jeudi 29 novembre 2018

"L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil" (Karl Ritter)

Carl Wuttke, Morning mood at the lake of Karnak, 1910
"Du haut des catacombes, le voyageur contemple avec admiration le monde de ruines étendu sous ses yeux, la ville de Thèbes aux cent portes, le centre de la plus ancienne et de la plus haute civilisation du passé, la cité des palais et des temples dont les merveilles couvrent la surface de la terre et peuplent ses entrailles ! Élevée par une population innombrable, par des prêtres intelligents, par de puissants monarques ; arrachée à grand travail du flanc des monts ; enrichie par un commerce florissant avec le pays des Nègres et des Éthiopiens, avec l'Arabie, la mer Érythrée, l'Indus et le Gange ; conservée, ennoblie, décorée par les sciences et les arts, elle servit de maîtresse et de modèle aux peuples de toutes les zones et de tous les âges.
La simplicité de ses éléments, la majestueuse unité de son ensemble éveillent le respect et la pensée, et font pressentir quelle influence elle a exercée sur l'esprit humain, dans tous les temps, dans tous les lieux. Les rapports les plus délicats attestent ici une harmonie, un développement unitaire qui ne se révèlent qu'à une pénétration profonde, et que souvent on ne peut saisir qu'en les contemplant sur les lieux. Ainsi les plus beaux dessins, les plans les plus exacts ne sauraient rendre le caractère esthétique de l'architecture égyptienne tel qu'il se montre ici en présence des monuments de Thèbes. Ce qui semble à l'œil du nord lourd, écrasé, étrange et massif, apparaît sur les lieux léger, vivant, gracieux, et ressort harmonieusement de la nature même du climat et du sol. Cela ne dépend pas seulement des proportions et des lignes mais surtout de la perspective aérienne, de l'accord avec la nature environnante, dont les effets varient avec les climats et que caractérise ici le contraste si vif de l'éclat éblouissant du soleil et de l'épaisseur des ombres. 

Un profond sentiment esthétique, une longue habitude, un tact sûr avaient appris aux Égyptiens à tenir compte de toutes ces causes, de tous ces rapports, et à construire leurs édifices dans un style différent de ceux des Grecs et des Romains. Les monuments grecs et romains, transportés sous le ciel de l'Égypte, réjouissent moins la vue que dans leur patrie ; et, en présence de la gravité, de la sévérité de l'architecture égyptienne, on les trouve, malgré toute leur perfection et leur élégance, nus , sans ombre, insignifiants et fragiles. De même que l'art grec est national et beau sur les bords de la mer Ionienne et de la mer Égée, l'art égyptien est national et grand sur les rives du Nil. On peut dire qu'il a atteint la plus haute perfection, mais d'une manière à lui propre : et la saine critique ne doit le juger que par lui, ne doit en chercher qu'en lui-même les préceptes et la règle. L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil ; nulle part il ne s'est élevé aussi naturellement, comme une plante glorieuse, une fleur sacrée du sol de la patrie !
On ne peut comparer les monuments de Thèbes à ceux des autres pays que par l'espace qu'ils occupent ; et, sous ce rapport, tous les édifices grecs, même les plus grands, tels que le Panthéon, le temple de Paestum, celui de Jupiter à Olympie, leur cèdent la supériorité. Que paraissent les monuments grecs comparés seulement à la cour du palais de Karnak, qui tiendrait dans son enceinte tous les monuments de l'île de Philae ? Les ruines de Palmyre et de Baalbek, en Syrie, peuvent seules soutenir la comparaison, quoique de beaucoup moins gigantesques ; elles nous présentent des monuments exécutés dans la plus grande perfection, mais isolés ; tandis que le palais de Karnak est encore entouré d'une ville entière de temples et de palais."


extrait de Lectures géographiques, par Casimir Raffy (18..-18..).

L'auteur du texte choisi est Karl Ritter (1779-1859), professeur de géographie à l'Université de Berlin, auteur d'une description du monde : Die Erdkunde in Verhaeltnisse mr Nature und zur Geschichte des Menschen.
 

mercredi 28 novembre 2018

"Les deux temples d'Ipsamboul, (des) cavernes uniques qui disparaîtront seulement quand le monde changera de forme" (André Lefèvre)

photo d'Antonio Beato
"De Thèbes à la seconde cataracte, en remontant le Nil, on passe en revue de nombreuses ruines (...) ; c'est à quelque distance des rapides d'Ouadi-Alfa, au fond de la Nubie, que s'ouvrent dans le roc, sur les bords du fleuve, les deux temples d'Ipsamboul, cavernes uniques et qui disparaîtront seulement quand le monde changera de forme.
Le grand temple, long de quarante-quatre mètres, haut de quarante-trois, est précédé de quatre statues assises, adossées à la montagne dont elle font partie, et qui n'ont pas moins de trente-sept mètres. Trente dieux assis décorent la corniche. 

Dans les salles intérieures, on passe auprès de petits colosses qui mesurent encore huit mètres. Les parois sont couvertes de vastes bas-reliefs. Partout, même sur l'autel des trois démiurges, Ammon, Phré et Phta, se trouve l'image de Ramsès-Meïamoun (Sésostris) conquérant de l'Afrique et de l'Asie ; sa femme, Kofré-Ari, divinisée comme lui, servit de modèle au statuaire pour les six colosses hauts de douze mètres, debout devant la façade du petit temple qu'elle dédia elle-même à la déesse Hator.
Il est peu d'aspects aussi grandioses que ces façades inclinées qui se dessinent sur la colline abrupte et grise. Comme ces dieux et ces héros dont les traces se voient encore en quelques lieux dits le pas de Gargantua, la brèche de Roland, l'antique Égypte a laissé sur la nature même l'empreinte de sa main. Et sa gloire est d'avoir en tout visé à l'éternité.
La sévère obscurité de ces sanctuaires a été bien interprétée par Lamennais. "Une pensée, dit-il, domine l'Égypte, pensée grave et triste dont nulle autre ne la distrait, qui, du Pharaon environné des splendeurs du trône jusqu'au dernier des laboureurs, pèse sur l'homme, le préoccupe incessamment, le possède tout entier, et cette pensée est celle de la mort. Ce peuple a vu le temps s'écouler comme les eaux du fleuve qui traverse ses plaines nues, et il s'est dit que ce qui passe si vite n'est rien, et, se détachant de cette vie caduque, il s'est reporté par sa foi, par ses désirs et ses espérances, vers une autre vie permanente, immuable. Pour lui l'existence commence au tombeau ; ce qui précède n'est qu'une ombre, une fugitive image. Ainsi, ses conceptions religieuses et philosophiques, ses dogmes, en un mot, venant aboutir à ce grand mystère de la mort, son temple a été un sépulcre."
Quoi qu'il en soit de ces considérations, qui s'appliquent très justement à toute une période de la vie historique en Égypte, il est permis de rapporter l'origine première des sanctuaires souterrains au souvenir d'un temps où les grottes et les excavations étaient la demeure ordinaire des hommes. Les Égyptiens antiques ont été naturellement amenés à loger leurs dieux comme ils se logeaient eux-mêmes pendant la vie et après la mort."


