jeudi 25 octobre 2018

Visite de l'Égypte : quand on ne sait plus à quel guide se vouer, par Hippolyte Isidore Joseph Stacquez

le duc de Brabant en Égypte
"Bien des relations nous ont été données sur l'Égypte, la Basse-Nubie et le Sinaï ; cependant, après les avoir lues, nous sommes loin d'avoir de ces contrées une idée qui nous satisfasse. Je dirai plus, nous nous demandons si les auteurs ont bien visité les mêmes lieux, observé les mêmes peuples.
Cette diversité dans les descriptions, dans les appréciations, provient de plusieurs causes. Celle sur laquelle je dois particulièrement appeler l'attention, c'est que beaucoup de ces ouvrages n'ont été écrits, du moins en partie, que d'après des renseignements plus ou moins erronés. Qu'on ne pense pas qu'un nom illustre, une brillante réputation, soient toujours ici une garantie suffisante. J'aurai l'occasion de démontrer que de graves inexactitudes peuvent se glisser dans les récits des plus grandes célébrités. Malheureusement, bien des hommes, même ceux qui sont le plus haut placés dans la science, aiment à ne produire que des œuvres complètes, et hésitent devant cet aveu de n'avoir pas une connaissance entière du sujet qu'ils traitent. 
Mais le voyageur qui visite des pays d'une grande étendue et d'une exploration difficile, ne peut certainement pas tout voir ; il importerait donc qu'il déclarât quelles sont les parties qu'il ne décrit que d'après des renseignements qui lui ont été fournis. Or, nous savons tous quel degré de confiance on doit accorder à des renseignements, même lorsqu'ils nous sont donnés par des personnes de bonne foi et en position de connaître la vérité. 
Je ne saurais exprimer combien plusieurs fois pendant mon voyage, grand a été mon étonnement à la vue d'un monument, d'une localité, que je trouvais tout différents de ce que je me les étais figurés d'après les descriptions qui m'en avaient été faites, d'après ce que j'avais pu en lire dans des ouvrages très sérieux. Ainsi, il m'avait été assuré que les fontaines de Moïse ne méritaient pas d'être visitées, que je ne trouverais que quelques mares infectes. J'ai voulu les voir, néanmoins, parce que ce n'est pas la beauté des lieux qui doit attirer le voyageur dans ces contrées, mais les souvenirs qu'ils rappellent. Je dois déclarer que j'ai été agréablement trompé dans mon attente, car ces fontaines sont situées dans une délicieuse oasis, et leur eau n'est pas aussi mauvaise qu'on l'avait prétendu. Ce qui a augmenté mon étonnement à la vue de cette station si célèbre dans l'histoire du peuple de Dieu, c'est qu'il est évident que les auteurs de la plupart des ouvrages qui en donnent une description, ne l'ont jamais vue et ont puisé aux plus mauvaises sources.
Le Sinaï n'a pas été pour moi, un moindre sujet d'étonnement. Je me le représentais tout autre que je ne l'ai trouvé, et cela parce que j'avais été induit en erreur par des descriptions, des renseignements que j'avais crus exacts et sincères.
Une seconde cause de la diversité dans les descriptions, dans les appréciations des lieux, des hommes, des institutions, etc., c'est le point de vue où sont placés les observateurs. Notre appréciation, en effet, dépend beaucoup de nos idées préconçues, de certaines préventions. Ainsi, nous sommes portés à voir sous de sombres couleurs tout ce que nous rencontrons chez ceux avec lesquels nous sommes en rivalité d'opinions, de croyances. On comprend que, dans de semblables conditions, les froissements sont inévitables, et qu'une confiance entière peut difficilement s'établir. Chacun s'aborde avec circonspection, quelquefois même avec le désir de trouver matière à la critique. Certaines particularités de mon voyage m'ont convaincu que cette cause est puissante et fréquente.

Pour visiter les contrées dont je vais donner une description, le voyageur rencontre parfois tant de difficultés que son exploration est nécessairement incomplète et superficielle. L'ignorance des langues, la défiance, la curiosité des habitants, sont de véritables obstacles qui s'opposent à ce qu'il puisse se livrer à une étude sérieuse et suffisante, des sites , des monuments, des hommes, des usages, etc. En effet, partout où il passe, dans toutes les localités où il s'arrête, il se voit environné, suivi, importuné. (...)

L'Égypte, la Basse-Nubie sont des contrées qui peuvent toujours offrir au voyageur matière à des découvertes, à des considérations nouvelles. Des monuments qui existaient encore, il y a moins d'un demi-siècle, sont renversés ; on en découvre tous les jours de nouveaux. Les sables du désert, la main de l'homme font promptement disparaître ce qu'on croirait devoir longtemps encore rester des sujets d'étude et d'admiration. Lorsque nous avons visité le temple de Sérapis de Memphis, depuis peu d'années seulement, il avait été découvert et déblayé , et cependant nous le trouvâmes déjà de nouveau ensablé. Le vieux temple situé aux pieds des pyramides de Gizèh est une découverte toute récente. Pendant que nous étions à Thèbes, on mettait au jour un grand tombeau dont on avait jusqu'alors ignoré l'existence."


extrait de L'Égypte, la Basse Nubie et le Sinaï, 1865, par
Hippolyte Isidore Joseph Stacquez, médecin du duc de Brabant, historiographe du second voyage que fit en Égypte son altesse royale entre 1862 et 1863 

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