’ancien port, pour sentir, dans l’odeur des algues, le parfum des jolies filles, qu’emportent les autos.
- Jadis, commence à dévider ma mémoire, sous Marc Antoine ou Vespasien, les courtisanes venaient sur la jetée inscrire leur...
Mais tais-toi donc ! Les Aphrodites d’à présent, on les rencontre à l’Excelsior ou au Pavillon Bleu. Je m’en moque de l’Heptastade et du Sérapeion ! Je ne viens pas ici cataloguer les ruines. Malheureusement, notre tête est ainsi fabriquée que certains mots déclenchent automatiquement des idées et qu’au seul nom d'Égypte, les Pharaons, le Nil, Cléopâtre, les momies, Osiris, Mariette, se mettent à tomber de l’esprit comme les marrons d’un arbre.
Ce ne sont pourtant pas les galères d’Octave qui menacent la ville, ce sont celles des Anglais, qui viennent d’entrer dans le port pour braquer leurs canons. Aux engins près, rien de changé. Mais Alexandrie, qui en a l’habitude, reste indifférente sous le danger. Elle bavarde, elle travaille, elle rit.
- Bah ! Ils ne bombarderont toujours pas le Caire, me disait philosophiquement un Égyptien, en fouettant son champagne.
Il y a toujours une reine dans un palais, toujours des chants dans les ruelles, toujours les mêmes bateaux plats sur le canal, avec des mâts si longs qu'ils semblent vouloir chercher le vent au fond du ciel. Non, rien de changé...
Je vais à l’aventure, je regarde, j'écoute, j'apprends."



extrait de La caravane sans chameaux, 1928, par Roland Dorgelès (Roland Lécavelé, dit Roland Dorgelès), 1885 ? - 1973, écrivain français, membre de l'Académie Goncourt

dimanche 16 février 2020

Les "monuments les plus dignes de la curiosité de ceux qui voyagent en Égypte ; j'entends les pyramides", par Frédéric Louis Norden

illustration extraite de l'ouvrage de Norden

"Avant que de quitter le Caire et ses environs, je ne saurais me dispenser de parler des monuments les plus dignes de la curiosité de ceux qui voyagent en Égypte ; j'entends les pyramides, qu'on a mises autrefois au nombre des sept merveilles du monde, et qu'on admire encore aujourd'hui depuis le Caire jusqu'à Maidoun.
Les pyramides ne sont point fondées dans des plaines, mais sur le roc, au pied des hautes montagnes qui accompagnent le Nil dans son cours, et qui font la séparation entre l'Égypte et la Libye.
Elles ont toutes été élevées dans la même intention, c'est-à-dire pour servir de sépulture ; mais leur architecture, tant intérieure qu'extérieure, est bien différente, soit pour la distribution, soit pour la matiÈre, soit pour la grandeur.
Quelques-unes sont ouvertes, d'autres sont ruinées ; et la plus grande partie est fermée ; mais il n'y en a point qui n'ait été, plus ou moins, endommagée.
On conçoit aisément qu'elles n'ont pu être élevées dans le même temps. La prodigieuse quantité de matériaux nécessaires, en fait sentir l'impossibilité. La perfection avec laquelle les dernières sont fabriquées le témoigne également ; car elles surpassent de beaucoup les premières en grandeur et en magnificence. Tout ce qu'on peut avancer de plus positif, c'est que leur fabrique est de l'antiquité la plus reculée et qu'elle remonte même au-delà des temps des plus anciens historiens dont les écrits nous aient été transmis.
Il me paraît probable que l'origine des pyramides a précédé celle des hiéroglyphes ; et comme on n'avait plus la connaissance de ces caractères dans le temps que les Perses firent la conquête de l'Égypte, il faut absolument faire remonter la premiÈre époque des pyramides à des temps si reculés dans l'antiquité que la chronologie vulgaire ait peine à en fixer les années.
Si je suppose que les pyramides, même les dernières, ont été élevées avant que l'on eût l'usage des hiéroglyphes, je ne l'avance pas sans fondement. Qui pourrait se persuader que les Égyptiens eussent laissé ces superbes monuments sans la moindre inscription hiéroglyphique, eux qui, comme on le voit partout, prodiguaient les hiéroglyphes sur tous les édifices de quelque importance ? Or, on n'en aperçoit aucun, ni au dehors, ni au dedans des pyramides, pas même sur les ruines des temples de la seconde et de la troisième pyramide : n'est-ce pas une preuve que l'origine des pyramides précède celle des hiéroglyphes, que l'on regarde néanmoins comme les premiers caractères dont on se soit servi en Égypte ?"