extrait de Les merveilles de l'architecture, 1874, par André Lefèvre (1834-1904), archiviste paléographe, historien et anthropologue, homme de lettres, titulaire de la chaire d'ethnographie linguistique à l'École d'anthropologie de Paris

mardi 27 novembre 2018

"Ces immenses tombeaux sont loin de nous offrir autant d'intérêt que ceux, plus modestes, qui se trouvent près de Thèbes" (Max Boucard, à propos des pyramides)

photo de H. Béchard
"Les tombeaux d'Égypte peuvent se diviser en deux catégories : ceux construits au-dessus du sol à l'aide de pierres énormes, et ceux dissimulés dans le sein de la terre.
Les premiers, les plus anciens et les plus grands, nous frappent d'étonnement par la masse prodigieuse qui recouvre la chambre mortuaire. L'esprit demeure confondu devant les Pyramides et recule effrayé à la pensée des efforts qu'ont coûtés de pareils monuments.
Cependant, malgré leur beauté, ces immenses tombeaux sont loin de nous offrir autant d'intérêt que ceux, plus modestes, qui se trouvent près de Thèbes.
Ces derniers appartiennent à la seconde catégorie. Loin de s'élever glorieusement au-dessus du sol et de défier le temps par l'immensité de leur masse, ils semblent se cacher humblement sous la terre, et chercher l'oubli. Et pourtant, que de trésors ils renferment ! Et comme nous les préférons aux Pyramides !
L'aspect de la montagne, qui les renferme, n'en rend point cependant la visite agréable. Pour s'y rendre on traverse un désert de sables brûlants, et des gorges profondes, dénuées de toute végétation, où règne l'aspect de la mort : les rayons du soleil s'y concentrent, la chaleur est accablante, le corps et l'esprit fatigués sont à bout de forces.
Heureusement, les guides s'arrêtent enfin devant un trou sombre qui s'ouvre dans le flanc de la montagne ; on pousse un soupir de soulagement, on touche au but.
Et c'est avec une curiosité bien légitime que nous pénétrons dans l'excavation, car l'idée de se trouver dans le palais souterrain qu'un Pharaon s'est plu à faire creuser pendant sa vie pour y dormir toujours, ne laisse pas que d'impressionner pendant qu'aux lueurs blafardes des flambeaux, nous nous enfonçons sous la montagne.

La tombe qui m'a le plus frappé est celle de Séti Ier, remontant à plus de quatorze siècles avant l'ère chrétienne.
On y pénètre par un escalier rapide qui conduit à une série de chambres et de couloirs dont le développement atteint plus de 150 mètres de longueur. Le sol, légèrement incliné, s'enfonce de plus en plus dans la terre, et le niveau de la dernière salle est à 50 mètres au-dessous du sol.
Il est impossible de raconter toutes les merveilles de ce souterrain ; les chambres succèdent aux chambres, toutes de plus en plus belles, et frappant d'autant plus d'étonnement qu'elles sont creusées dans le roc, que rien n'a été apporté du dehors, et que leurs colonnes, de même que leurs statues, font aussi partie de la montagne. C'est un véritable travail de découpure !
Les parois sont couvertes de peintures aussi fraîches qu'au premier jour, représentant des sujets de toutes sortes. Toutefois le vieux culte égyptien ayant déjà dégénéré et la simplicité des premiers âges ayant fait place à des rites plus compliqués et plus effrayants, nous assistons à des représentations épouvantables. Des serpents s'enroulent le long des salles ; des gens sont décapités et jetés dans les flammes. Le jugement suprême s'annonce terrible par les peines qu'il faudra subir.
Enfin, une merveille remplit la dernière chambre : c'est l'histoire des premiers âges du monde alors que, sous le règne du dieu-roi Ra, ce dernier, irrité contre les hommes,
assembla son conseil pour détruire la race humaine. Lointaine et troublante réminiscence du déluge de l'histoire sainte.
Le tombeau n'est cependant pas achevé ; le roi sans doute venait de mourir. Aussi l'architecte s'est-il arrêté brusquement, selon l'usage adopté. Sur les colonnes nous voyons encore le trait de peinture fixant les contours de l'image que le sculpteur allait suivre avec son ciseau.
Nous pouvons même remarquer le soin apporté par les artistes égyptiens. Un premier ouvrier a dessiné en noir le contour de l'esquisse ; puis un second, le chef sans doute, est venu et par un autre trait rouge a rectifié l'ouvrage du premier. Malheureusement la mort du roi a arrêté la main de l'artiste et le sculpteur n'a pu exécuter l'œuvre que le peintre lui traçait.
Tout cela est si frais et semble de date si récente, qu'une émotion profonde s'empare du visiteur qui, tout attristé, sort lentement du tombeau. Après tant de siècles, la majesté de ces Pharaons s'impose encore comme au jour de leur puissance terrestre. Le temps n'a pas de prise sur eux, car loin de les diminuer, comme il fait d'habitude pour toute chose, il semble les grandir encore." 



extrait de En Dahabieh, 1889, par Max Boucard (1855-1922), d
irecteur du cabinet du ministre de l'Agriculture et maître des requêtes au Conseil d'État, administrateur ou président de grandes sociétés 

lundi 26 novembre 2018

"La merveille de l'Égypte par excellence, sans contredit, c'est Thèbes" (Auguste Baron)


"La merveille de l'Égypte par excellence, sans contredit, c'est Thèbes, Thèbes aux cent portes, la ville illustrée par Homère le poète divin, le Diospolis Magna des Grecs, la cité aux ruines immenses et grandioses que l'armée française salua de ses acclamations quand elle en découvrit de loin les splendeurs. 
En effet, quand on approche du bassin dont elles hérissent la surface, et qu'on voit au loin les ruines colossales projetant leur ombre immense çà et là dans la plaine, qui se développe dans une étendue à peu près égale sur les deux rives du Nil, on se rappelle aussitôt les magnificences décrites par tant d'auteurs et d'historiens fameux.
Une douzaine de villages agglomérés remplaçant la brillante capitale des Pharaons, se sont formés de ses débris. Les plus remarquables sont Louqsor et Karnac sur la rive droite, et, sur la rive gauche, Medinet-Abou, Kournah, El-Beyrat, etc. Ces villages ne s'abritent pas sous des palmiers ou d'autres arbres, mais ils gisent à l'ombre de fûts solitaires, de colosses, de sphinx, de pylônes, de colonnades et d'obélisques, débris de merveilles encore à moitié debout et qui font rêver à la grandeur du peuple qui dort maintenant sous la poussière de la vallée.
Karnac fut l'un des plus beaux palais de Thèbes : ses ruines s'élèvent sur une éminence factice qui se dresse au centre d'une plaine cultivable d'au moins deux lieues de circuit. On est frappé tout d'abord de la grandeur imposante du tableau. Une longue avenue de sphinx, de pylônes, de propylées et d'obélisques, qui aboutissait au fleuve, saisit encore d'admiration et commande le respect. De ces prodiges de l'art, deux sphinx sont seuls debout, distants l'un de l'autre de quatre coudées, couchés, les jambes de devant étendues, celles de dessous repliées. Ils ont des têtes de béliers placées sur des corps de lions, avec une coiffure symbolique qui, couvrant la tête, retombe sur le dos et sur la poitrine.
Au bout de l'avenue des Sphinx se rencontre un pylône, dans un développement de trois cent quarante-huit pieds, sur une hauteur de cent trente-quatre. La porte avait soixante pieds d'élévation. C'est la plus grande construction de ce genre que l'on trouve en Égypte. (...)
Le prodige de Louqsor est au niveau de celui de Karnac. De quelque point qu'on y arrive, les ruines de cet autre palais dominent et s'estompent en gris sur le brillant ciel d'Égypte, comme une demeure de géant. (...)
Je ne parlerai ni du temple ni du palais de Medinet-Abou, non plus que du Memnonium ou Amenophium, et des autres magnificences de Thèbes.
Je rappellerai seulement qu'après la Thèbes des vivants, il y avait la Thèbes des morts, que l'on peut visiter encore. Pour arriver à ces hypogées, il faut gravir des sentiers étroits creusées dans le roc libyque.
Le nombre des galeries qui se présentent en tous sens est incalculable, mais leur intérieur est dans un horrible état de dévastation. Les momies ne sont plus à leur place ni dans leurs boîtes, mais elles jonchent le sol en tout sens. On marche sur elles, et comme le pied enfonce sur leurs débris, on éprouve quelque peine à le retirer. Il est difficile de séjourner dans ces hypogées, car l'air y est saturé d'exhalaisons bitumineuses. On trouve partout dans ces galeries funéraires des statuettes en granit, en bronze, en albâtre, en terre cuite, en bois peint et doré de petites images de momies, de figurines votives, d'images d'hommes d'animaux, de dieux, des lampes, des vases, des tubes, des boules percées."



