lundi 15 octobre 2018

L'île de Rhoda et la "fameuse eau du Nil", par Paul Lenoir

île de Rhoda, par Robert George Talbot Kelly
"L'île de Roudah, que nous visitâmes en détail à notre retour du Fayoum, est l’un des sites les plus charmants du Caire, et ce serait retarder trop longtemps notre voyage dans la moyenne Égypte que d’en faire ici une description prématurée.
L’extrémité de cette île, qui sépare le Nil en deux immenses bras, semble ralentir le courant impétueux du fleuve en en divisant les efforts. C’est pour cela sans doute que ce point fut choisi de préférence pour effectuer cet important passage.
C'est là le rendez-vous des bateaux de transport qui pour le commerce et la circulation relient les deux rives. Canges, dahabiéhs, petits bateaux de toute forme et de toute longueur, présentent en cet endroit l'assemblage d'une flottille des plus bariolées. Soit que le vent favorable permette de déployer les gracieuses voilures de cette forêt de vergues élancées, soit que le calme absolu de l'atmosphère fasse recourir aux rames colossales et aux rameurs de profession, ce point du Nil et du Caire forme le tableau de la plus vivante animation maritime. Rarement un choc ou une rencontre vient déranger ou attrister le tableau. Comme de véritables poissons , petits et grands bateaux se croisent indifféremment avec une égale rapidité, et rappellent l'habileté de nos voitures parisiennes au plus fort d’un encombrement. (...)
J‘étais déjà venu plusieurs fois en cet endroit, j’en avais fait deux études avec soin ; mais je n'avais jamais été aussi vivement frappé de la coloration jaune du fleuve. Le sable que le Nil roule constamment en est la cause, et le courant étant plus fort ce jour-là, nous naviguions sur une véritable crème vanille. La couleur gros Nil est, en Égypte, aussi spéciale et aussi connue que notre jaune Isabelle.
Nous passâmes sous la pointe extrême de l'île en côtoyant les murs énormes qui soutiennent le nilomètre. (...)
Nous venions de dépasser les derniers bancs de sable qui s'adossent à l'île, pour nous trouver au beau milieu du fleuve. Un spectacle unique s'offrait à nous, et le poétique balancement de notre barque complétait l’impression féerique de ce véritable rêve.
Il était environ neuf heures du matin ; le soleil miroitait sur chacune des vagues qui faisaient du Nil une véritable mer agitée, et la coloration jaune de l'eau rappelait les fleuves d’or des contes chinois. À notre droite, nous laissions l'île de Roudah se détachant tout entière sur le fleuve, car notre position nous permettait de la voir en enfilade et dans toute sa longueur. De ses rives et par-dessus les murs de ses jardins, des palmiers d'une incroyable hauteur semblaient s’élancer au-dessus du Nil comme d'interminables fusées. Derrière nous se groupaient les mille et un petits navires, barques et batelets, que nous avions trouvés sur la rive gauche ; cette forêt de vergues, ces voiles blanches pour la plupart, les étoffes aux couleurs variées qui sont généralement étendues au-dessus du pont pour abriter l’équipage des ardeurs du soleil, tout cela se mêlait agréablement au miroitement de l'eau.
Le panorama du Caire d’un côté, l’imposante ligne du désert et des Pyramides de l'autre, l'Égypte tout entière se montrait à nous dans ce qu’elle a de plus extraordinairement beau.
Par un sentiment de religieuse dévotion, je ne pus résister à l'envie de boire de cette fameuse eau du Nil, et profitant de l‘agitation des flots, je n'eus qu'à me pencher légèrement en dehors de la barque pour avaler une de ces gorgées d'eau historique que l'on n’oublie jamais."


extrait de Le Fayoum, le Sinaï et Pétra : Expédition dans la moyenne Égypte et l'Arabie Pétrée sous la direction de J. L. Gérome, par Paul Marie Lenoir
(1843-1881), artiste français

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