extrait de Voyage d'Égypte et de Nubie, par Frédéric Louis Norden (1708-1742), voyageur danois, "capitaine des vaisseaux du roi". Texte publié par la Bibliothèque portative des voyages, traduit de l'anglais par MM. Henri et Breton, tome X, 1817.

samedi 15 février 2020

Quand l'aube se lève sur la Vallée du Nil, par Gabriel Hanotaux

"... des hommes se rendant au travail, parmi les champs d'orge blanc...le plumeau des palmiers balayant la brume.
Le ciel devient clair, puis rose et, d’un seul coup, splendide.
"
photo Marie Grillot


"Nous prenons, le soir, le train pour Louqsor et Karnak...
Lever du soleil sur la vallée. Calme uni de l'aube, fraîcheur suave. Les taches noires du troupeau des hommes se rendant au travail, parmi les champs d'orge blanc, font comme des lambeaux de nuit déchirés par la brise. Peu à peu le réveil s'ébroue au village, le plumeau des palmiers balayant la brume. Le ciel devient clair, puis rose et, d’un seul coup, splendide. Au-dessus des falaises rousses, le disque d'or s’élance, et, soudain, il est maître. La vallée, drapée de rayons, a revêtu sa robe couleur du jour. De minces raies, réfugiées dans les sillons alignés, hersent la terre, derniers refuges de l'ombre. Mais le soleil donne le coup d’éponge suprême ; il poudre, de son rayon d'or, la verdure ; la toilette est achevée. 
Au-dessus de la mer de lumière, les formes des arbres flottent comme des voiles pendues au mât blanc d’un minaret. Une nuée de grands oiseaux noirs s’envolent et encombrent l'étendue de leurs battements d’ailes fous. La vallée entière, - êtres et choses, - est en alerte : les fellahs courent, les baudets trottent, la vache se hâte au sentier. Une vierge noire, gardant son maigre troupeau, nous reporte à quelque Rebecca biblique.
Partout, le gras humide de la fécondité ; partout les tableaux variés de cette vie appliquée et nourricière que bas-reliefs, fresques et mosaïques représentent à satiété depuis des milliers d'années. Fermes grises, si vieilles et si rapiécées sous leurs toitures d’herbes sèches et de roseaux, qu'il semble qu'elles vont s’effondrer demain, alors qu’elles tiennent, pareilles à elles-mêmes, depuis toujours.
Arrivée à Louqsor, les yeux mi-clos, aveuglés par la lumière accablante, après une nuit insomne. Mais, à l'hôtel, la figure à peine trempée dans l'eau fraîche, nous voilà tout ragaillardis et prêts aux fatigues de la journée  tant attendue. En route pour Karnak !"


extrait de Regards sur l'Égypte et la Palestine, par Gabriel Hanotaux (1853-1944), de l'Académie française, diplomate, historien et homme politique français.

vendredi 14 février 2020

Le "ruissellement de splendeur" sur le Nil, par Louis Bertrand

par Charles-Théodore Frère (1814-1888)

