mercredi 31 octobre 2018

"Les grands Thébains ont mérité que leur capitale occupe, pendant trente siècles de l'histoire du monde, une place de premier plan" (Jean Capart, Marcelle Werbrouck)

photo Gaddis, extraite de l'ouvrage de J. Capart et M. Werbrouck
"Maintenant que nous avons parcouru, en les interrogeant, tous les monuments de Thèbes, retournons à ce pylône de Karnak où nous étions montés à la tombée du soir. C'était à la fin de notre première visite du grand temple d'Amon. Et, tandis que les ruines se laissaient progressivement envahir par les ombres, une pensée presque lancinante s'implantait dans notre esprit : "Quels étaient donc ces hommes qui construisaient de tels monuments ?"
Revenus au même endroit, nous ne regardons plus le temple comme une énigme ; il nous paraît, au contraire, la synthèse normale de cette puissante civilisation. Les grands Thébains ont mérité que leur capitale occupe, pendant trente siècles de l'histoire du monde, une place de premier plan. 
Pouvons-nous accepter quelques instants cette doctrine égyptienne suivant laquelle les âmes désincarnées restent attachées aux statues, aux figures gravée sur les murailles ? En ce cas, il existerait peu d'endroits au monde où se retrouverait une telle congrégation d'esprits. Ces glorieux pharaons, ces grands personnages, ces riches bourgeois, ces simples ouvriers que nous avons vus à leurs occupations journalières sont tous là, réunis encore, attachés à ces ruines qui les empêchent de s'évanouir dans le néant. 
Si d'autres points de l'univers produisent sur le visiteur une impression analogue par la succession de grands événements qu'ils évoquent, il n'en est guère où la reconstitution du passé soit plus complète ; car la plupart des ruines célèbres sont muettes. À Thèbes, au contraire, les monuments sont couverts de textes ; des millions d'hiéroglyphes s'étalent partout, en plein soleil sur le mur des temples, dans l'obscurité la plus profonde au cœur des hypogées. Il suffit de les faire parler. Mais, pendant longtemps, après les catastrophes au milieu desquelles la civilisation égyptienne avait sombré, après l'oubli pendant des siècles, de toute tradition, cela parut impossible aux forces humaines. 
Un labeur considérable rendit possible l'éclair de génie par lequel Champollion trouva la clef du mystère. Le 14 septembre 1822, au moment où il comprenait enfin le mécanisme des hiéroglyphes, Champollion restituait à l'humanité ses premières annales qui, sans lui, seraient peut-être restées illisibles. Grâce lui, les ruines ont rompu leur long silence ; nous pouvons écouter ces innombrables voix du passé qui s'élèvent comme un chœur sur les rives du Nil.
Nous entendons les paroles divines avec la solennité des oracles, nous recueillons l'écho des discours des pharaons ; les scribes vantent les bienfaits dont les grands rois ont comblé les dieux et leurs sujets. Ces hautes clameurs c'est le récit des expéditions étrangères, l’énumération des villes vaincues, le dénombrement des tributs payés par les étrangers à la capitale. Nous surprenons les Thébains chez eux, au milieu de leurs fêtes, nous écoutons les chants des harpistes. Même le langage des classes populaires arrive jusqu’à nous, avec les plaisanteries et les joyeuses réparties des ouvriers au travail.
Toutes ces voix s'élèvent simultanées ; à certains moments nous ne savons lesquelles sont les plus importantes. Il faudrait des appareils spéciaux permettant de les dissocier du grand ensemble.
Champollion a trouvé le "détecteur", pour accorder nos appareils ; nous devons découvrir "les longueurs d’ondes", en apprenant les particularités de chaque époque, le sens divers que les mots ont pris au cours du long développement de la langue égyptienne."
 

extrait de Thèbes, 1925, par Jean Capart (1877-1947), égyptologue belge) et Marcelle Werbrouck (1889-1959), égyptologue belge

mardi 30 octobre 2018

La statue de Khéphren au musée du Caire : "Rarement la majesté royale a été rendue avec autant de largeur" (Gaston Maspero)

statue de Khéphren - musée du Caire
"Il y a toujours, dans les œuvres les plus achevées des thinites, un je ne sais quoi de guindé et d'anguleux : les artistes memphites que les Pharaons appelèrent dans les ateliers royaux y perdirent vite leur gaucherie, mais conservant la tendance à la rondeur qui perce dans leurs productions premières, ils se firent une touche grasse et souple qui les distingua de leurs maîtres. Ils eurent, ainsi que la loi religieuse les y contraignait, le souci de la vérité matérielle ; toutefois ils ne se refusèrent pas la faculté d'idéaliser les traits de leurs modèles autant qu'il était compatible avec les nécessités de la ressemblance.
Ils atténuèrent délicatement certaines courbes du menton ou du nez qui leur semblaient disgracieuses ; ils remplirent les joues, ils évitèrent de trop enfoncer l'œil dans l'orbite, ils abaissèrent légèrement les épaules, et ils adoucirent la saillie des muscles sur les bras ou sur les jambes comme sur le buste. Les meilleurs d'entre eux réussirent ainsi à composer des statues ou des groupes d’une facture harmonieuse et noble, où l'énergie ne manquait pas à l'occasion. Leurs qualités éclatent dès le milieu de la IVe Dynastie, dans l'admirable série d'effigies royales que possède le Musée du Caire.
Le grand Chéphrên, que Manette découvrit en 1859 au temple du Sphinx, est en diorite, substance ingrate s'il en fut, mais qui a été attaquée avec tant de hardiesse qu'elle paraît avoir perdu sa dureté ! Pas plus que la plupart des statues en pierre sombre, granit noir et rouge ou brèche verte, elle n'avait été peinte entièrement : seuls certaines parties de la face, les yeux, les narines, les lèvres, et certains détails du costume avaient été rehaussés de rouge et de blanc. Le poli et la multiplicité des glacis qu'il détermine masquent donc un peu le modèle : il faut l'étudier longtemps et sous des lumières très diverses pour en percevoir la perfection et la simplification savante. Et que dire de la façon dont il est posé sur son fauteuil à dossier bas, et dont l'épervier perché derrière lui étend les ailes pour lui abriter la tête et le cou ? Rarement la majesté royale a été rendue avec autant de largeur. Le sculpteur, tout en reproduisant avec fidélité les traits du Pharaon particulier qui régnait alors, a réussi à en dégager l'idée de la souveraineté même : ce n'est pas seulement Chéphrên qu'il évoque à nos yeux, c'est Pharaon en général."

extrait de Égypte, 1912, par Gaston Maspero (1846-1916), égyptologue français, professeur au Collège de France (1874), membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1883), successeur de Mariette, en janvier 1881, à la direction du Service des antiquités égyptiennes et du musée d’Archéologie égyptienne de Boulaq.

lundi 29 octobre 2018

"Sakkarah est assurément un des lieux les plus captivants d'Égypte" (Mohammed Zakaria Goneim)

 
auteur et date de ce cliché non mentionnés
"Pour quiconque s'intéresse aux temps anciens, Sakkarah est assurément un des lieux les plus captivants d'Égypte ; aussi est-il très regrettable que la plupart des visiteurs qui s'arrêtent aux pyramides de Gizeh ne fassent jamais un détour de quelques kilomètres vers le sud pour voir la plus grande nécropole des rois memphites. 