extrait de Les merveilles de l'ancien monde et du nouveau : descriptions scientifiques, historiques et pittoresques de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique - 3e édition, 1880, par Auguste Baron (18..-19..?), auteur de récits de voyages

"Le temple de Karnak était en quelque sorte le monument national par excellence" (Jacques Siegfried)

"J'ai hâte, du reste, d'en arriver à Karnak, le joyau des ruines de Thèbes" - photo Marie Grillot 

"Nous sommes arrivés à Thèbes par un beau coucher de soleil. L'emplacement de l'antique ville aux cent portes occupe une vaste plaine verdoyante, bordée des deux côtés par de hautes montagnes rocheuses et traversée par le fleuve très large en cet endroit, et dont les eaux relativement calmes reflétaient, au moment de notre arrivée, les teintes dorées des derniers instants du jour. C'était un beau spectacle et bien fait pour diriger nos rêveries vers ces temps reculés où la civilisation égyptienne brillait du plus vif éclat, alors que toute l'Europe était encore plongée dans l'ignorance et dans la barbarie. (...)
Nous avons consacré deux journées aux monuments de Thèbes, et pour graduer l'intérêt de nos excursions, nous avons réservé pour le dernier jour les splendeurs de Karnak. Nous avons commencé par les tombeaux des rois. Ces hypogées sont creusés dans le roc au fond d'une vallée aride que l'on croirait faite exprès pour disposer l'esprit au recueillement. Chacun des rois faisait commencer le sien dès son avènement au trône ; on y travaillait pendant toute sa vie, et l'étendue en était donc proportionnelle à la durée de son règne.
C'est ainsi que Sésostris, dont les deux dates extrêmes sont 1407 et 1341 avant Jésus-Christ, se trouve avoir une tombe de 145 mètres de longueur.
Ces tombeaux ne se composent pas d'une seule salle, c'est une série de chambres et de couloirs dont les parois et les plafonds sont entièrement recouverts de peintures et d'inscriptions relatives les unes aux hauts faits du roi, les autres aux coutumes de son peuple. La fraîcheur de ces peintures est telle qu'on les dirait achevées d'hier, malgré leur durée de trente-trois siècles, et il s'y trouve les révélations historiques les plus authentiques et les plus intéressantes qu'il soit donné à l'homme de consulter, depuis que le génie de Champollion a permis de comprendre les hiéroglyphes qui en précisent le sens.
Les tombeaux des rois sont malheureusement vides, ils ont été pillés par les derniers des Ptolémées, et les sarcophages de granit ou d'albâtre que l'on y a encore trouvés de nos jours ont été tous transportés dans les musées d'Europe. Il n'en est pas de même des tombes des simples particuliers, et nous nous sommes trouvés, au Deïr-el-Bâhri, marcher sur un immense amas de momies parfaitement conservées. 

Une remarque fort curieuse à faire à ce sujet et qui prouve combien les anciens Égyptiens avaient su adapter leur religion aux principes pratiques de l'hygiène, c'est que, dans ce pays où les inondations périodiques et la chaleur constante accélèrent la décomposition, on n'a eu à se plaindre de la peste qu'à partir du moment où les Pères de l'Église défendirent aux nouveaux chrétiens, sous peine de damnation éternelle, de continuer à embaumer les morts, et ordonnèrent de les enterrer purement et simplement.
Au milieu des ruines si intéressantes mais si nombreuses de Thèbes, j'aimerais à parler avec quelques détails du palais de Ramesseïon, du temple de Medinet-Abou et de son magnifique péristyle, des colosses de Memnon et de l'immense réputation qu'ils ont eue anciennement à cause des vibrations sonores qui, dit-on, les agitaient quelquefois au lever du soleil ; je voudrais enfin dire quelques mots de Louqsor, mais mes amis me trouveraient peut-être trop long, et j'ai hâte, du reste, d'en arriver à Karnak, le joyau des ruines de Thèbes.  

C'est un type de grandeur et de majesté que je n'avais rencontré encore qu'à Baalbec. Un premier pylône, aussi haut que la colonne Vendôme, mais dont la façade présente un développement de plus de 100 mètres sur une épaisseur de 45 pieds, et qui, sans doute, était précédé par une avenue de sphinx en rapport avec ces proportions gigantesques, prépare dignement l'esprit aux splendeurs que lui réserve l'intérieur du temple. À ce premier pylône succèdent trois autres portails, séparés chaque fois par d'immenses cours. L'une d'entre elles était et est encore couverte, et son plafond, composé de dalles massives, est supporté par 134 colonnes de 10 mètres de circonférence ; c'est tout simplement prodigieux ! Mais ce n'est pas tout, car, continuant à suivre l'axe du monument et après avoir passé entre des statues colossales, des obélisques de granit et des cariatides de toutes sortes, on arrive enfin au sanctuaire, entièrement bâti de gros blocs de granit rouge, et quand, après tout cela, on se croit au bout, on se trouve en face d'un nouveau palais, celui de Touthmès III.
Mais aussi dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le moment où Ousertesen avait fondé le sanctuaire, 2800 ans avant Jésus-Christ, et celui où les rois de la XXIIe dynastie achevèrent le dernier pylône. Le temple de Karnak était en quelque sorte le monument national par excellence, et il est resté debout comme un témoignage de ce que peut faire le bon accord d'un peuple avec ses chefs lorsque, comme cela se faisait en Égypte, contrairement à quelques idées modernes très vivaces dans certain pays de ma connaissance, la nation poussait son roi vers le bien en lui prodiguant ses témoignages de confiance et en l'exaltant continuellement, plutôt qu'en croyant trouver un levier tout-puissant dans une opposition systématique.
Le seul reproche que l'on puisse faire au temple de Karnak, c'est d'être au niveau de la plaine environnante ; la plate-forme élevée sur laquelle se trouvent les ruines de Baalbec les fait ressortir bien plus et leur assure peut-être l'avantage." 
 