"Cinq heures du matin sur le balcon qui surplombe le tambour. Le vent brûlant s'est calmé. Néanmoins, l'atmosphère pacifiée reste très lourde, d’une opacité presque matérielle.
Simplifié par les brumes qui l'enveloppent, le paysage garde toujours sa nudité géométrique : trois zones superposées, l'eau, la terre, le ciel, séparées les unes des autres par deux lignes rigides qui courent à l'infini et qui se perdent dans les vapeurs de l'horizon. Les premiers plans ont une couleur cendreuse, qui, graduellement, se fonce jusqu’au violet sombre vers les fonds des montagnes encore invisibles. En ce moment, le Nil est immobile et lisse comme une eau morte. Le ciel d'argent s'arrondit comme une coupole solide. Un silence angoissant pèse sur l'étendue, et toute cette nature éteinte a l'air de se recueillir dans on ne sait quelle attente...
Les montagnes violettes de la chaîne arabique se dessinent sur le ciel d’aurore, se veloutent d’une couleur de pensée.Le soleil a percé les brumes flottantes. Il monte, et, soudain, c'est, par tout l’espace, un ruissellement de splendeur. La terre est toute d'or sous l’azur allégé du ciel. Les contours des berges sont comme frottés d’ambre liquide. De l’or coule le long des mâts des dahabiehs. Toutes voiles déployées, elles planent, comme de gros oiseaux d’or, sur le fleuve embrasé. Du haut du balcon, au-dessus du sillage qui fait, dans la moire orangée des eaux, une longue déchirure mauve, je contemple, les yeux ivres de lumière : toutes mes souffrances de la veille sont payées.
Dans cette richesse et cette beauté triomphante de l'aube, les êtres et les choses, touchés par l’engourdissement du khamsin, semblent renaître. Des battements d'ailes, des pépiements se répondent d’une rive à l’autre. Les trous des rochers sont pleins de tourterelles et de martins-pêcheurs, qui prennent leur volée. Au bord des berges, des enfants nus s’ébrouent dans l’eau vaseuse, s’éclaboussent en poussant de petits rires aigus, qui rebondissent jusqu'à nous, sur l’eau calme du fleuve, comme des ricochets.
On dirait des statuettes de bois ou d’albâtre bruni, telles qu’on en voit derrière les vitrines du musée du Caire. Le torse grêle, les épaules larges, les pectoraux en saillie sur le tronc, comme des gorgerins incrustés d’émaux, ils ressemblent trait pour trait aux petits fellahs d'il y a trois mille ans, qui ont servi de modèles aux sculpteurs et aux peintres des Pharaons. Et ils ressemblent aussi à leurs ancêtres des syringes et des hypogées, ces hommes aux maigreurs de sauterelles qui, en ce moment, sous le haut mur calcaire de la falaise, sont attelés à une corde de halage. Et le bateau archaïque, qu’ils traînent dans l’eau pesante, est tout pareil aux barques d'Ammon, qui sont peintes sur les tombeaux enfouis, là-bas, au milieu des sables.
Devant ce paysage du Nil, si raréfié par moments qu'il se dépouille de tout caractère particulier, je pouvais me croire hors du monde, dans une région abstraite qui ne connaît d’autres accidents que les jeux élémentaires de l'ombre et de la lumière. Ces silhouettes humaines me rappellent que je suis dans un pays où tout est marqué, au contraire, d’une empreinte si fortement individuelle qu’elle défie les siècles, - sur la terre d'Égypte, où rien ne meurt...
Il me semble qu’au sortir d’une féerie, je rentre dans la réalité. L’Égypte moderne elle-même réapparaît à côté de l'antique. Dans l'atmosphère purifiée, des bâtisses, qui se confondaient hier avec la blancheur des terrains, leurs contours s'évaporant dans les tourbillons de la poussière, s'accusent, aujourd'hui, en lignes précises et déplaisantes : gros cubes en plâtras qui sont des palais administratifs, obélisques de briques qui sont des cheminées d’usines, - sucreries ou distilleries, - pylônes aplatis en boue noire du Nil, qui ont des huttes de fellahs.
Vers le soir, un mur, percé d'arches colossales, coupe en deux tout l'horizon, émerge du lit de fleuve ; c'est le barrage d'Assiout. Nous nous engageons dans un canal latéral qui franchit la digue. Mais il est trop tard : l’écluse est fermée. Il faut s'arrêter, passer là toute la nuit. Au fond du canal, entre les deux parois de maçonnerie qui nous enferment comme une fosse étroite, - dans l'air étouffant, sans autre vue que le ciel plein d'étoiles au-dessus de nos têtes, - nous attendons l'aube, et le départ vers l'inconnu..."


extrait de Sur le Nil, par Louis Marie Émile Bertrand (1866 - 1941), romancier et essayiste français, de l'Académie française