Imaginons qu'après avoir admiré la Grande Pyramide, nous revenions vers la route pour prendre ensuite la direction de Sakkarah, en suivant le plateau désert qui s'allonge sur notre droite. Tandis que la voiture cahote le long d'une route étroite, on croise des gens qui, çà et là, vaquent à leurs occupations. Ici, un homme conduit une charrue tirée par deux vaches attelées au même joug ; là, un autre en longue robe, coiffé d'un turban blanc, se penche sur un primitif appareil qui amène l'eau d'un canal à l'autre. Ce spectacle est presque resté le même depuis le temps des constructeurs de pyramides. On retrouve des scènes identiques sur les peintures ou les sculptures des tombeaux. 
Une vallée plate et verdoyante s'étale à notre gauche, ponctuée du vert plus sombre des palmiers. Sur le fond de l'horizon, au-delà du fleuve, s'élèvent les falaises des confins du désert oriental ; là sont les carrières où les constructeurs trouvaient leur matériau. À droite, à quelques centaines de mètres en avant, se profile un groupe de pyramides, celui des "Abousir", bâti par quatre rois de la Ve dynastie, Neferefra, Nieuserra, Neferirkara et  Sahura. À peine ont-elles disparu derrière nous que la pyramide à degrés de Djeser apparaît, puis d'autres à gauche, tandis que, semblable à un géant dans le lointain, l'énorme construction de Snefrou à Dahchour élève sa masse presque aussi imposante que celle de Chéphren. 
Bientôt, les terres cultivées sont dépassées et les roues de l'automobile ne sillonnent plus qu'un sable léger. Tout le long de la piste, des trouées profondes ou des monticules de poteries témoignent d'un siècle d'excavations. Car la nécro- pole de Sakkarah est l'un des sites les plus fouillés d'Égypte. Après avoir quitté la voiture, on s'avance tant bien que mal dans le sable mou, à travers un vent froid qui balaye le ras du sol. Vers l'ouest s'étend un désert aussi stérile et désolé qu'au temps des pharaons. En bordure, l'imposante pyramide de Djeser oblige à s'arrêter. Ce monument est aussi la première des grandes constructions de pierre existant au monde."
 

extrait de La Pyramide ensevelie, 1957 (traduction par Françoise Noël), de l'archéologue égyptien Mohammed Zakaria Goneim (1905-1959) qui a découvert en 1951 à Saqqarah, près du Caire, une pyramide identifiée comme celle de Sekhemkhet, quatrième souverain de la IIIe dynastie (2780-2720). 

dimanche 28 octobre 2018

La statue du Sphinx "indique la grandeur d'un art arrivé à la possession de tous ses moyens" (guide des Chemins de fer de l'État égyptien)

photo datée de 1900 - auteur non mentionné
"À gauche de Ména on suit sur la colline un chemin tournant qui conduit aux Pyramides. Le voyageur est frappé de la grandeur de ces monuments restés immuables au milieu des siècles. Leur grande masse dépouillée de leurs anciens revêtements, excepté pour la deuxième où on en voit encore une partie, est fort imposante. Ce sont des monuments d'un aspect un peu rude, car le temps, malgré tout, a fait son œuvre de destruction, mais ils laissent un souvenir in oubliable. 
Le Sphinx est encore plus impressionnant avec son regard extatique sondant les profondeurs de la voûte céleste, semblant chaque matin contempler le lever du soleil. On ne sait pas exactement son âge ; cependant dans un travail récent très documenté, Monsieur Daressy, le savant conservateur du Musée du Caire, lui attribue 5500 ans environ. II existait déjà quand Kephren construisit sa pyramide. 
Ce qui est certain, c'est que Thoutmès IV le fit désensabler après un ordre qui lui fut donné en rêve. Une stèle nous apprend que la Princesse Honitsen, fille de Chéops, le constructeur de la Grande Pyramide, vit de son temps un temple construit tout au près. 
Cette colossale statue monolithe est actuellement mutilée. Les anciens auteurs arabes en parlent comme d'une figure étrangement belle, et nous les croyons sans peine, car, malgré ses mutilations, elle donne une des impressions d'art les plus fortes qu'un homme puisse ressentir. C'est certainement un des monuments les plus anciens du monde, indiquant la grandeur d'un art arrivé à la possession de tous ses moyens. Nous devons nous incliner devant la beauté de ces vestiges des anciennes civilisations. 
Le petit temple en granit qui se trouve à une courte distance au sud-est du Sphinx est connu sous le nom de "Temple du Sphinx". On dit qu'il a été le sanctuaire de Sokaris Osiris. Il est très ancien et offre un intérêt considérable, pour les égyptologues. Il est formé de grands blocs de granit si parfaitement juxtaposés entre eux qu'on ne pourrait passer une aiguille dans les joints."


extrait de Comment visiter l'Égypte, 1911, par un groupe de fonctionnaires des Chemins de fer de l'État égyptien

samedi 27 octobre 2018

"L'orgueil d'un luxe inutile" : Volney, à propos des monuments égyptiens

Tombeau de Volney, cimetière du Père Lachaise (division 41), Paris.
Photo de Marc Baronnet (source : Wikipédia Commons)
"La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction et l'énormité de leur masse les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes factices, dix lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche ; on en est encore à une lieue, et déjà elles dominent tellement sur la terre qu'on croit être à leur pied ; enfin l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve : la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds ; tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect ; mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afflige de penser que pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages : ce sentiment revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte ; ces labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré leur espoir : on en accorde moins de pitié à ces ruines ; et tandis que l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie, de voir scier les colonnes des palais, pour en faire des meules de moulin, le philosophe, après cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses besoins, l'orgueil d'un luxe inutile." 


extrait de Voyage en Égypte et en Syrie pendant les années 1783, 1784 et 1785, par Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, comte Volney, dit Volney (1757-1820), membre de l'Institut

Description de l'Égypte, par Amrou Ibn el-'Âs, qui dirigea la conquête musulmane de ce pays en 640

village au bord du Nil - photo datée de 1880 (auteur non mentionné)

Omar Ibn al-Khattâb :
"Ô Amrou, fils d’el-'Âs, ce que je désire de toi, à la réception de cette lettre, c’est que tu me fasses de l'Égypte une peinture assez exacte et assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut."

Amrou Ibn al-'Âs :
"Ô prince des fidèles ! peins-toi un désert aride, et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d’une colline de sable, et l’autre du ventre d’un cheval étique ou du dos d’un chameau : voilà l'Égypte ! Toutes ses productions et toutes ses richesses, depuis Asouan (Syène) jusqu’à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui coule avec majesté au milieu d'elle. 
Le moment de la crue et de la retraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune ; il y a une époque fixe dans l’année où toutes les sources de l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent, sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte pour y déposer un limon productif. Il n'y a plus de communication d’un village à l’autre, que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les feuilles de palmier.
Lorsqu’ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu’il a caché dans le sein de la terre.
Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des semences dont il attend la fécondité du bienfait de cet être qui fait croître et mûrir les moissons. Le germe se développe, la tige s'élève, l'épi se forme par le secours d’une rosée qui supplée aux pluies, et qui entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. À la plus abondante récolte succède tout à coup la stérilité. 

C’est ainsi, ô prince des fidèles ! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert poudreux, d’une plaine liquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs variées, et d’un guéret couvert de moissons jaunissantes : béni soit le créateur de tant de merveilles !
Trois choses, ô prince des fidèles ! contribuent essentiellement à la prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. La première, de ne point adopter légèrement des projets inventés par l’avidité fiscale, et tendant à accroître l'impôt ; la seconde, d'employer le tiers des revenus à l'entretien des canaux, des ponts et des digues ; la troisième, de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit. Salut."