extrait de Seize mois autour du monde, 1867-1869, et particulièrement aux Indes, en Chine et au Japon, par Jacques Siegfried (1840-1909), banquier, entrepreneur et collectionneur français

mercredi 21 novembre 2018

"Les Égyptiens voulaient que leurs monuments fussent éternels" (Charles Seignobos)

illustration extraite de l'ouvrage
"Les rois égyptiens ont été de grands bâtisseurs, ils mettaient leur gloire à élever des monuments énormes, surtout des temples pour leurs dieux et des tombeaux pour eux-mêmes. Ils le pouvaient, ayant à leur disposition de bons matériaux et autant d'hommes qu'il leur en fallait.
Quand un Pharaon voulait faire bâtir, il envoyait ses architectes chercher la pierre dans la chaîne de montagnes qui longe le Nil. On prenait presque toujours, pour bâtir les murs, du calcaire blanc ou du grès ; ce sont des pierres qu'il est facile de tailler. Pour les colosses, les obélisques, les cercueils, on allait chercher dans les roches qui entourent la cataracte du Nil, à Syène, des blocs énormes de granit rose ou bleu.
La pierre était amenée jusqu'au bord du Nil, au moment de l'inondation, quand le fleuve atteignait le pied de la montagne ; on la chargeait sur un radeau qui descendait le Nil et on allait débarquer le plus près possible de l'emplacement où l'on voulait construire.
On rechargeait alors la pierre sur un traîneau ; des troupes d'hommes, conduites par des contremaîtres armés de bâtons, s'y attelaient avec des cordes et le traînaient sur un plancher frotté de graisse. Pour les gros blocs, on attelait à la fois plusieurs centaines d'ouvriers ; c'étaient ou des sujets du roi ou des prisonniers de guerre.
Dans les monuments les plus anciens, comme les Pyramides, la pierre était taillée avec beaucoup de soin, les blocs se tenaient sans être unis par aucun ciment, et leur surface était polie. Les monuments de Thèbes, au contraire, étaient recouverts tout entiers d'une couche de stuc peinte de couleurs éclatantes, de façon à cacher partout la pierre. Aussi ne se donnait-on plus la peine de tailler et de polir les blocs.
Les Égyptiens voulaient que leurs monuments fussent éternels, ils évitaient tout ce qui aurait pu les rendre moins solides. Ils savaient faire des voûtes (on en a trouvé dans des constructions très anciennes) ; mais ils savaient aussi qu'une voûte finit toujours par fléchir parce qu'elle est poussée des deux côtés. Aussi, dans les beaux monuments, n'ont-ils jamais construit de voûtes. C'est avec des blocs de pierre posés horizontalement qu'ils recouvraient les murs, ou les colonnes.

L'Égypte était couverte de monuments ; il y en avait dans toutes les villes. Mais, dans la Basse-Égypte, presque tous ceux qui s'élevaient au-dessus de terre ont été détruits à la longue par les habitants ; il n'est resté que les Pyramides.
Les monuments de Thèbes, au contraire, n'ont pas été détruits ; le pays était devenu si désert que les moines chrétiens s'y retiraient pour vivre seuls. Plus tard, des fellahs sont venus au milieu des temples bâtir de misérables huttes, qui ont formé les deux villages de Karnak et de Louqsor."



extrait de l'Histoire ancienne narrative et descriptive de l'Orient et de la Grèce, 1903, par Charles Seignobos (1854-1942), historien français, "un des acteurs majeurs de l'histoire méthodique, qui repose sur la lecture critique des sources manuscrites".  

La vie sociale et privée des anciens Égyptiens, selon Paul Gaffarel

Tombe de Nébamon, vers 1350 avant notre ère, British Museum
"Mieux encore que la vie politique, nous connaissons, grâce aux monuments et aux témoignages antiques, la vie sociale et privée des Égyptiens. Il y aurait un livre à composer sur leurs festins, leurs jeux et leurs divertissements. Nous voyons leurs enfants jouer aux billes, aux dés, aux volants, à saute-mouton. Nous assistons aux réunions des hommes, où, paraît-il, la tempérance n'était pas toujours rigoureusement observée, car les monuments figurent de gais compagnons, que leurs amis sont obligés de soutenir ou même de porter sur leurs épaules. On s'invitait à des soirées pour entendre des concerts ou voir des danses aussi voluptueuses que celles des modernes aimées. Les orchestres se composaient d'instruments variés, harpes, guitares, flûtes, trompettes et castagnettes. On applaudissait comme aujourd'hui. Des jeunes filles passaient des rafraîchissements et des éventails aux invités des deux sexes, assis sur des chaises et des fauteuils semblables aux nôtres. Les femmes étaient parées de riches étoffes, ornées de beaux dessins brodés à l'aiguille. Elles étaient élégamment coiffées. Elles recouraient même déjà aux artifices des ornements postiches, car on conserve dans nos musées des perruques blondes et tressées. Elles portaient des colliers et des ceintures brillantes, et leurs doigts étaient chargés de bagues.
Nous pouvons aussi suivre, dans l'exercice de leurs professions, les divers corps de métiers. Les tisserands font aller leurs navettes, les cordonniers sont à leur échoppe, les collecteurs de grains amassent les provisions. Ici un médecin tue ses malades d'après l'ordonnance, et un fabricant de caisses à momies prépare leurs dernières demeures : là les potiers façonnent des ustensiles, et des portefaix, attachés à des câbles ; traînent avec effort un colosse de pierre, pendant que leurs aides humectent les cordages et graissent le sol factice sur lequel roule la pesante masse. Ce qui frappe surtout dans la représentation de ces travaux manuels, c'est la ressemblance des procédés. Il semble que les mêmes besoins aient toujours abouti à des résultats identiques. 

À ne considérer que les apparences, l'existence des Égyptiens paraît douce et facile, et pourtant la condition des classes ouvrières était des plus dures. Ils gagnaient à peine de quoi nourrir leur famille. "J'ai vu le forgeron à ses travaux, écrivait un vieux scribe du temps de la douzième dynastie, à la gueule du four. Ses doigts sont comme des objets en peau de crocodile. Il est puant plus qu'un œuf de poisson. La nuit, quand il est censé être libre, il travaille encore après tout ce que ses bras ont fait...
Le tailleur de pierres cherche du travail... ses genoux et son échine sont rompus. Le barbier rase jusqu'à la nuit... Il se rompt les bras pour emplir son ventre... Quant au maçon, ses deux bras s'usent au travail, ses vêtements sont en désordre, il se ronge lui-même, ses doigts lui sont des pains ; il ne se lave qu'une fois par jour... Le tisserand est plus malheureux qu'une femme. Ses genoux sont à la hauteur de son cœur; il ne goûte pas l'air libre... Le cordonnier mendie éternellement. Sa santé est celle d'un poisson crevé. Il ronge le cuir pour se nourrir, etc." 

Ces portraits sont sans doute trop chargés. D'ailleurs sous la salutaire influence de la religion, et grâce à l'activité de l'administration, sans parler de la beauté du climat et de la fécondité du sol, les Égyptiens oubliaient qu'ils n'étaient pas libres et ne s'occupaient que d'assurer leur bien-être."

extrait de Histoire ancienne des peuples de l'Orient jusqu'au premier siècle avant notre ère, 1879, par Paul Gaffarel (1843-1920), historien français, auteur de nombreuses publications sur Marseille et l’histoire coloniale, professeur à la faculté des lettres de Dijon.
Son Histoire ancienne des peuples de l'Orient jusqu'au premier siècle avant notre ère, éditée en 1879, fut adoptée par le Conseil de l’Instruction Publique pour les bibliothèques scolaires.

"Les Égyptiennes avaient le désir de préciser leur beauté naturelle par les merveilleux artifices de la coiffure" (Stéphane, coiffeur)

Peinture de la chambre funéraire de "Userhet"
 "Il y a des milliers d'années, les Égyptiennes avaient le désir de préciser leur beauté naturelle, par les merveilleux artifices de la coiffure et de ses attributs. Déjà donc, dans la vieille Égypte, la toilette était, pour la femme de haut rang, d'un intérêt aussi puissant que pour la grande élégante de nos jours. (...)
La coiffure était la partie la plus riche de l'habillement. Sa préparation constituait une laborieuse opération. En premier lieu, la coiffure exigeait certainement que la chevelure fût coupée à différentes longueurs bien étagées. Ensuite, elle était séparée en centaines de petites mèches que l'on formait en nattes. L'ensemble obtenu par ces fines petites tresses - partant toutes du sommet de la tête - grâce à la coupe préalable, se disposait naturellement en chute verticale et étagée, couvrant le front, les tempes et les épaules.
La coiffure, dans la pratique, connut certainement d'autres dispositions. Nous retrouvons une coiffure aux cheveux roulés en spirales et formant de longues boucles, toutes d'épaisseur égale et très nettement roulées. Elles tombent droites, presque rigides autour du visage et sur la nuque. Le dessus de la coiffure épouse la conformation de la tête.
En raison de la longue préparation que nécessitait la réalisation d'une coiffure avec des cheveux naturels, généralement très abondants, la perruque fut d'un usage presque général. Cette chevelure fausse est d'un poids considérable. Il s'en fit de couleur bleue. La perruque était en laine chez les pauvres, en cheveux de coupe chez les riches.(...)