jeudi 13 février 2020

Les Colosses de Memnon, de la légende à l'histoire, par Myriam Harry

Photoglob co. - 1890

"Cher Memnon ! poétique statue ! décevant colosse ! c’est pour toi que nous avons retraversé le Nil, que nous avons, sous la radieuse aurore, repris le chemin de l'Occident funèbre.
C'est ainsi qu'on venait, à l'époque romaine, écouter l'oracle harmonieux.
Mais alors existait encore le Memnonium, le temple d'âme, auquel s'adossaient les deux pendants gigantesques, le double "double" formidable du grand pharaon qui avait érigé ces massives "ombres" de pierre pour soutenir sa parcelle de lumière et aider son âme volatile à affronter l'Éternité.
Et combien il est étrange, il est émouvant de songer qu'il y a réussi, que cet Aménophis III mort, il y a plus de trois millénaires, vit dans un paysage à peine changé, voit de la hauteur excessive de son front couler le Nil, et qu'il nous est plus familier que s’il était venu, y a un siècle, avec la mission de Bonaparte, à laquelle il doit, d’ailleurs, sa revie.
Évidemment, je l’aimais mieux quand je le connaissais moins, quand il n’était que le pauvre Memnon de mon enfance, seul dans l'immense désert et attendant, dressé sur la pointe des pieds, les divins baisers de sa mère qu'il saluait d’un mélodieux soupir.
Mais je m'accommode de ce couple de colosses assis sur leur cube de syène, les bras scellés aux cuisses et le visage absent, encadré du pshent pharaonique, semblable à la couffié des bergers. (...)
Un seul des deux colosses était sonore. Encore devait-il cette vertu à un tremblement de terre qui avait, au début du premier siècle de notre ère, fait de grands ravages dans la vallée du Nil, abattu un des obélisques de Hatasou, renversé des temples, éventré des pylônes.
Lui, la secousse ne l'avait qu'effleuré. Elle avait, dans son torse, creusé une légère fente. Le matin, le vent du désert s'y glissait et la statue tout entière vibrait comme une lyre éolienne.
Aussitôt naquit la légende. (...) Et comme les colosses s'adossaient au temple d'Aménophis III, les prêtres installèrent dans la statue sonore un oracle que l'on venait, en foule, consulter.
C'était, durant deux siècles, le but des touristes qui couvraient le socle immense d'inscriptions grecques et latines. Ils y venaient dès la première aube pour assister au musical miracle : beaucoup campaient plusieurs jours près de la statue, ne voulant partir avant d’avoir entendu l'heureux présage du gosier granitique. (...)
Plus tard, devant Septime Sévère, Memnon se refusa de vibrer. L'empereur, le croyant irrité, ordonna de dorer sa statue. Son âme mélodieuse, qui lui était venue de la colère des éléments, s'évanouit entre les mains obséquieuses des hommes. Il devint muet à jamais. Alors les pèlerins cessèrent d'affluer. (...)
Nous nous approchons des socles pour mesurer leur immensité. De loin, on ne s'en douterait pas. Le vide environnant et le fond des montagnes faussent complètement leurs proportions. Et c’est seulement quand j'ai escaladé le piédestal et me suis hissée à côté du pâtre, que je m'aperçois qu'il était adossé contre un orteil.
Je m'avise aussi que Memnon n'est pas solitaire. Il a, pour lui tenir compagnie dans l’éternité, à droite et à gauche de ses mollets, deux fines et sveltes statuettes que leur couronne effile encore. Elles n’atteignent pas le genou royal et pourtant elles ont trois fois ma hauteur.
L'une représente la mère d'Aménophis III, la charmante reine au nom de chatte : Moutamiaou que nous avons vue au temple de Louqsor en conversation ultra-intime avec le dieu Amon. L'autre est Taya, son inséparable épouse. (...)
Et n'est-elle pas touchante, cette tendresse familiale chez ce grand traqueur de lions, chez ce roi magnifique et munificent auquel un seul vassal envoyait du même coup trois cent dix-huit vierges ?
S'il aimait à s’éterniser gigantesquement, du moins, savait-il apprécier l'intimité d'un foyer si gai que même le voisinage de son temple funéraire ne parvenait à le rendre mélancolique. Car, de la dix-huitième Dynastie, il est le seul roi qui ait osé installer sur la triste rive d'Occident sa maison temporaire. (...)
Et, tandis que, doucement, je contourne la colline, j'aperçois encore, en bas, dans la plaine, les deux "doubles" gigantesques. Sous le soleil matinal, le granit de Syène prend une teinte de chair. Ils semblent s'animer de leur mythe mélodieux, et pourtant, je me demande si maintenant, les connaissant bien, je ne préfère pas leur histoire à leur légende..."


extrait de La Vallée des Rois et des Reines (Au pays de Toutankhamon), 1925, par Myriam Harry (Maria Rosette Shapira), 1869-1958, femme de lettres française, grande voyageuse, membre et première lauréate du prix Femina - Pseudonyme de Maria Shapira, épouse du sculpteur Émile Perrault-Harry. L'ouvrage dont un extrait est reproduit ici a été dédié, par son auteure, à Henri Munier, bibliothécaire du Musée égyptien, au Caire.

mercredi 12 février 2020

"Le Mokattam est superbe" (Eugène Fromentin)