Correspondance entre le khalife Omar Ibn al-Khattâb, compagnon du prophète Mahomet et Amrou Ibn al-'Âs, "capitaine de l'islamisme" (mort en 42 de l'hégire (662-663), qui dirigea la conquête d'Alexandrie et fit creuser un canal joignant la mer Rouge à la Méditerranée.
Texte repris par Constantin-François de Chasseboeuf Volney, dans Voyage en Égypte et en Syrie pendant les années 1783, 1784 et 1785




vendredi 26 octobre 2018

Le Caire, à la fin du XIXe siècle, par Lucien Trotignon

 
Le Caire - photo datée de 1885 - auteur mon mentionné
"Deux villes existent au Caire, bien distinctes. La ville arabe, la seule intéressante, très curieuse encore malgré sa décrépitude, peut-être même un peu à cause de cela. La ville européenne, moderne et banale, agrandie surtout par le khédive Ismaïl. De celle-ci pas grand bien à dire. Sa première attraction, c'est l'Ezbékyeh. Un jardin public, superbe jadis, paraît-il, dans le désordre de sa végétation luxuriante, et devenu aujourd'hui un vulgaire square, peigné, ratissé, tiré au cordeau, un parfait modèle du genre.
On y voit des grottes artificielles, un kiosque à musique, des cafés, un atelier de photographe, et d'ignobles aloès en zinc peinturlurés d'où émergent des becs de gaz. Ces aloès en zinc sont assez la caractéristique du goût égyptien contemporain.
Le jour de mon arrivée, j'aperçus en passant une musique militaire qui s'installait sous le kiosque. J'attendis son premier morceau. Elle joua En R'venant de la Revue !
De l'Ezbékyeh jusqu'au Nil s'étend le quartier aristocratique, la plaine Monceau du Caire ; de longues avenues bordées d'arbres, de grandes maisons qui s'isolent au fond de jardins invisibles, deux par deux pour la plupart, l'une réservée au maître, le sélamlik, l'autre pour les femmes et les enfants, le harem. Beaucoup sont construites à l'italienne, comme à Alexandrie.
Au lieu de copier le vieux style indigène, au lieu de s'inspirer de cette belle architecture sarrazine, pure et sévère, si parfaitement logique avec les mœurs et le climat du pays, on a voulu faire moderne, à l'instar de l'Europe, toujours. D'ailleurs, il faut le dire une fois pour toutes, l'art, dans l'Égypte actuelle, est absolument lettre morte. On en trouve à chaque pas de tristes exemples.
Une visite aux bazars va nous ramener en Orient. Ils forment à peu près la moitié du quartier arabe.
Ce sont des ruelles étroites et tortueuses, se croisant, se mêlant, s'enchevêtrant parfois en un dédale inextricable, quelques-unes entièrement couvertes, les autres abritées de distance en distance par des auvents qui se rejoignent par des
toiles tendues, par des paillassons qui tamisent la lumière et entretiennent la fraîcheur.
Là, dans un demi-jour mystérieux, au fond des boutiques minuscules, toutes pareilles et séparées par une simple cloison, les marchands se tiennent accroupis, majestueux et graves, savourant béatement leur narghileh et attendant les acheteurs ; les ouvriers travaillent, silencieux, entourés de leurs apprentis, des gamins à la mine éveillée et aux grands yeux noirs. Ils sont tous rangés par corporation. Chaque métier, chaque commerce occupe ses rues spéciales, un peu au hasard et sans ordre apparent. (...)

On ne peut parcourir les bazars sans être appelé et racolé fréquemment par les marchands. Veut-on acheter quelque bibelot, ils s'empressent avec de grands salamalecs, vous  font asseoir devant leur boutique, vous apportent une tasse de café et commencent par demander un prix exorbitant, quatre ou cinq fois la valeur de l'objet. Il faut discuter, se débattre, au besoin revenir deux ou trois fois, et l'affaire se conclut après des pourparlers interminables."
 


extrait de En Égypte : notes de voyage, 1890, par Lucien Trotignon (1860-19..)

Le canal de Suez, "chef-d'œuvre des temps modernes" (Antonin Thivel)

date de la photo : 1880 - auteur non mentionné
"L'entrée du canal de Suez est déjà magnifique par sa largeur. De grands mâts indiquent aux pilotes la direction à suivre.
C'est par une des plus belles nuits de ce climat que nous descendîmes le canal. La lune jetait un éclat éblouissant. Enveloppé de mon manteau je restais sur le pont pour jouir de la fraîcheur, tout en me défendant contre le froid, qu'on sait assez dangereux en Égypte.
Les bateaux destinés au service postal ont été construits en conséquence. On y a ménagé un petit salon intérieur, puis une terrasse couverte et enfin, à l'avant, un emplacement organisé pour les dernières classes.
Tout le monde a suivi avec passion dans les journaux les détails qui concernent le percement de l'isthme de Suez, l’œuvre pharaonique de notre époque. Mais qui a pu se rendre un compte exact des difficultés vaincues ?

Qui, sans les avoir vues, aurait pu se faire une idée de ces machines aussi puissantes qu'ingénieuses, préparées pour vaincre, dans cette lutte de géants, et contre les hommes et contre la nature ?
Le canal existe. Ce chef-d'œuvre des temps modernes dépasse en grandeur et surtout en utilité commerciale les huit merveilles de l'antiquité. Toutes les conditions de navigation facile et sûre il les réunit, au grand avantage des ennemis mêmes de cette entreprise. 

Toutefois, comme les choses humaines sont toujours imparfaites, il manque à celle-ci un développement plus complet. Il faudra une abondance encore plus grande des eaux pour ramener peu à peu la vie sur ces rives si longtemps abandonnées. Et pour cela il suffit qu'on veuille mettre à profit les années spécialement pluvieuses, réserver de grands volumes d'eaux douces et augmenter la masse destinée aux irrigations.
Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait maîtriser le désert ; dans son œuvre de tant de siècles, il a opprimé et stérilisé la nature (...)"


extrait de L'Orient : tableau historique et poétique de l'Égypte (1880), par
Antonin Thivel (1826-1883), collaborateur de la Revue du Lyonnais

"L'élément religieux a toujours été le trait le plus saillant de la vie sociale des anciens Égyptiens" (Charles Taglioni)

 
temple de Louqsor - auteur de la photo non mentionné
"Le 29 octobre, à six heures du matin, une petite caravane, composée de huit personnes, et dont je faisais partie, montée sur des baudets, se mit en marche sous la direction de M. Erbkam, pour se rendre à Karnak et en visiter les ruines.
À peine avions-nous fait quelques pas, que nous nous trouvions au milieu des ruines de Louqsor. Nous étions à l'endroit où la vallée du Nil s'élargit pour former la vaste plaine de la Thébaïde.

Les flots du fleuve baignent les murs du temple ; les dunes du rivage, les décombres entassés depuis longtemps, les huttes qu'on y a construites cherchent à envahir les vastes cours avec leurs pylônes; mais, jusqu’à présent, ils ont vainement attaqué ces masses gigantesques.
C'est avec une admiration toujours croissante que nous plongeons dans les ruelles étroites de la ville actuelle, enclavée dans les cours du temple ; et après avoir quitté ce labyrinthe inextricable, nous nous arrêtâmes devant l’une des sinuosités du fleuve, d’où l'on aperçoit le dernier obélisque, qu'on n'a pas encore enlevé.
Les anciens historiographes ne nous donnent qu'une idée confuse du culte des anciens Égyptiens. Les détails assez peu complets qu’ils ont conservés ne se rattachent guère aux temples primitifs. Mais le cours naturel des choses permet de croire qu'ici comme ailleurs, la marche de la civilisation s'est manifestée sous la forme d’un progrès graduel partant des choses simples vers les choses composées, et cela d'autant plus que l'élément religieux a toujours été le trait le plus saillant de la vie sociale des anciens Égyptiens. Le nombre des divinités, peu considérable d’abord, fut quintuplé et même décuplé par des additions toujours nouvelles, et cette création continue de dieux nouveaux ne manqua pas de donner au rite, dont les formes essentielles étaient les sacrifices et les processions qui s’y rattachaient, une étendue telle qu’on ne le trouve peut-être plus chez aucune autre nation.
Toute action tant soit peu importante de la vie publique, tout changement produit par le retour des saisons ou d’autres circonstances naturelles étaient célébrés dans ce pays, ami du merveilleux, par des cérémonies religieuses. Les fêtes se succédaient pour ainsi dire sans interruption.

