samedi 6 octobre 2018

Description du temple de Louqsor, par Gustave Flaubert

photo datée de 1880 - auteur non mentionné
"Nous sommes arrivés à Louqsor le lundi 3o avril, à huit heures et demie du soir ; la lune se levait. Nous descendons à terre. Le Nil est bas, et un assez long espace de sable s'étend du Nil au village de Louqsor ; nous sommes obligés de monter sur la berge pour voir quelque chose. Sur la berge, un petit homme nous aborde et se propose à nous comme guide, nous lui demandons s'il parle italien : Si, signor, molto bene. La masse des pylônes et des colonnades se détache dans l'ombre, la lune qui vient de se lever derrière la double colonnade semble rester à l'horizon, basse et ronde, sans bouger, exprès pour nous, et pour mieux éclairer la grande étendue plate de l'horizon. 
Nous errons au milieu des ruines, qui nous semblent immenses, les chiens aboient furieusement de tous les côtés, nous marchons avec des pierres ou des briques à la main.
Par derrière Louqsor et du côté de Karnac, la grande plaine a l'air d'un océan; la maison de France éclate de blancheur à la lune, comme nos chemises de Nubien ; l'air est chaud, le ciel ruisselle d'étoiles ; elles affectent ce soir la forme de demi-cercles, comme seraient des moitiés de colliers de diamants, dont çà et là manqueraient quelques-uns. Triste misère du langage ! comparer des étoiles à des diamants ! 

Le lendemain, mardi, nous visitons Louqsor. Le village peut se diviser en deux parties, divisées par les deux pylônes : la partie moderne, à gauche, ne contient rien d'antique, tandis qu'à droite les maisons sont sur, dans, et avec les ruines. Les maisons habitent parmi les chapiteaux des colonnes, les poules et les pigeons huchent, nichent dans les grosses feuilles de lotus ; des murs en briques crues ou en limon forment la séparation d'une maison à une autre, les chiens courent sur les murs en aboyant. Ainsi s'agite une petite vie dans les débris d'une grande.
Il y a trois colonnades, deux de petites colonnes, une de grosses ; les grosses ont des chapiteaux-champignons, les petites ont des chapiteaux-lotus non épanouis.
La corniche des pylônes a été brisée, elle subsiste seulement dans la partie interne de la porte. Des deux côtés de la porte, deux colosses enfouis jusqu'à la poitrine ; les épaules du colosse de gauche sont la seule chose d'eux qui soit intacte ; ils devaient être d'un très beau travail à en juger par les bandelettes et les oreilles. Un troisième colosse, sur le pylône de droite, est complètement enfoui ; on n'en voit plus que le bonnet de granit poli qui brille au soleil comme une pipe de porcelaine allemande. En face des pylônes, sur les maisons qui font vis-à-vis, pigeonniers ; les pigeons s'envolent et vont battre des ailes au sommet des pylônes. Sur le pylône de gauche on voit une bataille : les chars sont alignés, c'est-à-dire échelonnés les uns sur les autres, par défaut de perspective ; tous les chevaux sont cabrés ; pêle-mêle de gens et de chevaux tombant les uns sur les autres ; le roi (grande stature) est debout sur un char à deux chevaux, et tire de l'arc, derrière lui un flabellifère ; il est au milieu de la bataille ; plus loin sont des gens dans une grande barque, debout. Un homme debout (stature moyenne) sur son char, conduisant les mains très en avant, chic anglais. Sur le pylône de droite on voit vaguement des chars et des guerriers ; un homme (de grande stature), assis, semble recevoir des captifs. Le pylône de gauche représentait la bataille et celui de droite le triomphe. 

C'est contre le pylône de gauche que se trouve l'obélisque, dans un état parfait de conservation. Une chierie blanche d'oiseaux tombe d'en haut et s'épate par le bas comme une coulée de plâtre ; c'est par la merde des oiseaux que la nature proteste en Égypte, c'est là tout ce qu'elle fait pour la décoration des monuments, ça remplace le lichen et la mousse. L'obélisque qui est à Paris se trouvait contre le pylône de droite. Huche sur son piédestal, comme il doit s'embêter là-bas, sur la place de la Concorde, et regretter son Nil ! Que pense-t-il en voyant tourner autour de lui les cabriolets de régie, au lieu des anciens chars qui passaient jadis au niveau de sa base ?
L'intérieur des pylônes est difficile à monter ; les pierres sont disposées angle sur angle, de la même manière que dans les couloirs des Pyramides. D'en haut, nous voyons Joseph en bas avec sa chemise blanche, tranquillement assis sur la natte de la mosquée, car il y a, en dehors de la mosquée, une sorte de longue plate-forme ou terrasse basse recouverte d'une natte. Pour monter sur les pylônes, nous passons par l'intérieur de la mosquée où piaule, en se dandinant sur ses jambes
croisées, toute une école de bambins ; le maître lit tout haut, chantant d'un ton de fausset. L'escalier du pylône descend jusque dans l'intérieur de la mosquée."


extrait de Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages. [1], par Gustave Flaubert (1821-1880), écrivain français

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