Félix Bonfils (1831-1885), Le Caire, Montagne du Mokattam

"Le Vieux-Caire confine au désert. En deux pas, on a quitté l'ombre de ses ruelles pour déboucher dans le soleil et dans la poussière des décombres. Pas de transition : quelques masures ruinées, quelques vieux fours à briques, et puis les mamelons désolés, sans une herbe, sans autres cailloux que des débris bien ou mal pulvérisés succédant l'un à l'autre, des sentiers battus par le pas des animaux ou des voyageurs, incessamment piétinés, aussi recouverts et nivelés par la poussière en mouvement. On circule à travers ces mornes monticules ; on a devant soi, beaucoup au-dessus, la chaîne escarpée du Mokattam qui continue vers le Midi, et on soupçonne, entre ce dernier rempart lointain et la zone torride qu'on escalade, une assez large vallée : c'est la vallée des Mamlouks.
On y arrive par un chemin plus large, dur au pas, une légère couche de sable ou de terre sablonneuse sur de la pierre. La couche sonore est à fleur du sol.
Très bel aspect de la vallée. C'est autre chose que la vallée des Khalifes à laquelle elle fait suite.
Peu de monuments saillants, sauf une mosquée isolée, à l'extrémité de la nécropole, et en marquant l'entrée du côté du désert ; mais le Mokattam est superbe. L'étendue de l'horizon est immense, et la dernière, l'extrême ligne cendrée, filée comme à la règle, à la base du ciel, et si finement lavée d'une teinte d'opale, donne une première idée charmante de cette chose grave, solennelle, monotone souvent, redoutable quelquefois, jamais ennuyeuse, qu'on appelle le désert. 

C'est ainsi que je l'ai vu partout apparaître, de très loin, entre des collines de sable fauve, ou de terre très claire, aplati, infini et n'ayant d'autre couleur que la couleur idéale de la distance, de la solitude et de la lumière."

extrait de Voyage en Égypte, 1869, par Eugène Fromentin (1820-1876), peintre et écrivain

mardi 11 février 2020

"La création de cette montagne de pierre était un miracle d'organisation" (Arthur Weigall, à propos de la pyramide de Khéops)

photo d'Émile Béchard (1844-18..?) 


