mercredi 17 octobre 2018

"Ô ville du Caire, je ne vous oublierai jamais" (Jean-Baptiste Huysmans)

Jean-Baptiste Huysmans, "Relaxing in the harem"
"Aucune ville de l'Orient ne peut certes se flatter d'avoir de plus belles mosquées, et surtout de plus beaux monuments que Le Caire. Seulement, il est à regretter qu'à cause des rues étroites où ils se trouvent, on ne puisse mieux juger de leur ensemble. Je crois pouvoir me permettre de dire ici que je ne partage nullement l'avis de certains auteurs qui disent que les monuments, et surtout ceux du moyen-âge, produisent plus d'impression vus dans des espaces resserrés que sur de grandes places. Mais je dirai par contre avec eux que c'est au Caire qu'on apprend surtout à apprécier à sa juste valeur ce que les Arabes ont fait dans leur plus beau temps, et qu'on comprend enfin combien ils méritent de tenir une place importante dans la grande histoire des arts. Il faudrait des mois pour bien connaître tout ce que la capitale de l'Égypte renferme de précieux pour l'artiste, et bien plus pour l'architecte. Chaque détail réclamerait un jour.

Comme la plupart de ses visiteurs, je quitte trop tôt la cité par excellence de l'Orient, et je ne me sépare d'elle qu'avec une véritable émotion. Quel climat ! quels types ! quels monuments que ceux de l'Égypte ! Ô ville du Caire, je ne vous oublierai jamais, et si je devais vivre ailleurs que dans ma patrie, c'est chez vous que j'essaierais de m'en consoler ; mais n'y pensons plus il faut partir ! Demain le chemin de fer m'entraînera loin de vous, et me permettra tout au plus de saluer une dernière fois vos immortelles pyramides. Je ne verrai plus vos pittoresques femmes fellahs, avec leurs pantalons rouges, leurs tuniques et leurs voiles bleus, porter sur la tête avec grâce et majesté, leurs vases aux formes antiques. Je ne verrai plus dans vos rues les voluptueuses dames égyptiennes, étaler leurs robes de soie aux couleurs éclatantes, aux reflets d'or ou d'argent, et voilées de leurs mantes en soie noire, gracieusement assises sur des mules conduites par leurs says. Je ne pourrai plus donner ma faible aumône aux trop nombreux aveugles victimes de l'air de la nuit dans vos campagnes, où l'on couche sur les terrasses, et pourtant, je ne vous dis pas adieu. Je pars avec le doux espoir de revenir un jour. Au revoir !"


extrait de Voyage en Italie et en Orient : 1856-1857, par Jean-Baptiste Huysmans (1826-1906), peintre orientaliste belge

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