vendredi 19 octobre 2018

"C'est à leurs idées sur la mort que les Égyptiens doivent le caractère si personnel et les progrès si rapides de leur sculpture" (Roger Peyre)



 
triade de Mykérinos (musée du Caire)


"La sculpture est aussi vieille en Égypte que l'architecture. Dès les premiers temps, peut-être avant Ménès, était taillé dans le roc l'immense sphinx qui, à moitié enfoui dans le sable, semble encore garder la sépulture des Pharaons ; le Louvre possède les statues d’un fonctionnaire nommé Lepa et de ses deux fils, à peu près contemporaines de la pyramide de Sakkarah, et qui témoignent déjà d’un art plein de vie. 
Dès la IV° dynastie, la sculpture égyptienne compte des œuvres que l'on peut ranger parmi les plus remarquables qu'elle ait produites, et que les Grecs seuls sauront dépasser. C'est encore à leurs idées sur la mort que les Égyptiens doivent le caractère si personnel et les progrès si rapides de leur sculpture. Ils leur doivent aussi la variété des sujets représentés dans leurs bas-reliefs et dans leurs peintures, qui reproduisent toutes les scènes de la vie usuelle, dans toutes les professions.
En effet, les anciens Égyptiens croyaient que le mort continuait à subsister comme une espèce d'ombre, comme un double de l'être vivant. Ce double avait besoin d’une forme matérielle sur laquelle il pût s'appuyer ; de là le soin qu’on prenait de donner au cadavre la plus grande durée possible, par l'embaumement ; pour mieux assurer ce résultat et obvier à la disparition possible de la momie, on plaçait dans la tombe, autant que le permettait la fortune de la famille, des représentations plastiques plus ou moins exactes du défunt, et des statuettes qui devaient tenir lieu des domestiques destinés à son service. C’est pour cela également que l'on voit, dans les tombes égyptiennes, tant de peintures et de bas-reliefs représentant des aliments, des scènes de la vie de chaque jour ; on prononçait au moment de l'ensevelissement des incantations magiques qu’on croyait capables de donner une certaine vie à ces représentations, car le double revenait habiter la tombe et avait des besoins analogues à ceux des êtres vivants.

Aussi les sculptures égyptiennes, surtout dans les premiers temps, témoignent d’un sentiment très vif de la nature : les têtes sont variées et expressives, ce sont des portraits ; les formes, quoique les détails soient volontairement éliminés, sont justes. C'est ainsi que les artistes de Memphis et de Thèbes savaient dégager avec une précision remarquable, même dans leurs bas-reliefs les plus simples, les traits caractéristiques du visage, du corps, du costume des divers peuples, de manière à rendre parfaitement reconnaissables leur race et leur pays.
On peut reprocher à leurs statues l’uniformité des poses, la raideur, la symétrie exagérée des membres ; mais cela tient en partie à ce que les Égyptiens n'avaient à leur disposition que des matières ou trop tendres ou trop dures, sinon des instruments imparfaits ; et la sculpture égyptienne nous donne ainsi un exemple frappant de l'influence des moyens d'exécution et des éléments employés sur le génie des artistes. Car ce n'était pas l'inexpérience ou l'esprit de système qui, par exemple, attachait au torse les bras de leurs statues ; ce qui le prouve, c’est qu'il n’en est pas ainsi dans leurs œuvres de petites dimensions et dans les statues en bois. Mais les grands arbres sont rares en Égypte."

extrait de Histoire générale des Beaux-Arts, 1898, par Roger Peyre (1848-1923), professeur agrégé d’histoire et de géographie au lycée Charlemagne, critique et historien d’art

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