"Le nouveau monarque qui est (...) le premier de la IVe dynastie et qui monta sur le trône en 2789 avant Jésus-Christ, s'appelait Khoufou, nom que les Grecs ont rendu par Khéops ; il paraît avoir été fils de Snefrou, bien que probablement d'une femme de rang inférieur. D’après les données dont nous disposons, il était fanatique en matière
religieuse et favorisa peut-être le culte du dieu-soleil Rê au détriment du reste du panthéon, car Manéthon dit de lui qu' "il était arrogant envers les dieux, mais écrivit néanmoins un livre sacré que les Égyptiens tiennent pour une œuvre de haute importance". Hérodote mentionne le fait qu'il aurait fermé certains temples et interdit les sacrifices. Mais, puisque sa mémoire a été révérée par bien des générations et que le culte de son esprit fut réintroduit deux mille ans plus tard, il semble que cette intolérance religieuse ait été inspirée par sectarisme et non par impiété.
Son œuvre la plus célèbre fut la construction de la Grande Pyramide qui dut commencer assez tôt sous son règne. En effet, à travers toute l’histoire de l'Égypte, la première préoccupation d’un pharaon, lorsqu'il montait sur le trône, était de préparer le lieu de son dernier repos et son équipement funéraire. Sur le plateau désertique situé derrière la ville de Memphis, s'élevait déjà la pyramide à degrés de Djeser et, quelques kilomètres plus au-sud, celle de Snefrou. Le choix du nouveau roi tomba sur un site plus au nord, en partie peut-être pour que son tombeau fût à l’écart des autres, en partie aussi afin d’être plus près du point géographique qui séparait la Haute de Basse Égypte, enfin pour avoir vue sur le temple duSoleil à On, de l’autre côté du fleuve. 
Au lieu choisi se trouvait un haut plateau de calcaire blanc d’où la vue s’étendait sur tous les environs. Vers le nord, la vallée s’ouvrait sur les grandes plaines du Delta ; vers le sud se déroulait le cours sinueux du Nil, bordé de champs verdoyants et de luxuriantes palmeraies et s’avançant du haut pays entre les falaises désertiques de l'est et de l’ouest. À quelques kilomètres au sud-est, les maisons blanches et les temples de Memphis se détachaient sur le vert des champs et, à une distance à peu près égale au nord-est, de l’autre côté du Nil, la ville sacrée d’On se profilait contre les falaises arides.
Sur ce plateau, on délimita un carré dont, chacun des côtés avait 230 mètres et dont la surface totale mesurait environ 54.000 mètres carrés. Sur cette base on édifia la pyramide dont la hauteur atteignit 146 mètres et dont les deux millions de blocs calcaires qui entrèrent dans sa construction représentaient un -volume de 2.500.000 mètres cubes. Dans les couches inférieures, la plupart des blocs pesaient deux tonnes et plus ; ces blocs devaient être portés par voie d’eau des carrières situées sur l’autre rive du fleuve, jusqu’au pied du plateau, et cela à l'époque des inondations, lorsque toute la vallée ne formait qu'un lac ; puis il fallait les hisser sur le plateau et les mettre en tas pour la construction. 
Durant les trois mois d'inondation annuelle, les paysans ne pouvaient pas travailler aux champs. Aussi, au cours de cette période, une armée d'ouvriers pouvait-elle être employée aux constructions sans que la prospérité du pays en souffrît. En fait, de fréquents rapports ultérieurs relatent qu’en utilisant une centaine de milliers d'hommes chaque année durant ces trois mois, toute la pyramide pouvait être terminée en vingt ans. Si ces chiffres sont exacts, il fallait poser au cours de chaque journée de travail une moyenne de 1200 blocs. 
Les blocs étaient hissés sur des traîneaux le long de rampes en zigzag, construites temporairement en briques séchées au soleil sur la face extérieure de la pyramide, une trentaine d'hommes sans doute ayant à s'occuper d'un seul bloc ; si chaque équipe avait besoin de deux jours en moyenne pour mettre en place un bloc, les mille deux cents qu'on édifiait chaque jour requéraient les services de 70.000 hommes, 17 à 18.000 ouvriers étant occupés sur chacun des quatre côtés de la pyramide.
Il y avait probablement 18 à 20 rampes en zigzag sur chaque face et tous les jours, au plus fort du travail, 80 équipes environ se succédaient les unes aux autres sur le sentier en pente, chacune hâlant un bloc sur son traîneau dont les patins avançaient facilement sur la surface qu'on avait rendue glissante en l’arrosant d’eau. (...)
L'extraction des blocs ses poursuivait probablement durant toute l’année et comme on employait à chaque saison environ 100.000blocs, il en fallait produire environ 2000 par semaine, soit près de 300 par jour, tâche que pouvaient facilement accomplir quelques milliers de carriers.
La création de cette montagne de pierre était un miracle d'organisation et le revêtement final des côtés de la pyramide au moyen de blocs polis et parfaitement ajustés constituait un chef-d'œuvre de technique. Les couloirs intérieurs et les chambres funéraires attestent dans leur construction une habileté inégalable car leurs blocs sont joints de façon presque invisible. L'entrée s'ouvre assez haut sur la face septentrionale ; après l’enterrement on l'obtura avec de la maçonnerie analogue à celle qui revêtait toute la surface, de manière que rien ne décelât sa position sur la face lisse et inaccessible de la pyramide. 
Pourtant le tombeau fut pillé à une époque où les pharaons n’existaient plus ; mais l’entrée ne fut découverte que lorsqu'on eut enlevé les pierres du revêtement pour les employer à d’autres constructions ou pour chercher à découvrir des trésors cachés. Durant toute l’antiquité, le pharaon reposa en paix au cœur de ce vaste benben du Soleil et son esprit semblait présider éternellement aux destinées de son peuple ; il vivait à jamais dans sa montagne de pierre blanche et resplendissante et son nom se transmettait d'âge en âge, révéré et inoubliable." 


extrait de Histoire de l'Égypte ancienne, 1949, par Arthur Edward Pears Weigall (1880-1934), égyptologue britannique, ancien inspecteur général des Antiquités du gouvernement égyptien 

lundi 10 février 2020

"Si l'Égypte vit du Nil, il faut l'aider dans son œuvre" (H. J. Richardet)

photo de J.P. Sébah (1838-1890)