Les Rois, dans l'exercice de leur puissance, légitimée et fortifiée par l'influence et la sagesse des prêtres, se plaisaient à consacrer tous les trophées de leurs victoires, toutes les richesses des provinces conquises, à la splendeur du culte et à la décoration des temples.
Si l'on examine ces temples d’un œil attentif, on remarque qu’ils ont tous quelque chose de commun : c’est le sanctuaire divin.
Il importait avant tout de mettre à couvert cet endroit sacré pour le garantir contre les influences extérieures et le soustraire aux yeux profanes de la multitude. (...)

Nous trouvons les causes de cette tendance dans le grand nombre des prêtres chargés des cérémonies du culte. Leur service se faisait aussi bien de nuit que de jour. Divisés en différentes classes, ces prêtres étaient astreints aux règles hiérarchiques et prenaient une part active au gouvernement du pays, qui tirait de leur concours le principal élément de sa puissance.
Le Roi était donc soumis à leur autorité, et une surveillance active était exercée sur sa personne et sur ses actes. Assisté par eux, il avait à offrir des sacrifices publics et privés, et ses repas devaient se faire sous leur toute puissante surveillance. De cette façon, le temple était la demeure des Rois et des prêtres pendant la plus grande partie du jour, attendu que tout ce qui se rattachait au mystique devait se dérober aux regards profanes de la multitude. C'est aussi en ce lieu qu'on faisait l’'embaumement des morts et qu'on célébrait le culte toujours croissant des animaux sacrés ; que l’on gardait les riches trésors d'ouvrages religieux et profanes et les instruments variés qui servaient aux études astronomiques. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, sous le règne de Ramsès, il y eût tant d’annexes pour compléter le temple."

extrait de Deux mois en Égypte : journal d'un invité du khédive, 1870, par Charles Taglioni, conseiller aulique (ie de la cour) à l'ambassade de Prusse de Paris, "ni savant, ni homme de lettres" (pour reprendre sa propre expression)

jeudi 25 octobre 2018

Visite de l'Égypte : quand on ne sait plus à quel guide se vouer, par Hippolyte Isidore Joseph Stacquez

le duc de Brabant en Égypte
"Bien des relations nous ont été données sur l'Égypte, la Basse-Nubie et le Sinaï ; cependant, après les avoir lues, nous sommes loin d'avoir de ces contrées une idée qui nous satisfasse. Je dirai plus, nous nous demandons si les auteurs ont bien visité les mêmes lieux, observé les mêmes peuples.
Cette diversité dans les descriptions, dans les appréciations, provient de plusieurs causes. Celle sur laquelle je dois particulièrement appeler l'attention, c'est que beaucoup de ces ouvrages n'ont été écrits, du moins en partie, que d'après des renseignements plus ou moins erronés. Qu'on ne pense pas qu'un nom illustre, une brillante réputation, soient toujours ici une garantie suffisante. J'aurai l'occasion de démontrer que de graves inexactitudes peuvent se glisser dans les récits des plus grandes célébrités. Malheureusement, bien des hommes, même ceux qui sont le plus haut placés dans la science, aiment à ne produire que des œuvres complètes, et hésitent devant cet aveu de n'avoir pas une connaissance entière du sujet qu'ils traitent. 
Mais le voyageur qui visite des pays d'une grande étendue et d'une exploration difficile, ne peut certainement pas tout voir ; il importerait donc qu'il déclarât quelles sont les parties qu'il ne décrit que d'après des renseignements qui lui ont été fournis. Or, nous savons tous quel degré de confiance on doit accorder à des renseignements, même lorsqu'ils nous sont donnés par des personnes de bonne foi et en position de connaître la vérité. 
Je ne saurais exprimer combien plusieurs fois pendant mon voyage, grand a été mon étonnement à la vue d'un monument, d'une localité, que je trouvais tout différents de ce que je me les étais figurés d'après les descriptions qui m'en avaient été faites, d'après ce que j'avais pu en lire dans des ouvrages très sérieux. Ainsi, il m'avait été assuré que les fontaines de Moïse ne méritaient pas d'être visitées, que je ne trouverais que quelques mares infectes. J'ai voulu les voir, néanmoins, parce que ce n'est pas la beauté des lieux qui doit attirer le voyageur dans ces contrées, mais les souvenirs qu'ils rappellent. Je dois déclarer que j'ai été agréablement trompé dans mon attente, car ces fontaines sont situées dans une délicieuse oasis, et leur eau n'est pas aussi mauvaise qu'on l'avait prétendu. Ce qui a augmenté mon étonnement à la vue de cette station si célèbre dans l'histoire du peuple de Dieu, c'est qu'il est évident que les auteurs de la plupart des ouvrages qui en donnent une description, ne l'ont jamais vue et ont puisé aux plus mauvaises sources.
Le Sinaï n'a pas été pour moi, un moindre sujet d'étonnement. Je me le représentais tout autre que je ne l'ai trouvé, et cela parce que j'avais été induit en erreur par des descriptions, des renseignements que j'avais crus exacts et sincères.
Une seconde cause de la diversité dans les descriptions, dans les appréciations des lieux, des hommes, des institutions, etc., c'est le point de vue où sont placés les observateurs. Notre appréciation, en effet, dépend beaucoup de nos idées préconçues, de certaines préventions. Ainsi, nous sommes portés à voir sous de sombres couleurs tout ce que nous rencontrons chez ceux avec lesquels nous sommes en rivalité d'opinions, de croyances. On comprend que, dans de semblables conditions, les froissements sont inévitables, et qu'une confiance entière peut difficilement s'établir. Chacun s'aborde avec circonspection, quelquefois même avec le désir de trouver matière à la critique. Certaines particularités de mon voyage m'ont convaincu que cette cause est puissante et fréquente.

Pour visiter les contrées dont je vais donner une description, le voyageur rencontre parfois tant de difficultés que son exploration est nécessairement incomplète et superficielle. L'ignorance des langues, la défiance, la curiosité des habitants, sont de véritables obstacles qui s'opposent à ce qu'il puisse se livrer à une étude sérieuse et suffisante, des sites , des monuments, des hommes, des usages, etc. En effet, partout où il passe, dans toutes les localités où il s'arrête, il se voit environné, suivi, importuné. (...)

