vendredi 19 octobre 2018

Thèbes la nuit, par Maurice Pillet

photo : pxhere.com/
"Auprès d'une double rangée de béliers géants, mutilés et impassibles, deux montagnes de pierre s'élèvent dans la nuit bleue semée d étoiles ; cette nuit d'Égypte, transparente et froide où les contours s estompent et fuient. Elles montent, montent si haut que l'œil à peine les peut suivre dans la pénombre lointaine.
Une gorge étroite coupe leurs massifs et s'enfonce dans la nuit : un parvis est là, jonché de blocs énormes, colonnes massives, lourds bandeaux de pierre, au milieu d’un écroulement de rochers.

La demeure du grand dieu de Thèbes sommeille sous son linceul de ruines, dans l'obscurité des millénaires écoulés, amas formidable de pierres et de granits auxquels des millions d'hommes ont peiné sous l'ardent soleil durant vingt siècles. Sur les grands murs, un rayon clair vient se poser ; la lune à l'horizon paraît, plaquant des ombres mortes sur le sol bouleversé.
Le parvis est immense et immenses sont les ruines entassées : aux flancs des murailles, des collines de terre s’accrochent, les colonnades se dessinent, grandioses ; un fût isolé et gigantesque s'élance vers de ciel.
La noire muraille devant nous forme une barrière haute comme une falaise et dans son ombre un pharaon veille, coiffé de l'antique tiare des premiers rois. Toute une file de colosses apparaît maintenant à droite, Osiris géants, enveloppés dans leurs suaires, le fouet et la crosse du pasteur en mains, ils s’alignent autour d’une étroite cour. L'astre les éclaire, agrandit l'orbite de leurs regards ou les mutilations de leurs faces : ils veillent eux aussi sur un sanctuaire dont l'ombre voisine se creuse au milieu des colonnades.

Auprès d'un pharaon, gardien géant de murs prodigieux, un passage s'ouvre dans la muraille, prolongé par une forêt de puissantes colonnes, dont le sommet s'épanouit en larges corolles, disques immenses et opaques qui roulent dans la nuit étoilée.
La forêt s'épaissit encore autour de l'allée cyclopéenne, à peine peut-on circuler dans l'ombre des fûts plus gros que des tours. Des raies de lumière s'y jouent, montrant les divinités d'allures hiératiques, face à face, s’interpellant silencieusement à travers les siècles et les hiéroglyphes mystérieux courent en longs bandeaux sur les pierres énormes ; ils grimpent jusqu'au plus haut des colonnes, couvrent les chapiteaux aux linteaux formidables, suspendus dans l'azur bleuâtre.
Perspectives de géants dont la base naît de la nuit et se perd dans les étoiles, qui donc vous créa en puissance et en beauté ? Les dieux d'autrefois étaient-ils donc ce que racontent les légendes, Titans renversant des montagnes pour construire leurs demeures ? 
L'homme ici n'avance plus qu'avec crainte et dans l’hypostyle abandonnée de l'asile divin, le cœur se serre, l’effroi saisit.
Échapper à cette angoisse est impossible : au sortir de l'ombre immense, le chaos des ruines se poursuit, gigantesque sous le froid éclairage lunaire, dominé par des aiguilles monolithes qui jaillissent de l'amoncellement des constructions effondrées.
Géants parmi les ruines géantes, les obélisques montent dans le ciel : le plus éloigné, le plus formidable aussi, sur sa base robuste surpasse encore les colonnes massives de l’hypostyle. Son dur granit, teinté de violet sous les rayons de la lune, s'éclaire de reflets argentés et sa pointe, si loin perdue là-haut, brille et s'illumine.

Quelques dieux, oubliés sans doute, veillent encore çà ou là, un sourire éclairant leur face auguste et impassible ; d'autres personnages trônent à l'ombre des grands murs, la main tenant le sceptre ou tendue vers le papyrus posé sur leurs genoux, prêts à enregistrer la parole divine qu'ils attendent depuis des siècles.
Après avoir dépassé un réduit obscur et vide, situé au cœur du temple, voici que s'ouvre devant nous une esplanade à peine semée de quelques blocs épars, avec, au fond, des colonnades encore et des amas de pierres des murs en ruines, des statues mutilées.

Au hasard des pas, en franchissant ces éboulis, une masse d’eau brillante et miroitante éclaire une vaste étendue déserte d'herbes et d’arbrisseaux. De grands murs s’échelonnent, jalonnant une autre avenue géante où veillent des colosses encore. Debout, sortant de l'ombre et prêts marcher ou assis sur leurs trônes de pierre, le regard fixé au loin, contemplant les choses d’éternité, depuis des siècles et des siècles, ils sont là silencieux et immobiles, dédaigneux des civilisations qui passent et s’écroulent à leurs pieds.
Dans la nuit bleuâtre, une longue plainte retentit parmi les ruines, l'aile de l'oiseau nocturne glisse dans bruit et l’écho répète son appel. L'air frémit un instant, puis le silence à nouveau retombe sur la demeure du dieu antique chargée de siècles sans nombre."



extrait de Thèbes - Karnak et Louxor, par Maurice Pillet (1881-1964), attaché à l’Institut français d'archéologie orientale au Caire, directeur des travaux de Karnak

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