"(Le mot sakkieh) demande une explication. Ce serait une erreur de croire que les Égyptiens n’ont qu'à semer, récolter et attendre chaque année l’inondation bienfaisante ; il faut une irrigation continuelle pour empêcher le soleil de dessécher les moissons, et lorsque le Nil est bas, les berges sont ordinairement élevées de trois à six mètres. Pour parvenir à monter l'eau nécessaire, les indigènes emploient deux procédés : la sakkieh, qui est la noriah algérienne, roue semblable à celles de nos machines à draguer et qui, au moyen d’un treuil et d’une corde qui s’y enroule, hisse les seaux jusqu’au plateau.
Bien que la sakkieh produise un travail bien plus considérable que le chédouf, elle est peu commune, car elle demande un matériel assez important et un buffle, tandis que le chédouf est d’une simplicité enfantine. Il était employé dès la plus haute antiquité et les tombeaux des premières dynasties nous le montrent déjà gravé sur leurs murailles. C’est une longue perche munie à une extrémité d’une outre ou d'une corbeille et à l’autre d’une lourde pierre ; au milieu, elle s’appuie sur une autre perche placée transversalement entre deux bornes de limon séché, de manière à basculer aisément. 
Selon la hauteur du talus, trois, quatre, même cinq chédoufs sont disposés les uns au-dessus des autres et mis en mouvement par des fellahs, qui tirant sur l’outre, la plongent dans l'eau, puis, laissant agir la pierre fixée à opposée jusqu'à la hauteur voulue, la vident dans un bassin où le deuxième chédouf reprend l’eau pour la transmettre au troisième, et ainsi de suite jusqu’à la plaine ; un système de chédoufs peut arroser environ deux hectares par jour.
C'est le grand labeur du fellah, car si l'Égypte vit du Nil, il faut  l'aider dans son œuvre et c’est par un système compliqué de canaux, de rigoles et de bassins que les champs participent à son eau bienfaisante. Bienfaisante par excellence en effet, puisque par sa composition unique au monde (18 % de carbonate de chaux et 4 % de carbonate de magnésie) elle fume en arrosant.
Ces chédoufs donnent une singulière et amusante animation aux rives du fleuve, mais dans quelques années on n’en verra plus que dans les musées archéologiques : les puissantes pompes à vapeur des Anglais les auront remplacés.
Si vous désirez voir l'Égypte, hâtez-vous !"


extrait de Cinq Semaines en Égypte. Notes de voyage, 1903, par H. J. Richardet (aucune information disponible sur cet auteur)

dimanche 9 février 2020

La Cité des Morts, au Caire, vue par Octave Béliard

Circa 1895, vintage photochrome

"
Je ne suis pas le cortège, mais ma promenade errante me conduira tout de même aux cimetières. Car, à qui va droit devant soi, au Caire, il est impossible de ne pas aboutir à des tombes. Insensiblement la cité vivante se continue par la cité morte, dont elle n’est séparée çà et là, que par des collines de décombres, amas condensé de cette poussière éternelle qui flotte partout, que les balayages et les démolitions ont amoncelée depuis des siècles. Souvent même, cette frontière de cendres n'existe pas. On s'aperçoit seulement que les passants se raréfient et que les maisons sont muettes, inhabitées. Le silence, surtout quand le soir descend, est énorme et solennel. On remarque que beaucoup de ces maisons, dont les portes sont closes, n'ont qu'une façade. Elles ont l'air abandonnées depuis longtemps. Leurs fenêtres vides béent sur un enclos plein de pierres tombales nues et sans inscriptions.
Ce sont les maisons où les familles viennent à certains jours se recueillir auprès de leurs morts et celles qui sont à l’abandon sont celles des morts qui n'ont plus de famille. Les pauvres sont enterrés tout autour dans les carrefours, dans les terrains vagues, au bord des rues. C'est une ville sans limites précises, mais qui ressemble à l’autre comme un spectre ressemble à un homme. Elle a ses mosquées, merveilleux jardin de coupoles et de minarets, dont les silhouettes harmonieusement découpées sur le ciel ravissent de loin et cachent souvent hélas ! d’irrémédiables ruines. Ici, les Tombeaux dits des Califes, parmi lesquels on chercherait en vain la sépulture d’un calife, là les Tombeaux dits des Mamelucks. Au delà, c'est le désert, immédiatement. À le bien concevoir, ces tombes musulmanes sur lesquelles aucun nom n'est inscrit, c'est déjà le désert, le néant qui efface l'Histoire, des simulacres qui ne parlent plus, qui ont perdu la parole. Le souvenir des morts qui ne furent pas des saints se prolonge à peine au delà de la vie de la génération qui les a connus.
Les vieilles tombes sont celles de morts oubliés. Mais pour connaître le passé il n’est besoin que de regarder les vivants : les traditions ne meurent que lentement et de vieillesse ; les pierres même continuent de vivre aussi longtemps qu'elles le peuvent : on ne détruit rien mais on ne restaure rien non plus ; on laisse tomber. Et l'on ne bâtit pas sur les ruines, mais à côté d'elles. Cela, ou je suis bien trompé, c'est le vrai respect du passé. Je ne dis pas que ce soit toujours extrêmement pratique ; mais c'est aussi une façon d'aimer le présent.
Un ânier rencontré dans la nécropole, à qui nous demandâmes, René V....et moi, de nous en faire voir les plus beaux tombeaux, nous conduisit nous conduisit tout droit, à travers un petit jardin bien ratissé, au mausolée encore tout neuf de Tewfik !
Et peut-être la mosquée dont les Cairotes sont le plus glorieux est-elle justement celle qui n’a rien d’égyptien, la turquerie, d’ailleurs grandiose, construite sur la citadelle pour Méhémet-Ali entre 1824 et 1857 et ornée d’une horloge donnée par Louis-Philippe. Je ne discuterai point ce goût-là.
Il me plaît que le Caire soit ainsi couronné."



