lundi 8 octobre 2018

"Un aspect de grandeur souveraine" (Élie Reclus, à propos du Sphinx)

photo de Zangaki
"J'ai vu le sphinx ; c'est vraiment une énorme bête de soixante mètres de long, de soixante pieds de haut. C'est une figure d'homme sur un corps léonin, aussi les Arabes l'appellent le Lion de la nuit. Les Mamelouks l'ayant pris pour cible de leurs fusils, dans leurs jeux d'adresse, il a perdu le nez et une partie de la joue ; mais, quoiqu'affreusement mutilé, il a gardé un aspect de grandeur souveraine. M'asseyant en face de lui je l'ai regardé ; je l'ai interrogé à mon tour : "Que sais-tu ? voyons? Depuis que le roi Chéfrem t'a placé en avant de sa pyramide, tu as vu passer bien des nuages, passer longtemps les flots du Nil, contemplé nombre de soleils levants. Autour de toi les dunes se forment, se déforment et se reforment ; grains de sable après grains de sable t'ont passé par dessus ; ils t'ont rongé le corps, rongé les pattes. Tu as vu mourir Memphis et naître le Caire, tu as vu quantité de dynasties, de peuples, de races, d'invasions, de religions, de philosophies. Depuis le temps que tu regardes, que tu réfléchis, tu dois en savoir beaucoup. Personnification du secret de la nature, symbole de la science et de la puissance, que dis-tu ?"
Et le grand œil du sphinx contemplait toujours. Par dessus le sable du désert, par dessus les semailles et les moissons, par dessus les flots. du Nil, par dessus les toits et les cimetières de la grande ville, par dessus la montagne arabique, il plongeait dans les profondeurs du ciel bleu. Et soudain la pensée me vint : "Pas de secret mieux gardé que celui qu'on ignore. Le mystère n'est mystère que parce qu'il ne se comprend pas lui-même. Le sphinx ne serait plus un être fait d'ombre s'il avait en lui un rayon de lumière. II n'en sait pas plus que nous. Tous, tant que nous sommes, nous cherchons, nous cherchons toujours ; les uns savent des mots, mais n'en comprennent pas le sens ; les autres ont l'idée, mais ils n'en trouvent pas l'expression."


extrait de Voyage au Caire et dans la Haute-Égypte, 1865-1875, par Élie Reclus (1827-1904), journaliste, écrivain, ethnologue et militant anarchiste français

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