On piquait dans les cheveux, des peignes décoratifs - en bois - à dents très courtes, ornés parfois à la partie supérieure de figures d'animaux. (...)
Chez ce peuple industrieux, la fabrication des fleurs artificielles était aussi courante que de nos jours. Les coiffures étaient agrémentées de ces imitations florales, éclatantes de couleurs.
Il est certain que, dès ces temps reculés, la chevelure était considérée comme la plus précieuse des parures naturelles et que l'offrir en sacrifice était un présent digne des divinités.
Bérénice, reine d'Égypte, pendant une campagne entreprise par son mari, et craignant pour sa vie, fit vœu de consacrer ses cheveux à Aphrodite. Le roi ayant triomphé, elle sacrifia sa chevelure. Mais celle-ci disparut du temple de la Déesse. L'astronome Conon persuada la reine que sa chevelure avait été emportée au ciel et changée en astre. Il donna à une constellation de sept étoiles - qu'il venait de découvrir - le nom de "Chevelure de Bérénice". Les poètes chantèrent cette métamorphose.
Les habitants de la contrée du Nil, pour résister à l'éclat extraordinaire du soleil, durent se protéger de ses rayons brûlants et portèrent des bonnets dénommés "Claft". Mais l'éveil du bon goût féminin fit de ces couvre-chefs des coiffures riches et variées ; certains furent combinés à la chevelure, avec beaucoup de recherche et d'originalité.
La moindre parure était la bandelette. Pour les grandes cérémonies les ornements étaient plus importants et les coiffures étaient rehaussées de diadèmes d'or. Certains de ceux-ci comportaient des garnitures importantes figurant des pintades, des oiseaux aux plumes de couleurs vives, des têtes de faucons, d'éperviers, des plumes d'autruches montées très droites et très hautes, ou encore des riches parures cloisonnées d'or, serties de lapis, de grenats, de turquoises ou enfin des fleurs de lotus.
Les coiffures royales étaient seules à être surmontées du reptile sacré des Égyptiens : la vipère, attribut des Pharaons. (...)
Bien que l'art égyptien fût un art libre et aisé, il ne nous laisse qu'une idée imprécise du faste de la parure des reines égyptiennes, dans leur luxe éblouissant."



extrait de L'art de la coiffure féminine : son histoire à travers les siècles, 1932, par Stéphane (19..?-....), coiffeur. Aucune information à notre disposition sur cet auteur.

mardi 20 novembre 2018

"Thèbes est peut-être la ville la plus intéressante d’Égypte" (Edith Louisa Butcher)

Illustration extraite de l'ouvrage

"Thèbes, aujourd'hui appelée Louqsor, est peut-être la ville la plus intéressante d’Égypte. Là est le superbe temple de Karnak, dont la construction se poursuivit pendant plus de deux mille ans et qui mit ensuite deux mille ans à tomber en ruine. Les ruines en sont encore debout, et elles nous présentent l'histoire d’Égypte, gravée sur la pierre, depuis Usertesen, de la douzième dynastie, jus-qu'au jour où l'empire florissant de jadis devint une province romaine. 
On y peut contempler les grandes routes qui reliaient entre eux ces merveilleux temples ; elles étaient bordées de sphinx dont les restes mutilés ornent encore maintenant le bord du chemin. Des processions somptueuses traversaient le fleuve, allant des temples situés sur la rive orientale à ceux qui couvraient la rive opposée. Elles couchaient dans les flancs de ces collines stériles les morts puissants, et aujourd'hui, le voyageur venu des lointaines contrées de l'Occident, dont l'existence était presque ignorée à l'époque où les Pharaons régnaient sur le Nil, va profaner d'un regard curieux ces dépouilles exposées dans des vitrines. 
Là aussi se dresse, sur la rive occidentale, le temple de la plus grande reine d’Égypte ; il porte, gravée sur ses murailles, la longue histoire de son règne plein de magnificence. C'est dans une des châsses de ce temple que fut trouvée la vache Hathor qui orne actuellement le Musée égyptien. 
On a écrit bien des livres savants sur les ruines émouvantes et superbes de Thèbes aux cent portes ; mais elles sont d'un intérêt si profond et si pathétique que, même s'il avait lu tous ces livres, le visiteur aurait besoin de plusieurs semaines pour pouvoir étudier avec fruit ces splendeurs écroulées. Or les compagnies de bateaux à vapeur pour touristes lui accordent tout juste quatre jours."


extrait de En Égypte : choses vues, 1913, par Edith Louisa Butcher (1854-1933). Née Edith Louisa Floyer, elle a épousé, le 26 juin 1896, à l’âge de 42 ans, le révérend Charles Henry Boucher, chapelain de l'église anglicane All Saints Church à Ezbekiyya au Caire



 

"L’œuvre de la nature reste infiniment supérieure, en Égypte, à l’œuvre de l'art" (J. de Beauregard)