L'Égypte, la Basse-Nubie sont des contrées qui peuvent toujours offrir au voyageur matière à des découvertes, à des considérations nouvelles. Des monuments qui existaient encore, il y a moins d'un demi-siècle, sont renversés ; on en découvre tous les jours de nouveaux. Les sables du désert, la main de l'homme font promptement disparaître ce qu'on croirait devoir longtemps encore rester des sujets d'étude et d'admiration. Lorsque nous avons visité le temple de Sérapis de Memphis, depuis peu d'années seulement, il avait été découvert et déblayé , et cependant nous le trouvâmes déjà de nouveau ensablé. Le vieux temple situé aux pieds des pyramides de Gizèh est une découverte toute récente. Pendant que nous étions à Thèbes, on mettait au jour un grand tombeau dont on avait jusqu'alors ignoré l'existence."


extrait de L'Égypte, la Basse Nubie et le Sinaï, 1865, par
Hippolyte Isidore Joseph Stacquez, médecin du duc de Brabant, historiographe du second voyage que fit en Égypte son altesse royale entre 1862 et 1863 

"Dans la série des productions artistiques de l'Égypte, l'art de l'ancien Empire est assurément le plus grand, le plus beau" (Émile Soldi)

Statue de Khéphren Ancien Empire - photo de Jon Bodsworth
"Si l'art égyptien, considéré dans son ensemble, offre ce caractère d'uniformité qui frappe tout d'abord ; si, quoique majestueux et grandiose souvent, il reste dans ses traits généraux, primitif, imparfait, parfois presque enfantin, ce n'est pas, à notre avis, parce qu'il reste enveloppé dans une tradition mystérieuse et sacrée qui aurait présidé à sa naissance et dompté son essor, ce n'est pas parce qu'il obéit à des rythmes religieux, à des prescriptions sacerdotales et immuables. 
Non, c'est surtout en lui-même, c'est dans les conditions de sa vie propre, c'est avant tout dans le milieu où il naît, dans les procédés et dans les matériaux qu'il emploie, qu'il faut chercher l'explication de cet art particulier, bizarre, isolé de tous les autres, et dans ses variations successives toujours semblable à lui-même. 
Ce qui l'empêche de jamais se développer au delà d'un certain point, ce n'est pas, autant qu'on le croit, l'influence du prêtre : ce sont les révolutions qui sans cesse le ramènent à son point de départ ; ce n'est pas le prêtre non plus qui impose à l'artiste telle attitude, tel mouvement, telle naïveté : c'est l'imperfection de l'outil, marteline ou ciseau ; c'est la dureté de la matière, basalte ou porphyre. 
Certes, nous ne nions pas en Égypte l'action terrible de la domination sacerdotale, mais cette domination ne fait que tardivement ressentir à l'art ses effets. Elle contribue, il est vrai, en isolant l'Égypte, en embaumant le pays entier comme les momies de ses rois et de ses habitants, à priver l'art d'éléments essentiels à sa vie et à son expansion. Mais à l'époque où naît la sculpture égyptienne, au début de l'ancien Empire, nous ne voyons pas trace de prépondérance religieuse. L'art de cette période est un art libre, vivant, progressif : et cependant il offre déjà les mêmes caractères généraux qu'il offrira plus tard. Les autres périodes ne feront qu'imiter celle-là, sans l'égaler cependant. Dans la série des productions artistiques de l'Égypte, l'art de l'ancien Empire est assurément le plus grand, le plus beau, celui qui touche le plus près à la perfection relative."

extrait de La sculpture égyptienne, 1876, par Émile Soldi (1846-1906),
sculpteur, médailleur et historien de l'art français

mercredi 24 octobre 2018

"Un peuple qui semblait ne travailler que pour l'immortalité" (Claude Etienne Savary, à propos de l'Égypte ancienne)

Temple hypèthre dans l'île de Philæ, photo de Bonfils
"Les voyages sont l'école la plus instructive de l’homme. C'est en voyageant qu'il peut apprendre à connaître ses semblables ; c'est en vivant avec différents peuples, en étudiant leurs mœurs, leur religion, leur gouvernement, qu'il a un terme de comparaison pour juger des mœurs, de la religion, du gouvernement de son pays. Environné des préjugés de l'éducation, soumis à la loi de l'habitude, tant qu'il ne quittera point sa terre natale, il ne verra les autres nations qu'à travers un verre opaque, qui changeant à ses yeux leurs formes et leurs couleurs, lui en fera porter des jugements faux. Il s'étonnera de leurs erreurs, quand lui-même payera tribut à des erreurs aussi frappantes ; il rira du ridicule de leurs usages, quand lui-même sera l'esclave d'usages non moins extravagants.
Mais, après qu'il aura examiné avec une attention réfléchie les mœurs et le génie des peuples divers, après qu'il aura calculé jusqu'à quel point l’éducation, les lois, le climat influent sur leurs qualités physiques et morales, la sphère de ses idées s'étendra, la réflexion l'affranchira du joug des préjugés, et brisera les liens dont la coutume avait enchaîné sa raison. C'est alors que, tournant ses regards vers sa patrie, le bandeau tombera de ses yeux, les erreurs qu'il y avait puisées s'évanouiront et il la verra sous un jour différent.
Avant de commencer ses voyages, il importe qu'il ait une connaissance profonde de la géographie et de l'histoire. L'une lui marquera la place qui servit de théâtre aux grands événements, l'autre les retracera dans sa mémoire. Éclairé de ce double flambeau, s’il parcourt les contrées orientales, où sont arrivées les révolutions étonnantes qui ont plus d'une fois changé la face de la terre, il verra tous les objets s'animer devant ses pas. Les marbres, les ruines, les montagnes parleront à son esprit et à son cœur. (...)
À la vue des monuments superbes que l'Égypte possède encore, il pensera quel dut être un peuple dont les ouvrages seuls d'entre ceux des nations anciennes ont bravé les ravages du temps, quel dut être un peuple qui semblait ne travailler que pour l'immortalité, et chez lequel Orphée, Homère, Hérodote, Platon allèrent puiser les connaissances dont ils enrichirent leur patrie. Il regrettera que les efforts des savants n'aient pu lever le voile des hiéroglyphes si nombreux dans cette riche contrée. L’intelligence de ces caractères éclaireront l'Histoire ancienne et jetteront peut-être un rayon de lumière à travers les ténèbres qui couvrent les premiers âges du monde.
Devenu citoyen de l'univers, il s'élèvera au-dessus de la partialité et de l’opinion, et en décrivant les villes, les pays, il remettra à la vérité le soin de conduire ses pinceaux. Mais qu'il évite de se placer, comme tant d'autres voyageurs, sur le devant de ses tableaux, de s'entourer de clarté, de laisser dans l'ombre le reste des personnages. Qu'il se montre sans affectation, ou pour l'intelligence du sujet, ou pour donner du poids aux faits qu'il expose. Telles sont les connaissances que doit au moins posséder celui qui veut voyager avec fruit. Tels sont les principes dont il doit être pénétré.
Aux lumières et au génie de l'observation, il faut qu'il joigne encore cette sensibilité vive, profonde, pénétrante qui seule fait voir et écrire avec intérêt. S'il n'a point été attendri à l'aspect du lieu où le grand Pompée fut assassiné en débarquant près de Péluse ; si les merveilles de l'Égypte ne l'ont point frappé d'étonnement et d'admiration, s'il n'a pas gémi sur les débris augustes d'Alexandrie et sur la perte de 400.000 volumes dévorés par les flammes, si le feu de l'enthousiasme n'a point embrasé son cœur près des ruines de Troie, de Sparte et d'Athènes, qu'il se garde d'écrire, la nature ne l'avait pas formé pour transmettre à ses semblables les grandes impressions que doivent produire les grands objets."

