lundi 15 octobre 2018

Comment l'on voyageait en dahabieh au XIXe siècle, par Ludovic Lepic

photo de Zangaki

"La dahabieh est un bateau de grandeur variable, qui se loue au Caire pour remonter le Nil. À l'avant se tient l'équipage qui couche à la belle étoile, l'autre partie du pont est garnie d'une sorte de maison qui s'élève comme un château d’arrière dans nos anciennes frégates du temps de Louis XIV et dans laquelle se trouvent des chambres, salons, salle à manger, bains, etc… Tout cela n'est pas énorme, sauf le salon, mais on y est suffisamment à l'aise. 
L'équipage se compose de sept jusqu'à vingt-cinq matelots, Berberins ou Nubiens pour la plupart. Un reïss les commande ; un pilote est engagé pour tout le voyage. Parmi les matelots s'en trouve un, plus payé que les autres et qui travaille moins. C'est une sorte de ménestrel, poète et chanteur, qui improvise et récite ou chante le soir après le coucher du soleil ou pendant que l'on rame. Si le concert a lieu le soir sur le pont, les matelots sont assis en rond près de lui, l'accompagnant d'un léger tapotement des mains et d’un tambour : ils marquent leur satisfaction en poussant des ah ! sonores et prolongés, dont l'intensité indique à l'improvisateur son plus ou moins de succès. Cette musique est nasillarde et toujours mineure ; le sujet c'est éternellement l'amour et histoires à l'avenant. Pendant de longs mois passés à bord, j'ai tous les jours entendu des plaintes à une certaine Bahadeh, que notre ménestrel semblait affectionner mais qui à la longue m'agaçait fort.
Le pilote en général est taciturne : il ne quitte pas sa barre, vit sur la terrasse qui surmonte les chambres et que recouvre une grande voile en forme de tente, quand le vent le permet. On lui sert à boire et à manger, sans qu'il bouge, et sa journée se passe à contempler son Nil, ou à commander la manœuvre de la voile. Cette vie contemplative et silencieuse lui fait à bord une existence à part. Le mien causait toute la journée avec le fleuve. "Eh bien, lui disait-il, te voilà de ce côté à présent : quelle est ton idée ? tu veux nous engraver, mais tu ne réussiras pas ; tu sais bien que tu dois couler de l'autre côté : attends quelque temps encore et tu seras bien forcé de grandir et de nous laisser passer où nous voudrons, etc..." Quand venait la nuit, il s’adressait à la lune ou aux étoiles, mais dans ce cas il parlait bien bas et on l'entendait à peine. Quant au reïss, c'est un monsieur qui ne fraye guère avec ses matelots. La cuisine est faite à l'avant, près du mât, dans une petite cabine, et c'est sur le dessus que le reïss se tient accroupi, regardant vers l’étrave et commandant la manœuvre. Au mât sont accrochés un ou plusieurs oignons pour corriger le mauvais œil, ou parfois même une peau d'épervier. Dans ce dernier cas, on retrouve la tradition remontant aux époques pharaoniques, pendant lesquelles l'épervier était considéré comme un porte-bonheur.
Il y a tous les métiers à bord : tailleurs, blanchisseurs, repasseurs, menuisiers, cordonniers, etc. car une fois en route, impossible de rien se procurer. Notre blanchisseur était un Nubien noir comme l'ébène, avec une tête superbe. Quand il repassait, en plein soleil, vêtu d'une robe bien blanche, entouré de ses linges d'une propreté éblouissante, il faisait le plus étrange tableau du monde.
Quant à la vie du bord, elle est assez monotone, et il faut s'occuper, sans quoi, à la longue, l'ennui ne tarderait pas à faire son apparition. Le soir seulement, on respire la fraîcheur du fleuve sur le rouf, qui est toujours garni de bons tapis et de divans confortables ; quand la chaleur le permet, on y passe sa journée en regardant les aspects si pittoresques des rives, et on mange ; mais c'est la nuit surtout, par ces nuits admirables de l'Égypte, que l'on s'y tient et souvent la conversation s'y prolonge fort avant dans la soirée."



extrait de La dernière Égypte, par Ludovic Lepic (1839-1889), peintre et graveur français
 

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