Jean Pascal Sebah, Statue de Ramsès

"Entre son lac, le désert, et le fleuve, Memphis régnait superbe, avec ses six lieues de pourtour : elle pouvait se croire sûre de l'avenir. Mais non : Memphis est là, au contraire, avec Babylone, Ninive, Balbeck, et vingt autres gigantesques cités aux constructions cyclopéennes, pour proclamer que l'avenir se rit des créations humaines, et n'appartient qu'à Dieu ! Au XIIe siècle, quand Abdallatif visitait les ruines de Memphis, elles étaient encore assez considérables pour qu'il ait pu dire qu'elles "confondent la raison". Depuis, on a bâti le Caire, avec leurs débris : mais la nature réparatrice a fait à Memphis une sépulture digne d'elle ; le Nil a recouvert la plaine de son limon ; et une forêt de palmiers a poussé dessus, qui balancent, au sommet de troncs énormes, leurs palmes gracieuses sur la nécropole à jamais endormie. Au surplus, pareille à un des bois sacrés de la mythologie antique, cette forêt garde un trésor qui en dit plus, sur l'âme de l’Égypte et la nature de son génie, que ne le feraient peut-être, si elles existaient encore, les ruines accumulées des palais et autres monuments granitiques de la capitale : c'est le colosse de Ramsès II, le plus glorieux des Pharaons (...). Couchée maintenant sur le dos, sous de verts ombrages, la statue de Ramsès a été trouvée, presque intacte, il y a quelques années, dans le lac de Bédrachein : seuls, les pieds ont disparu. Or, l'illustre Pharaon la fit élever en souvenir de la victoire qu'il venait de remporter, à Kadesch, en Palestine, sur les Kétas et autres peuples de l'est. (...)
... cette tête qui porte la double tiare des Pharaons et qui rappelle, par la courbe du nez et la grosseur des lèvres, le type sémitique, a une incroyable expression de jeunesse héroïque ; la bouche s'épanouit dans un noble sourire ; et une grande pensée dilate ces yeux pleins d'un clair courage : c'est un portrait parlant ! Le sculpteur inconnu, dont le ciseau inspiré a fait jaillir du granit ce monumental chef-d’œuvre, a donc réellement exprimé ici l'idéal d'un Pharaon, c'est-à-dire, d'après la pensée antique, d'un roi de justice et de vérité, d'un héros qui s'identifie avec le dieu national qu'il manifeste. Pour une fois, l'art égyptien a donc brisé, à Memphis, sa gaîne hiératique : il s'est affranchi des lourdes préoccupations tombales qui, partout ailleurs, lui ont brisé les ailes, en l'emprisonnant dans l'implacable donnée des Pyramides ; et ainsi, pour une fois, il a magnifiquement devancé l'art grec et moulé l'idéal dans la vie. Certes, je ne nie point que les Pyramides, le Sphinx, et les temples laissés par les Pharaons ne témoignent éloquemment de leur puissante imagination, et n'affirment bien haut leur goût prodigieux pour les édifices grandioses. Ils avaient indiscutablement le sentiment du beau et l'attrait du colossal ; ils l'ont même poussé à un degré extrême, au point de stupéfier, par leurs procédés de constructions, nos plus émérites architectes modernes, qui s'avouent impuissants à dégager l'inconnue de ces invraisemblables problèmes de balistique. Mais, tout compte fait, l’œuvre de la nature reste infiniment supérieure, en Égypte, à l’œuvre de l'art.
Quelque belles et imposantes que soient, par elles-mêmes, les masses de pierres, elles le sont encore davantage par le cadre enchanteur qui les enserre, par les sites incomparables dans lesquels des artistes épris du beau les ont placées : sans doute, ici, l'on admire les temples et les cônes cyclopéens ; mais on est plus ébloui encore par les spectacles insoupçonnés que la nature donne de ces merveilles, en les montrant sous des couleurs inconnues. Au contraire, avec cette statue de Ramsès, l'Art reprend tous ses avantages : elle en dit plus, à elle seule, que toutes les pyramides et tous les pylônes, parce que, encore un coup, dans ce pays où le côté pittoresque séduit plus que le côté architectural, on éprouve, en face de l'admirable colosse, la sensation du grand Art, tel que le conçurent les sculpteurs du roi Menés, devanciers, cette fois seulement, des Phidias et des Praxitèles."


extrait de
Parthénon, Pyramides, Saint-Sépulcre : Grèce, Égypte, Palestine, par J. de Beauregard (1844-1929), pseudonyme de l’abbé James Jean-Pierre Condamin, professeur de littérature étrangère et de littérature romane à l’Institut catholique de Lyon (France).

lundi 19 novembre 2018

"À Beni Hassan nous suivons de la première à la dernière les pratiques de l'agriculture égyptienne" (Max Dunker)

Récolte de fruits - tombe de Khnumhotep II (cliché Université de Macquarie)

"Si les grandes constructions nous montrent les derniers progrès d'une civilisation fort avancée, rien ne nous empêche de compléter le tableau en observant dans le plus grand détail l'état, la vie, les mœurs, les usages, les arts du pays. Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur les tombeaux taillés dans les rochers de Béni Hassan, de Berschéh et de Siout (moyenne Égypte) qui appartiennent à cette période de l'histoire d’Égypte. On voit sur les tombeaux de Berschéh le transport d'une statue colossale. L'inscription qui l'accompagne lui donne 6m,82 de haut. Elle est posée sur un traîneau et tirée à bras d'hommes. 
À Béni Hassan nous suivons de la première à la dernière les pratiques de l'agriculture égyptienne. Des bœufs ou des esclaves tirent les charrues qui sont de cinq modèles différents. À défaut de herse, des brebis et des chèvres enterrent en piétinant les grains ensemencés. Le blé coupé est mis en gerbes, foulé par des bœufs au lieu d'être battu, mis en sac et porté dans les greniers. On charge le lin sur le dos des ânes, on cueille le lotus et les figues, on vendange. Le raisin est tantôt foulé aux pieds, tantôt pressuré dans un pressoir à levier ; les vases remplis de vin s'en vont aux celliers. Nous voyons arroser les champs, cultiver les jardins, soigner les oignons ; nous voyons le régisseur et ses scribes. Le régisseur juge les ouvriers paresseux et négligents ; après avoir entendu l'accusation et la défense, il fait appliquer la bastonnade au coupable et présente au maître un rapport écrit sur l'incident. Nous suivons avec la même exactitude l'élève du bétail. Nous voyons de beaux troupeaux de bœufs, de vaches et de veaux, d'ânes, de brebis et de chèvres, à l'écurie ou au pâturage avec leurs bergers. Nous voyons traire les vaches, fabriquer le beurre et le fromage. Une foule de canards et d'oies, appartenant à diverses espèces garnissent les basses cours. Même facilité à étudier exactement les métiers à l'œuvre, grâce aux tableaux des tombeaux de Béni Hassan. Nous voyons filer et tisser ; nous suivons le potier dans toutes les phases de sa besogne, depuis la première manipulation de l'argile jusqu'à l'achèvement et à la cuisson du vaisseau. Le charpentier et le tourneur, le tanneur et le cordonnier, le forgeron et l'orfèvre, le tailleur de pierres et le peintre travaillent sous nos yeux ; nous voyons confectionner des rames, des lances, des javelots, des arcs et des flèches, des massues et des haches d'armes, préparer enfin et même souffler le verre en passant par toutes les opérations.
La maison égyptienne nous découvre tout son intérieur, simple ou riche, avec son mobilier complet, avec les chiens, les chats et les singes qui comptaient parmi les habitants. La domesticité est sur pied et la cuisine fonctionne en grand. Ailleurs ce sont des soldats de toute arme et des officiers de tout grade, la discipline et l'art, militaire en action, la bataille, le siège, le bélier qui bat les murs ennemis, le toit de boucliers sous lequel l'armée assiégeante s'approche pour donner l'assaut.
Nous voyons comment on prenait les oiseaux avec des pièges et des filets, les poissons à l'hameçon, au filet, avec une fourchette à deux ou à trois dents ; nous assistons à plusieurs sortes de chasses. De longues files
de lutteurs nous font voir toutes les attitudes de cet exercice qui paraît avoir été fort pratiqué. À divers autres exercices de gymnastique se mêlent des jeux de pur amusement, par exemple celui de la balle et celui de la mourre. Nous voyons des danseurs et des danseuses dans les attitudes les plus variées et les plus étudiées ; les harpes et les flûtes qui se font entendre offrent une grande diversité de formes. Voici un chanteur qu'un musicien accompagne avec la harpe ; deux chœurs, l'un d'hommes, l'autre de femmes marquent la mesure avec les mains et complètent le concert. Les grands nous apparaissent dans des barques ou des litières richement ornées ; ils ont un nombreux cortège dans lequel nous remarquons beaucoup de nègres, des nains et quelques monstres humains." 


extrait de Les Égyptiens : histoire de l'antiquité, par Max Dunker (sic pour Duncker) ; traduction Mossmann.  Maximilian Wolfgang Duncker (1811-1886) était un historien et homme politique allemand

À travers le Delta (Saïs, Dessouk, Fouah, Rosette...), par Maxime Legrand


"Un bourg du Delta" - illustration extraite de l'ouvrage de l'auteur

"Le monde ne renferme pas de terres plus fertiles que ces rives du Nil ; il en renferme peu qui mettent à plus rude épreuve l'industrie du cultivateur. Des appareils de diverses sortes sont employés pour l'arrosage des buissons de cotonniers, des champs de blé, de lin et d'indigo.
Mais que sont ces bourgs bâtis juste sur la rive et les habitations qu'ils contiennent ? Un torchis de limon du Nil, un toit en branches et en pousses de palmiers sur lesquelles on étend de la terre, voilà la cabane d'un fellah pauvre ; les paysans riches habitent des maisons de briques séchées au soleil ; les maires de village, assez fréquemment, des bâtisses somptueuses en briques cuites. Aucune fenêtre n'ouvre sur la rue ; au-dessus de beaucoup de portes, des ornements fort simples, losanges, oves, spirales. Des tas d'ordures, recouverts de mauvaises herbes, dans lesquels les chiens poltrons cherchent leur nourriture avec force glapissements, barrent la rue du village ; parfois on rencontre le cadavre en décomposition d'un âne tombé sur place. Un minaret domine huttes et maisons ; des sycomores, le plus bel ornement de la localité, étalent leurs couronnes ombreuses, des dattiers élancés se bercent au vent, des acacias couverts de longues grappes de fleurs exhalent un doux parfum, des tamaris toujours verts ou des caroubiers s'élèvent, chargés de leurs gousses. (...)