 

extrait de Lettres sur l'Égypte, tome premier, 1786, par Claude Étienne Savary (1750-1788), orientaliste, pionnier de l'égyptologie

mardi 23 octobre 2018

Le but de la décoration, dans le temple égyptien, était de "donner asile aux âmes des dieux dans leurs formes matérielles" (Maxence de Rochemonteix)

Denderah : bas-relief représentant Hathor et Horus
"La décoration des murailles de la demeure des dieux avait en Égypte une importance de premier ordre. Tout ce qui était construit en pierre était couvert d'inscriptions, de tableaux, d'emblèmes rehaussés d’or et de couleurs vives avec une profusion qui déroute l'imagination ; parois, corniches, colonnes, tout était ciselé, sculpté, enluminé. (...)
... il ne s’agit pas ici de flatter l'œil par des représentations artistiques. Le but de la décoration est d'autre importance : avant tout, il faut donner asile aux âmes des dieux dans leurs formes matérielles, les parer d'emblèmes qui ont une signification déterminée. À peine les sculptures sont-elles achevées, que les dieux s’empressent de prendre possession de leurs images, des enveloppes qui ont été créées pour eux : "Les grandes formes (de la divinité éponyme ), dit une inscription de Denderah, ont été figurées sur les murs aux places qu’elles doivent occuper ; son âme descend vers son portique, elle contemple ce qu’on a fait pour elle, elle vole comme un épervier à tête humaine, au corps de turquoise, suivie de ses compagnes, vers les retraites où est sa divine image, elle pénètre dans sa statue au fond du sanctuaire." 
Et ailleurs, le cortège des compagnons d'Hathor, ses propres transformations, ses grandes formes, toutes les sociétés divines qui sont représentées dans son temple, s'écrient de leur côté : "Allons, approchons de Denderah, le séjour bien-aimé d'Hathor, car voici qu'elle s’envole, épervier à tête humaine, en avant de ses parèdres, pour se poser dans sa barque sacrée, pour éclairer son temple au premier jour de l'année, pour se réunir au rayon de son père (le soleil) dans l'horizon."
Ainsi cette foule innombrable d'images qui défilaient en creux ou en relief sur les murailles, ces statues qui remplissaient le temple, correspondaient à autant de personnes divines que le prêtre pouvait en déterminer. Elles n'étaient pas vides, elles servaient d'asile à l'âme de ces personnes divines ; quelques statues même étaient articulées pour permettre au dieu intérieur d'indiquer par des mouvements sa volonté aux humains. Si le sculpteur, se laissant aller au caprice de son imagination, avait fait à Amon, par exemple, une image plus réelle, s’il lui avait donné une attitude gracieuse ou terrible, s’il l'avait animée de son propre sentiment de la vie, alors cette image artistique n'aurait plus été un Amon. Ainsi des autres dieux ; leurs âmes n'auraient plus reconnu leur enveloppe dans des statues fantaisistes ; quel désordre lors de l’arrivée de la divine société dans ses sanctuaires ! Qui peut dire même si les figures créées de la sorte n’appartenaient pas à des âmes perverses qui auraient envahi le temple ? 
Il n'en est pas autrement des emblèmes disposés autour des dieux, des objets consacrés qui leur sont présentés : chacun a sa signification ; comme toute chose, dans l'univers, ils ont aussi leur âme de chose : au contraire, sous la forme hiératique, ils avaient toute leur efficacité, toute leur vertu prophylactique qui était leur principale raison d’être aux yeux du prêtre. Puisque les personnages, les objets représentés étaient plus que de simples images, les cérémonies et les offrandes dans lesquelles ils figuraient avec la mimique prescrite, et dont les tableaux fixaient la scène, se reproduisaient en réalité sur la muraille d’une manière permanente, telles qu'elles avaient eu lieu la première fois dans le temple, en face des dieux, telles qu'elles s'y renouvelaient chaque jour. 
Le but que le fidèle se proposait en faisant ces cérémonies et ces offrandes, c'est-à-dire l'obtention des faveurs demandées, la satisfaction des dieux, leur préservation et la préservation de leurs œuvres, l'accomplissement de leurs transformations, ce but était également atteint sans discontinuité au moyen des tableaux. Par suite, rien n’y pouvait être changé, pas plus qu'aux prières, aux textes gravés à côté. 
En fait, le résultat pratique, recherché avant tout dans la décoration, c'est la protection du dieu et de son temple. On n'attendait pas moins d’ailleurs des emblèmes et ustensiles existant en nature dans l'édifice, et qui, tout en ayant les usages dans les rites, possédaient aussi une efficacité magique destinée à calmer les inquiétudes perpétuelles de l’Égyptien. En sorte que ces images rigides plaquées sur les murailles, véritables signes idéographiques, qui malgré leurs couleurs brillantes, malgré la richesse de leurs diadèmes et de leurs cuirasses dorées, nous causent à nous un sentiment de vide et de mort, s'animaient pour le prêtre méditant dans l'ombre des sanctuaires, se dressaient comme une armée de divinités éclatantes qui, avec leurs amulettes et leurs talismans, formaient une garde terrible contre les agressions du dehors et les embûches des puissances mauvaises."


extrait de Bibliothèque égyptologique - Œuvres diverses, 1894, par Maxence de Rochemonteix (marquis de, 1849-1891), égyptologue français

"Sans contredit la Thèbes égyptienne fut la plus magnifique des capitales du monde, et probablement la plus ancienne" (Jean-Jacques Rifaud)

 
temple de Karnak - photo de Lekegian
"Carnak ouvre pour le voyageur la suite extraordinaire d'aspects qui vont se succéder devant lui ; Luxor, Gournah, Médinet-Abou, Arment, la vallée de Biban El-Malouk, Gebelyn, sont les autres points principaux qui s'offriront à son admiration et à ses recherches. La rapidité avec laquelle on peut avoir fait plusieurs explorations n'est plus possible à Thèbes ; l'observation prend ici une allure plus sérieuse et plus circonspecte, à cause du caractère grandiose et imposant des monuments, dont le nombre est d'ailleurs si considérable qu'il échappe à l'énumération. Au lieu de quelques mois, le voyageur aurait besoin de consacrer des années à la Thébaïde, car chaque recherche nouvelle qu'on y fait est toujours suivie de nouvelles découvertes.
Le temple de Carnak est un des plus merveilleux exemples de la magnificence des anciens Égyptiens ; ce monument a quatorze cents pieds d'étendue de l'est à l'ouest ; les grandes colonnes qui sont dans la salle hypostyle ont trente-trois pieds de circonférence, et ne sont pas moins surprenantes par leur grande élévation. Au reste la Thébaïde réserve bien d'autres sujets d'étonnement pour le voyageur : ses colosses de quarante, soixante et quatre-vingts pieds de hauteur ; les cariatides immenses qui décorent ses propylées ; ses statues démesurées d'Osymandias, etc., etc. Quoique déjà imposants par leur masse, ces vestiges ne le sont pas moins la plupart par leur haute antiquité ; il y en a qui remontent à onze mille ans avant Mœris, ou douze cent cinquante-six ans avant l'ère chrétienne, et cette supputation est au-dessous de celle de Diodore de Sicile et d'Hérodote : sans contredit la Thèbes égyptienne fut la plus magnifique des capitales du monde, et probablement la plus ancienne. 

