mercredi 17 octobre 2018

"(Le) sentiment de l'immortalité, voilà ce qui domine dans les monuments égyptiens" (Édouard Naville)

photo : MC
"Laissant de côté tout ce qui n'a pas une valeur littéraire proprement dite, j'ai hâte d'en venir à ce qui est à mes yeux la partie la plus intéressante de la littérature égyptienne : ce sont les écrits funéraires, c'est-à-dire cet ensemble presque innombrable de stèles, de papyrus, de statuettes, d'inscriptions de toute espèce qui se rattachent à la mort et à la vie dans l'autre monde. Il y a là tout un champ à peine exploré, et où, à travers tous les détours d'une imagination orientale, d'un mysticisme qui alla toujours en se développant, on retrouve encore une morale d'une grande élévation et des croyances religieuses dignes d'admiration. J'ai parlé déjà de ce besoin de connaître le passé, de le fixer dans ses annales, qui caractérisait l'esprit de l'Égyptien; il se rattachait au sentiment de l'immortalité de l'âme et de la vie qui l'attendait dans l'autre monde. Le besoin de durer, de persister et d'assurer son existence au delà de cette vie, voilà ce qui tourmentait sans cesse l'âme de l'Égyptien. Car ils pensaient beaucoup, ces hommes dont l'apparence semble indiquer un calme absolu et une tranquillité que rien n'eût pu troubler. Ils avaient l'esprit inquiet, agité par ces spectres fantastiques dont ils peuplaient leur enfer. Ils tremblaient devant l'obscurité de la nuit, ou, comme ils l'appelaient, devant les ennemis prêts à les détruire. À tout prix il fallait garder son corps de la destruction, il fallait l'embaumer, le cacher dans un sépulcre où la postérité viendrait lui rendre un culte ; il fallait au besoin le déposer dans des profondeurs où l'on ne pourrait atteindre, ou même l'enfermer dans une pyramide dont les blocs énormes cachaient simplement un sarcophage. 
Et voilà, Messieurs, l'origine de ces édifices gigantesques sur la destination desquels on a tant discuté. La pyramide n'est qu'un tombeau destiné à protéger une momie contre les profanateurs, ou contre la main plus terrible du temps. Hérodote rapporte que la mémoire de Chéops et Chefren, les constructeurs des deux grandes pyramides, était en horreur aux Égyptiens ; on les maudissait comme des despotes et des oppresseurs. Je le crois sans peine, et c'est peut-être le sentiment qu'ils avaient été odieux à leurs sujets qui les poussa à entourer leur cadavre d'une aussi impénétrable défense. 
Dans une construction comme la grande pyramide, il me semble reconnaître non seulement le besoin de conservation inhérent à tout Égyptien, mais la crainte du roi qu'un peuple irrité ne vînt faire expier à son cadavre les crimes de sa vie, et l'anéantir ainsi pour jamais.
Ce sentiment de l'immortalité, voilà ce qui domine dans les monuments égyptiens ; je dirai même que cela vous poursuit. Il en résultait toute une série d'idées morales qui avaient une influence directe sur la vie et la conduite de chacun. Car il suppose la liberté de l'homme, le droit de choisir entre le bien et le mal. Suivant la voie qu'on avait suivie, cette vie à venir devait être heureuse ou ne pas l'être ; le mal devait y être puni ; le criminel ne s'en irait pas avec les bienheureux cultiver les champs de l'Aour ; il faudrait subir un jugement, paraître devant Osiris siégeant dans une salle à colonnes, assisté de 42 jurés ; il faudrait rendre compte de sa vie passée et se justifier des péchés capitaux. Il faudrait voir peser son cœur dans une balance dont l'autre plateau contient la déesse de la justice ; il faudrait entendre l'accusateur, le jugement du dieu et voir le scribe divin enregistrer l'arrêt. Si la justification n'était pas suffisante, si la balance n'était pas vide de crimes, il faudrait peut-être retourner sur la terre sous la forme d'un animal impur que des singes armés de baguettes chassent devant eux. 
Toutes ces pensées faisaient peur, et cette crainte des terribles conséquences de la responsabilité humaine se retrouve dans tous les tombeaux. Et quand nous considérons l'idéal de l'Égyptien pour cette vie future, et ce qui était son Élysée, n'oublions pas les circonstances particulières où il était placé, et la nature toute spéciale qu'il avait sous les yeux. La nature égyptienne est bien plus simple que la nôtre ; les phénomènes en sont bien moins nombreux, mais peut-être plus frappants : point de froid, point de pluie, point de nos montagnes neigeuses et de nos vallées fertiles ; point de bois et point de prés verts ; le soleil, un grand fleuve et le désert sans fin, voilà toute l'Égypte."


extrait de "La littérature de l'ancienne Égypte : Séance donnée à l'Athénée le 14 mars 1871", par Édouard Naville (1844-1926), égyptologue suisse

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