Qu'on laisse le bateau et qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, on trouve, un peu plus loin vers le nord, un bourg, des collines de décombres, un petit lac ; sur le bord de l'eau, des cigognes et une bande de hérons argentés, qui laissent approcher jusqu'à la distance de quelques pas, avant de détourner leur cou gracieux et de s'élever sur leurs ailes, pour s'en aller planer dans la direction du Nil, comme un nuage blanc. Ce sont les ruines de Saïs, la brillante résidence des Pharaons, la ville savante où florissait une école non moins célèbre parmi les Grecs que parmi les Égyptiens. Le bourg, dont la mosquée s'élève auprès des ruines, a conservé le nom orgueilleux de Saïs, sous la forme Sa ou Sa-el-Hagar. Jamais la prospérité matérielle de l'Égypte, jamais le nombre de ses villes et de ses habitants n'a été porté aussi haut qu'il le fut sous le règne de cette dynastie saïte, amie des Grecs. Mais depuis ? Un sentiment d'épouvante glace le sang, quand on jette les yeux sur les plaines désertes et sur les misérables ruines grises qui nous entourent. Pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, Saïs est encore citée comme étant le siège d'un évêché. Plus tard, nulle mention n'est faite de son existence : quant à son passé, il vivra toujours dans la mémoire des hommes.
Plus loin encore vers le nord, après trois heures de navigation, on arrive dans le port d'une jolie ville, Dessouk. Son marché hebdomadaire et son marché aux chameaux sont renommés. Devant la mosquée du cheik Ibrahim, paysans et Bédouins, en groupes pittoresques, font affaire, bavardent, jouent les uns avec les autres. La coupole majestueuse de la mosquée vient d'être fraîchement peinte, car bientôt, huit jours après la foire de Tantah, le jour de fête du saint de Dessouk, dont la renommée ne le cède, en Égypte, qu'à celle du saint Seyid-el-Bedaoui de Tantah, sera célébré par la prière et le marché annuel, par des récitations du Koran, enfin par des danses religieuses et des réjouissances publiques. Rien de plus oriental que ce spectacle. Parmi les femmes qui apportent au marché des légumes et de la volaille, ou vont en groupes animés s'approvisionner d'eau pour les besoins de la maison, se glisse plus d'une apparition pittoresque. Peut-être est-ce à Dessouk que s'élevait l'ancienne Naukratis.
Si l'on continue vers le nord, on rencontre sur la droite la petite ville proprette de Fouah, sur la gauche Foum-el-Mahmoudieh, où des machines à vapeur refoulent l'eau du fleuve dans le canal qui réunit Alexandrie au Nil. On passe ensuite devant la colline d'Abou-Mandour, couronnée de palmes, et le port de Rosette apparaît, encombré de bateaux arabes. Beaucoup de maisons de belle apparence, ornées de balcons, élevées à plusieurs étages, et presque européennes d'extérieur, donnent l'impression d'une ville trop spacieuse pour ses 17.000 habitants. Les jardins de Rosette sont charmants et bien entretenus ; la ville s'appelait en copte Ti Rashit, qu'on peut traduire par la Ville de la Joie. En sortant par la porte du nord, on rencontre quelques ouvrages de défense, entre autres le fort Saint-Julien. C'est en ce lieu qu'en 1799 fut trouvée la célèbre pierre de Rosette."  


extrait de La Vallée du Nil, époque contemporaine, 1892, par Maxime Legrand

Quand la nuit tombe sur la vallée du Nil : "Une paix qu'aucune parole humaine ne saurait traduire", par Jacques du Tillet

peinture d'Augustus Osborne Lamplough (1877-1930)
"Les sabots de nos ânes, ouatés tout à l'heure par l'épaisseur du sable, résonnent sur un sol rocheux où roulent des cailloux polis. Nous avançons jusqu'à l'extrémité du plateau, et notre vue s'étend sur le Désert.
Des dunes allongent leurs courbes molles et sans fin, et pas une aspérité ne vient en rompre le trait pur. Elles se croisent, se succèdent, se quittent et se rejoignent à travers l'immensité.
À nos pieds, des vallons ouvrent leurs creux 
sombres, et le sable dont ils sont revêtus est uni et miroitant comme une étoffe de soie. Des sentiers s'indiquent, tracés par les pieds lourds des chameaux, et leur ligne droite s'affine jusqu'à l'horizon... Le soleil baisse. Les ombres grandissent, s'étalent, se couchent. A l'Ouest, le ciel flambe, tout rouge. Vers l'Est, le Caire est inondé de lumière. Des Pyramides jusqu'au Mokattam, un immense voile rose semble étendu. Les Pyramides sont roses, le Nil débordé roule ses flots roses jusqu'au pied de la falaise. Des eaux tranquilles, émergent des villages aux maisons basses, qui se reflètent dans le fleuve avec une incroyable netteté ; la digue qui les relie à la terre est marquée d'un trait mince. (...)
L'air est d'une pureté insoupçonnable, d'une immobilité prodigieuse ; ni les feuilles ni les palmes ne bougent ; au-dessus de nous, pas un souffle : au-dessous de nous, pas un bruit. La vie de la nature semble interrompue.
Rapidement, le jour baisse. Et alors, c'est - pendant cinq minutes... dix minutes... que sais-je..: on perd la notion du temps... -, c'est la plus merveilleuse vision qui soit au monde !...
L'ombre descend sur la vallée du Nil, non pas l'ombre pesante et noire de nos pays du Nord, mais une ombre douce, légère, et transparente. Le fleuve, ses forêts, ses villages, ses lacs sont teintés de mille nuances infiniment tendres. On dirait que la lumière, avant de disparaître, veut les envelopper d'une dernière caresse. Les palmes les plus élevées, les plus hautes maisons des villages brillent, comme dorées ; plus bas, le Nil est mauve, violet, gris perle...
Une petite barque passe au loin, et son sillage plus foncé ride seul l'immobilité des eaux. C'est une paix qu'aucune parole humaine ne saurait traduire... Et le rose brille encore là-haut sur les minarets de la citadelle, il monte lentement le long de leurs pointes effilées ; une minute encore, et il s'est éteint... Derrière nous, brusquement, le soleil tombe et disparaît dans la splendeur vide... Et, aussitôt, presque sans transition, c'est la nuit. Le ciel est bleu clair, presque blanc. Les étoiles s'allument, leur scintillement se reflète dans les eaux calmes, et c'est la Lune, maintenant, qui argente, de sa lueur nacrée, l'inexprimable sérénité des choses..." 



extrait de En Égypte, 1900, par Jacques Du Tillet (1857-1942), homme de lettres et critique français

samedi 17 novembre 2018

"L'art égyptien, pendant son long développement, n'est point resté immuable" (Charles Bayet)

illustration extraite de Histoire de l'art dans l'antiquité (Perrot, Chpiez)
 "L'art égyptien, pendant son long développement, n'est point resté immuable ; il apparaît fort différent, selon qu'on l'étudie à Memphis ou à Thèbes.
À Memphis, il est surtout connu par des monuments funéraires ; les temples ont disparu. La tombe est une demeure : le double y habite, c'est-à-dire "un second exemplaire du corps en une matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée, mais aérienne, de l'individu, le reproduisant trait pour trait". De là l'importance de l'architecture funéraire. (...)