On trouvera autour de Carnak une foule d'édifices et de monuments de tout âge, entre autres ceux qui furent découverts par les fouilles que j'y fis faire depuis 1817 jusqu'en 1823, et parmi lesquels figurent soixante-six statues. (...)
Je me souviendrai toujours d'avoir trouvé, en entrant dans le grand temple de Carnak, un Grec qui était occupé à abattre les murailles septentrionales du sanctuaire. Mes affaires m'appelaient en ce moment-là à Cosséir où je dus me rendre ; à peine de retour, je revins au grand temple ; le malheureux Grec avait fini son ouvrage, et, d'après le dire des Arabes, avec si peu de soin, que beaucoup de pierres de ce sophite avaient été endommagées. Il les faisait crouler au moyen d'une corde, de toute la hauteur où elles étaient posées, et pas une ne fut exempte de mutilation. Ces pierres étaient numérotées avec des caractères de deux lignes de relief, ressemblant les uns à notre chiffre 9, les autres à deux fers-à-cheval symétriquement opposés, ou au chiffre romain qui exprime une dizaine. Toutes sont restées en tas au bord du Nil, et ne sont plus bonnes à rien ; elles devaient être transportées jusqu'à Alexandrie, pour le compte d'un Anglais qui en avait offert cinq cents piastres ; mais l'impossibilité de couvrir les frais de démolition et ceux du transport avec une somme aussi modique a fait tout abandonner.
Les impressions que le voyageur a éprouvées en voyant le temple de Carnak se renouvellent devant celui de Luxor ; ici l'attention est en outre attirée par un palais singulièrement remarquable ; on y distingue entre autres des obélisques d'un seul bloc qui ont quatre-vingt-six pieds de haut. Les façades de ces obélisques m'ont paru d'un travail exquis ; j'ai été aussi frappé par l'effet que produisent les colosses qui les accompagnent, que j'ai déblayés en 1817 jusqu'à leur base (...). Deux de ces figures, que j'ai pris le soin de mesurer, sont de la taille de quarante pieds et quelques pouces. Malheureusement l'ancien quai de Luxor est entamé par le Nil, et ne pourra longtemps encore résister à l'action des eaux qui touchent déjà les dernières colonnes du palais. Ce quai antique est en grandes briques cuites liées entre elles par un ciment d'une dureté extrême ; ses ruines offrent des blocs énormes de dix à quinze pieds de large, et de vingt-cinq à trente-cinq de longueur. En dehors de ces débris règne un autre quai en grès qui paraît être d'une époque postérieure ; ces dernières pierres conservent des traces de dessins hiéroglyphiques." 



extrait de Tableau de l'Égypte, de la Nubie et des lieux circonvoisins ; ou Itinéraire à l'usage des voyageurs qui visitent ces contrées, 1830, par Jean-Jacques Rifaud
(1786-1852), membre de l'Académie royale de Marseille, de la Société Statistique de la même ville, de la Société de Géographie de Paris et de la Société Asiatique ; membre correspondant de la Société royale des Antiquaires de France, et membre correspondant de l'Académie de Nantes. Grand voyageur, passionné de fouilles archéologiques, il séjourna en Égypte treize années.

L'enthousiasme d'Arthur Rhoné découvrant le Caire

Le Caire - mosquée et rue de la Citadelle, vers 1895 - auteur non mentionné
"On nous l'avait bien dit, dès les premiers pas on saisit toute la distance qu’il y a d’une capitale illustre et intacte à un lieu de transit où le mélange a tout altéré : le Kaire efface Alexandrie.
Mais comment décrire ce milieu d’enchantements où l'on entre, ce fouillis de rues, de venelles, de places irrégulières et charmantes de caprice, où chaque maison, chaque édifice presque est un chef-d'œuvre d’originalité délicate et pleine de sève ! Comment dépeindre ce calme dans les airs, cette lumière éblouissante où baignent les minarets sculptés, puis l'ombre intime et douce qui règne au fond des rues ! Ici tout est en fête, en joie perpétuelle : le pittoresque, la couleur, le mouvement règnent sans partage ; tout chatoie, miroite et bruit ; tout s'agite et poudroie, comme les atomes joyeux dans un rayon de soleil.
Au bruit argentin du harnais de nos petites montures alertes et vives, nous courons tout le jour sans nous arrêter, de rue en rue, de mosquée en mosquée, quittant la place inondée de soleil et de foule, où bat le tambourin du conteur arabe, pour nous enfoncer dans les mystères d’étroits passages où le ciel n'est plus qu'un filet de lumière éclatant qui serpente derrière les moucharabyéh à jour ; entrevoyant rapidement dans l'ombre fraîche des mosquées les croyants qui se plongent dans les fontaines d'ablutions ou s’abîment la face contre terre sur leurs beaux tapis harmonieux ; poursuivant les caravanes jusque dans les cours des okels à arcades, où les chameaux fatigués mugissent en s’agenouillent au milieu des ballots qui roulent dans tous les sens du sommet de leur dos poudreux.
C'est une vision rapide que nous venons d’avoir ; mais, puisqu'il n'est pas encore question du voyage de l'isthme, nous allons pouvoir nous lancer dans ces délices et ces merveilles d'un autre âge, marchander toutes les tentations des bazars, enfourcher tous les ânes et faire aboyer tous les chiens !"
 

extrait de L'Égypte à petites journées : études et souvenirs : Le Kaire et ses environs, par Arthur Rhoné (1836-1910)

lundi 22 octobre 2018

Le temps de la moisson, dans l'ancienne Égypte, par Jean Louis Antoine Reynier

tombe de Menna (nécropole thébaine)
"On moissonnait (dans l'ancienne Égypte) avec des faucilles ; ce procédé est représenté dans les anciennes peintures : on y voit aussi que des hommes transportaient la récolte dans de grands paniers. Serait-ce que l'artiste n'a pas voulu peindre des ânes sur les murs des monuments religieux, ou bien qu'alors on se bornait à couper les épis, laissant la paille pour la récolter à mesure des besoins ? L'ordre donné aux Juifs, de se procurer eux-mêmes celle nécessaire pour la fabrication des briques qu'ils devaient fournir, serait en faveur de cette dernière opinion ; il est cependant difficile de l'admettre, car, dans un pays où la paille est aussi nécessaire, puisqu'elle forme la base principale de la nourriture des bestiaux, on n'aurait pas adopté une méthode qui en aurait fait perdre une grande partie. 
Le dépiquage, c'est-à-dire la séparation du grain d'avec la paille, y est représenté comme étant fait par des animaux qui marchent sur les gerbes stratifiées, procédé pareil à celui qu'on emploie dans tout le midi de l'Europe. On emploie maintenant le norreg, instrument dont les Romains ont eu connaissance et qu'ils ont nommé chariot punique. Varron dit qu'on en faisait usage en Syrie, à Carthage et en Espagne ; son silence, relativement à l'Égypte, n'est pas une preuve qu'on ne l'avait pas encore adopté, puisqu'il n'y a pas voyagé. On ne peut rien inférer des anciennes peintures, où cet instrument ne paraît nulle part, puisque les scènes, qui y sont représentées, se rapportent toutes aux époques les plus anciennes de l'agriculture , les seules qu'on reproduisait sur les monuments religieux. Ainsi, lors même que l'exécution de quelques-unes de ces peintures paraîtrait d'une date plus récente, elles ne seraient pas une preuve pour le temps où elles auraient été exécutées, puisqu'elles n'étaient qu'une reproduction d'un modèle antérieur. On séparait le grain de ses bales en le jetant en l'air, pendant qu'il soufflait un vent modéré ; il portait au loin les substances plus légères, tandis que le grain retombait, entraîné par son poids ; on achevait ensuite de le purifier avec des cribles, formés de fibres de papyrus.
La récolte faite, dépiquée et nettoyée, un nouveau temps d'inaction recommençait pour le cultivateur, et se prolongeait jusqu'après l'inondation suivante. Ainsi toute sa vie rurale se bornait, pour les terres arrosées par l'inondation, à deux époques bien courtes de travail, celle des semailles et ensuite celle des récoltes ; tout le reste de l'année, ses champs ne réclamaient ni ses soins, ni ses regards. Nulle part, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, la nature ne fait autant pour l'homme et exige de lui moins de travail."

extrait de De l'économie publique et rurale des Égyptiens et des Carthaginois, 1823, par Jean Louis Antoine Reynier (1762-1824), naturaliste suisse, ayant fait partie de l'expédition d'Égypte, en qualité de directeur des revenus en nature et du mobilier national

"On voit quel immense sujet d'études présente une agglomération d'édifices comme ceux de Luxor ou de Karnac" (Charles Marie Wladimir Brunet de Presle)