extrait de Au long du Nil, 1931, d'Octave Béliard (1876 - 1951), médecin et écrivain français de science-fiction, l'un des cofondateurs du Groupement des écrivains médecins en 1949

samedi 8 février 2020

"La patience des fellahs dont le travail persévérant a fertilisé la terre égyptienne depuis des milliers d'années", par la Comtesse de La Morinière de La Rochecantin

photo d'Émile Béchard (1844 - 18..?)

"Descendre le Nil est une chose idéale, chaque heure apporte une impression différente. Dès que l'aube se lève, de tous ses yeux on regarde et l'on s'émerveille du spectacle. Il semble que dans l'air flotte comme une ambiance qui vous prépare à l'enthousiasme ; on est attentif au moindre rayon, au plus léger vol d'oiseau. L'âme ne demande qu'à admirer, à comprendre, à s'identifier avec tout ce qui l'entoure. Passé et présent se fondent l'un dans l'autre.
Aujourd'hui comme jadis on glisse lentement devant les berges, tour à tour vertes ou de couleur neutre, entre lesquelles coule, calme et majestueux comme un jeune dieu, le fleuve sacré, ce fleuve des rois et des empereurs que chérissent également bédouins et fellahs.
Les choses, par un caprice de la nature, semblent immuables, et cette terre, grasse et légère à la fois, des bords du Nil, ne paraît pas avoir souffert des mille blessures que les hommes lui ont infligées depuis tant de siècles.
Les coupures des berges sablonneuses ne sont autres que des puits superposés, creusés à même la terre, où les fellahs s'échelonnent pour déverser l'eau du fleuve et l'amener jusqu'aux canaux qui servent à irriguer les champs. À cet effet sont utilisées en guise de seaux des peaux de bouc qui se balancent au bout d'un souple bâton de tamaris dont l'une des extrémités est alourdie de terre glaise. Ces chadoufs sont en tout semblables à ceux employés par les Égyptiens depuis les temps les plus reculés.
On ne saurait admirer assez la patience de ces fellahs dont le travail persévérant a fertilisé la terre égyptienne depuis des milliers d'années. Que penser de leur résignation inlassable : leur obtiendra-t-elle une place d'honneur au paradis des délices ?
Pour remplacer le travail des hommes, parfois une paire de bœufs ou un chameau actionnent des saquiehs, mode d'arrosage que son modernisme rend plus avantageux.
Tout le long du fleuve, on voit des villages gris, construits avec des briques séchées au soleil. Certaines demeures affectent des airs de petites forteresses et leurs murs nous paraissent décorés de sortes de boules informes, emmanchées sur des pals qui, de loin, ressemblent à des têtes coupées de croyants. Ce ne sont, en réalité, que des pigeonniers, décorés de poteries, où nichent les couples roucoulants. Les branches d'arbre servent de perchoir.
D'autres demeures plus humbles, aux toitures de roseaux ou de canne à sucre, s'appuient contre les dattiers à panaches ébouriffés.
Que de passants sur le chemin étroit des chaussées ! Que d'hommes en robe sombre ou bleu clair ! Et pour fond de tableau, des murailles friables d'une teinte douce et dorée dont la pureté de l'air nous permet de percevoir à distance les aspérités et jusqu'aux moindres détails. Qu'y a-t-il derrière ces frêles barrières ? Des sables et encore d'autres sables qui composent les déserts libyque et arabique."
extrait de Du Caire à Assouân : impressions d'Égypte, par la Comtesse Le Bault de La Morinière de La Rochecantin (18.. - 1919), née Marie Madeleine de Menou, originaire du Perche (Normandie), mariée le 30 Juin 1879 au comte Olivier Le Bault de la Morinière de la Rochecantin (1851-1915). Ouvrage préfacé par Georges Legrain.