mercredi 3 octobre 2018

"Je conseille de préférence pour admirer (le sphinx) le moment où la lune se lève" (comtesse de La Morinière de La Rochecantin)

photo attribuée au baron Paul des Granges, circa 1860
"Nous profitons d'une belle et douce journée pour aller aux pyramides de Gîzé saluer le sphinx à midi. C'est l'heure où, paraît-il, le regard de ses yeux, aux orbites immenses, prend une expression toute particulière.
Nous laissons à Mena-House notre victoria attelée à deux petits barbes, pour prendre une voiture à sable traînée par une mule et conduite par un homme en turban.
Après avoir repoussé les offres de plusieurs guides bavards, nous arrivons en vue des cubes de pierre fabuleux qui recou
vrent les restes de Khéops et de Khéphrèn.
Un peu plus loin se trouve la pyramide de Mykérinos qui doit, à côté de ses importantes voisines, souffrir de sa petitesse.
Pas un instant je n'ai le désir de faire l'ascension des pyramides ou de les visiter à l'intérieur ; je laisse ce plaisir qui demande beaucoup de temps et d'efforts à quelques-uns de mes compagnons plus intrépides. Leur récit au retour me convaincra de ma sagesse. Quelle fatigue de s'engager dans d'étroits et sombres corridors dallés de marbre blanc très glissant où, par surcroît, on est réduit sans cesse à marcher plié en deux sous des plafonds très bas ! Pour récompense de tant de peine, les couloirs accèdent à une place vide ! Là se trouvait jadis la momie royale. Il faut revenir sur ses pas par le même chemin, la dépense de forces est excessive,
mais la jeunesse est faite pour affronter les difficultés. La peine prise ajoute de la valeur aux choses. Je loue donc ceux qui, lestes et agiles, plus courageux aussi que moi, ont entrepris cette exploration d'un des plus grands tombeaux de l'antiquité.
Après avoir regardé, sans trop en comprendre les beautés, la pyramide de Khéops, une des merveilles du monde, je me hâte vers le roi du désert, le Grand Penseur, celui qui semble avoir toujours été tant il a vu de siècles, dont l'existence a précédé celle de Khéops.
Le lion couché, à tête humaine, au front obstiné qui semble vouloir garder le désert, représentait le dieu Harmakis (le soleil brillant). Les oreilles plates et vastes de ce
monstre sont-elles fatiguées d'avoir entendu tant de cris de triomphe et de douleur ? D'avoir perçu trop de bruit de fêtes ou de combats ? Est-il blasé d'entendre à présent les exclamations enthousiastes des voyageurs de passage ou les vains mots des désœuvrés ? S'attriste-t-il des soupirs des délicats, de ces pauvres être fragiles qui se désespèrent de ne pas retrouver la santé, la joie de vivre sous l'égide de son ombre protectrice ?
Ses larges yeux sont-ils las d'être ouverts jour et nuit sur le monde ? Se souvient-il des conquérants glorieux et des vaincus humiliés qu'ils traînaient à leur suite ?
Est-il, ce dieu superbe, furieux d'être 
exhibé comme un phénomène par des Bédouins avides aux yeux étincelants, épiant, pareils des oiseaux de proie, ceux à qui ils extirperont quelques shillings pour des renseignements qu'on ne leur aura pas demandés ? 

À l'heure de la sieste ou dans le calme des nuits sans lune, quelle énigme le sphinx songe-t-il à poser au monde entier ?
Préfère-t-il les caresses enflammées du soleil ou est-il ému par la tendresse douce qui se dégage d'un ciel constellé d'étoiles, qu'une puissance inconnue se plaît à faire briller au-dessus de sa tête ? Si j'ignore l'heure de prédilection du monstre à tête humaine, je conseille de préférence pour l'admirer le moment où la lune se lève. Par une claire nuit égyptienne, le globe d'or précieux répand sur toute la campagne 
une lueur tendre et assez vive pour permettre de distinguer loin et bien toute chose.
En vérité, de ma seconde visite au sphinx, j'attendais trop ; rien ne devait effacer l'impression éprouvée en venant vers lui par une nuit de clair de lune, la première et la seule que nous ayons passée au Caire en débarquant d'Alexandrie. Sa face de pierre énigmatique m'avait semblé alors animée et ses yeux avoir un regard insondable.
Après une si grande et si religieuse joie, comment avais-je pu supposer qu'une autre lui serait comparable, même à l'heure fameuse de la méridienne !
Je dois ajouter que si le sphinx est surtout une divinité nocturne, la beauté du désert qui l'environne s'avive sous le grand soleil de midi. Les pyramides, à ce moment précis, revêtent une grandeur, une noblesse très particulière et sont d'un éclat plus réel et plus saisissant."


extrait de Du Caire à Assouân : impressions d'Égypte, par la Comtesse Le Bault de La Morinière de La Rochecantin (18.. - 1919), née Marie Madeleine de Menou, originaire du Perche (Normandie), mariée le 30 Juin 1879 au comte Olivier Le Bault de la Morinière de la Rochecantin (1851-1915)

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