Louxor, par Zangaki
 "Les vastes temples de l'Égypte, comme nos cathédrales gothiques, sont presque tous l'œuvre de plusieurs générations, et portent les noms et les légendes de tous les rois qui contribuèrent à leur embellissement. 
Le sanctuaire primitif est en général de proportion modique ; il se décore ensuite de portiques, de cours, de vastes salles hypostyles, d'avenues, de pylônes, et d'immenses enceintes dans lesquelles se trouvent encastrés d'autres édifices qui n'appartenaient pas au plan primitif. Souvent une colonne, une architrave d'une des parties les plus anciennes a été réparée par un souverain postérieur de plusieurs siècles, et qui n'a pas manqué d'y apposer son nom. Quelquefois on a employé des matériaux qui provenaient d'édifices détruits ; les sculptures qu'ils portaient primitivement ont été cachées dans l'épaisseur des murs, et ne reparaissent que par une nouvelle démolition. 
Il n'est pas sans exemple aussi de voir des cartouches royaux martelés ou recouverts de stuc, pour faire place à d'autres légendes. Enfin, contre les murs des sanctuaires sont quelquefois dressées des stèles d'époques diverses. On voit quel immense sujet d'études présente une agglomération d'édifices comme ceux de Luxor ou de Karnac, et quels travaux sont nécessaires, afin de ne laisser perdre pour la science aucun des renseignements qu'ils contiennent encore et qui vont s'effaçant chaque jour. Il faut, avec l'expérience d'un architecte initié à la disposition habituelle des temples et des palais égyptiens, reconnaître, à l'aide de quelques arasements souvent interrompus par les démolitions ou par des sables amoncelés, le plan général de l'édifice, distinguer les parties primitives des réparations ou des superfétations postérieures, puis savoir copier, avec l'habileté d'un artiste et la minutieuse fidélité d'un philologue, toutes les légendes sculptées ou peintes qui subsistent encore.
Malgré les magnifiques travaux dont l'Égypte a été l'objet, ces conditions n'ont pas été partout complétement remplies : le grand ouvrage de la Commission d'Égypte est digne de l'admiration qu'il a excitée par la fidélité des vues, plans, coupes, élévations de monuments, et en général de tout ce qui se rapporte à la décoration architecturale, sans parler de ce qui touche aux autres branches des sciences. Mais à une époque où l'écriture hiéroglyphique n'offrait aucun sens à l'esprit, il était impossible de reproduire avec assez d'exactitude les innombrables signes dont elle se compose ; et souvent, en copiant les grands bas-reliefs historiques, on a négligé les inscriptions qui en contiennent l'explication, et qui leur donnent maintenant leur principal intérêt.
C'est pour remplir cette regrettable lacune que Champollion traça le plan de son voyage en Égypte, plan qu'il exécuta, secondé par des artistes instruits et habiles, avec ce zèle et cette supériorité qui l'ont fait reconnaître unanimement pour le fondateur de la science hiéroglyphique."



extrait de Examen critique de la succession des dynasties égyptiennes, 1850, par Charles Marie Wladimir Brunet de Presle (1809-1875), historien français, papyrologue, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’Institut de France, auteur d'une monographie sur le Sérapéum de Memphis

"Par son histoire plus encore que par la fertilité de son sol, l'Égypte a mérité de fixer les regards" (Auguste Mariette)

Philae, temple d'Isis, par Antonio Beato
 "L'histoire nous apprend que l'Égypte est bornée au Nord par la Méditerranée, au Sud par la cataracte d'Assouan. Mais l'histoire, en posant ces limites, ne tient aucun compte des indications fournies soit par la géographie, soit par l'étude comparée des races. 
Au nord-est du continent africain, de la mer à l'équateur, s'étend une zone immense de terrain formée par le même fleuve, par lui seul fertilisée. D'un autre côté, des races diverses qui peuplent les rives de ce fleuve, les unes sont incultes, sauvages, incapables de se gouverner elles-mêmes ; au contraire, en deçà du tropique, on rencontre une nation qui mérite l'admiration des hommes par sa gloire, par son industrie, par tous les éléments de civilisation qu'elle possède en son sein. L'histoire devrait donc dire que l'Égypte s'étend là où coule le Nil, et qu'ainsi l'Égypte a le droit de revendiquer comme son domaine toutes les terres qu'arrose ce fleuve célèbre, aussi loin qu'elles s'étendent vers le Sud.
L'Égypte est un pays privilégié entre tous. Son territoire nourrit une population docile, prompte au bien, facile à instruire, capable de progrès. La fertilité proverbiale de son sol, la douceur de son climat, écartent presque absolument d'elle le froid et la faim, deux fléaux qui, dans des pays moins favorisés, engendrent de véritables maladies sociales. 

Que dire du Nil ? Le Nil est le roi des fleuves. Chaque année, presqu'à jour fixe, grossi par les pluies torrentielles qui sont tombées dans certaines régions du Soudan, il sort de son lit, inonde les terres dont on lui facilite l'accès, et ne se retire qu'après y avoir déposé un limon bienfaisant. Autre part, l'inondation des fleuves est presque toujours un malheur public ; loin de traiter le Nil en ennemi qu'il faut sans cesse combattre, l'Égypte voit en lui un ami qui l'oblige, puisqu'avec la fécondité il lui apporte la richesse. 
Envisagée comme nation, l'Égypte ne mérite pas moins de fixer notre attention. Son rôle dans les affaires du monde a toujours été grand. À portée presque égale de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, il ne s'est pour ainsi dire point passé un événement remarquable auquel, par la force des circonstances, elle ne se soit trouvée mêlée. C'est même là le côté saillant de son histoire. L'Égypte ne brille pas quelques instants, comme tant d'autres pays, pour s'éclipser ensuite dans une nuit plus ou moins profonde : elle a, au contraire, l'étrange fortune de maintenir son action à travers soixante-dix siècles, et, à presque toutes les époques de cette immense durée, on la trouve exerçant sur quelque point une notable influence. 
Dans l'antiquité pharaonique, c'est l'Égypte apparaissant à l'origine des temps comme l'aïeule de toutes les nations, c'est Chéops bâtissant, au moment où le reste de la terre n'a pas encore d'histoire, des monuments que l'art moderne ne surpasserait pas ; c'est Thoutmès, c'est Aménophis, c'est Ramsès, enchaînant à leur char toutes les races d'hommes alors connues ; sous les Grecs et les Romains, c'est l'Égypte régnant par les idées comme auparavant elle avait régné par les armes ; ce sont les sectes philosophiques d'Alexandrie conduisant, à un moment de crise suprême, le grand mouvement d'où est sorti le monde moderne ; au moyen âge, c'est l'art arabe créant au Caire ses inimitables merveilles ; ce sont les Croisades, c'est saint Louis prisonnier à Mansourah ; au commencement du siècle, c'est Bonaparte et son aventureuse mais brillante expédition ; enfin, de nos jours, c'est la dynastie de Méhémet-Ali, c'est la civilisation introduite sur les bords du Nil, c'est l'Égypte marchant à grands pas dans la voie du progrès et par là appelant sur elle l'attention du monde entier. 
Par son histoire plus encore que par la fertilité de son sol, l'Égypte a donc mérité de fixer les regards. Au rapport de Platon, quand Solon visita l'Égypte, les prêtres de Saïs lui dirent : "Ô Solon, Solon ! vous autres Grecs, vous êtes des enfants ; enGrèce il n'y a pas un vieillard !..." C'est pour avoir ouvert la voie où tant de peuples se sont avancés à sa suite que, déjà, il y a deux mille cinq cents ans, l'Égypte jouissait de la gloire qui la suivra à travers les âges."


extrait de Aperçu de l'histoire ancienne d'Égypte : pour l'intelligence des monuments exposés dans le temple du parc égyptien, par Auguste Mariette, 1867