(Les) vieux artistes étaient (...) d'admirables portraitistes ; il en faut chercher la raison dans les croyances religieuses du temps : on pensait que, si la momie était détruite, l'existence du double était encore possible, à la condition qu'il existât du mort une image scrupuleusement exacte.
Quant aux bas-reliefs et aux peintures, ils représentent souvent la vie terrestre du mort et initient ainsi aux mœurs de l'ancienne Égypte. La peinture égyptienne a ignoré l'art de la perspective et des nuances, elle procède par tons francs qu'elle juxtapose : l'ensemble forme une décoration éclatante, mais fort différente de nos procédés et de nos conceptions modernes.
Pendant
(la période thébaine et saïte), l'art funéraire conserva la même importance, et les nécropoles de Thèbes, d'Abydos, de Syout, de Beni-Hassan en offrent de nombreux spécimens ; mais alors les grands temples doivent surtout fixer l'attention. Voici quelle en était la disposition ordinaire. Une avenue, bordée de sphinx, longue parfois de deux kilomètres, conduisait à une porte qui donnait accès, non point dans le temple même, mais dans l'enceinte sacrée qui l'entourait. Cette entrée, pylône, avait un aspect monumental ; la porte était accompagnée de deux massifs pyramidaux, devant lesquels se dressaient des mâts pour les étendards, des obélisques, des statues colossales. 
Toute l'enceinte était délimitée par un mur épais. À l'intérieur s'étendaient de petits lacs sur lesquels, à certains jours de fêtes, voguaient des barques magnifiques, chargées des images des dieux. Un nouveau pylône marquait l'entrée du temple même.
Là, au fond d'une cour, s'ouvrait la grande salle, salle de l'assemblée ou de l'apparition, d'après les documents égyptiens ; les nombreuses colonnes qui en soutiennent le plafond l'ont fait appeler salle hypostyle. La foule s'y tenait, tandis que le roi et les principaux prêtres pénétraient dans le sanctuaire, où était placée l'image du dieu ; derrière le sanctuaire se trouvait une sorte de sacristie. Chacune de ces salles pouvait être répétée et l'étendue du temple était souvent immense. (...)
Le temple égyptien est d'aspect massif ; il semble qu'on ait voulu plutôt étonner le regard par l'énormité des dimensions que satisfaire le goût par l'harmonie des proportions ; le détails mêmes de la construction sont souvent négligés. Les architectes ne sont point arrivés à constituer des ordres, comme les Grecs ; mais leurs épais piliers, leurs colonnes, offrent des types assez variés ; souvent les chapiteaux affectent la forme d'une fleur qui s'évase et, d'ailleurs, la flore du Nil, le papyrus, le lotus, occupe une large place dans leur ornementation.
Quant à la sculpture, elle perd peu à peu les caractères qui la distinguaient dans les belles œuvres de la période memphite. On abandonne la reproduction exacte des traits pour donner aux figures des proportions plus sveltes que la nature ; on simplifie le modelé.
Le même type de tête est sans cesse reproduit : des yeux fendus en amande, des lèvres toujours souriantes, une finesse qui charme, mais ne varie guère. Les attitudes aussi sont uniformes ; l'art devient conventionnel, mais il est souvent d'une rare élégance qu'on retrouve dans tous ses produits, pièces d'orfèvrerie ou ustensiles aussi bien que bas-reliefs. L'emploi de matériaux très durs, tels que le granit, substitués au bois ou à des pierres plus tendres, a contribué à cet affaiblissement du modelé dont l'artiste, qui ne disposait que d'instruments imparfaits, ne savait plus préciser les détails.
Même sous la domination des Ptolémées, les traditions de l'art égyptien se maintinrent, tout en se combinant avec des influences grecques ; mais alors il avait perdu toute force d'invention." 



extrait de Précis d'histoire de l'art, 1886, par Charles Bayet (1849-1918),
docteur ès-lettres, historien spécialiste de l'art byzantin, membre des Écoles françaises de Rome et d'Athènes, professeur de la Faculté de lettres de Lyon et recteur de l'Académie de Lille.

lundi 12 novembre 2018

"Les arts du dessin, en Égypte, restèrent constamment asservis aux préjugés religieux" (Pierre Toussaint Dechazelle)

Hiéroglyphe d'un vautour portant le flagellum ou Nekhekh - photo extraite de Pinterest (auteur du cliché non mentionné)
"Il n'est pas douteux que les peuples anciens, cherchant à préserver de l'oubli leurs traditions historiques, ou religieuses, avant la création d'un alphabet, commencèrent par tracer l'image des objets qui pouvaient les aider à transmettre d'âge en âge ces souvenirs intéressants.
Les Égyptiens débutèrent ainsi dans la pratique du dessin. Cet art, chez eux, doit être considéré comme une branche perfectionnée de l'écriture hiéroglyphique. Leurs prêtres, qui, sous l'autorité d'un monarque, formaient néanmoins dans l'état une sorte d’oligarchie, se tenaient en garde contre toute innovation qui pût porter atteinte aux préjugés sur lesquels s'appuyait leur crédit. Ils prescrivirent conséquemment aux statuaires et aux peintres du pays la forme emblématique des effigies de leurs diverses divinités. Eux-mêmes, peut-être, en fabriquèrent les premiers modèles. Ces types sacrés furent déposés dans l'intérieur des temples, et les copistes durent s'y conformer, dans la suite, avec la plus scrupuleuse exactitude : le moindre changement, un élan de génie de la part de l'artiste, eussent été punis comme un acte d'impiété. Quant à l'imitation des objets qui n'avaient pas un rapport direct avec les mystères du système religieux, cette imitation n'était pas aussi rigoureusement exigée. Quoi qu'il en soit, au temps où Platon fit le voyage de l'Égypte, les ouvrages de sculpture n'y différaient, en aucun point, du caractère de ceux qui avaient été exécutés mille ans auparavant. (...)

La profonde vénération dont les Égyptiens étaient pénétrés pour les morts, ne permettant pas la dissection des cadavres, leurs artistes n'avaient aucun moyen de bien connaître le jeu des muscles et le secret mécanisme des mouvements du corps humain. L'embaumement ne pouvait procurer aux sculpteurs ou aux peintres qui, par faveur, assistaient à l'opération, que l'inspection des entrailles. D'après cela, la nécessité de suivre ponctuellement, pour la forme de leurs figures, les modèles de première fabrication, doit-on s'étonner que les attitudes aient été presque toujours les mêmes ? Elles étaient raides et comme sans mouvement ; mais, dans l'ensemble, les proportions ne manquaient pas d'une certaine justesse. (...) Les statuaires égyptiens, nous le répétons, s'occupaient moins de la fidèle imitation des objets de la nature, que des moyens de rendre significatives leurs images symboliques ; ils ajustaient aux simulacres de leurs principales divinités des têtes de chien, des têtes d'épervier, des cornes de génisse, etc. 
Les ibis, oiseaux du pays qui faisaient la guerre aux reptiles, les scarabées, emblèmes de la transmutation des corps, étaient figurés sur les pierres tumulaires, les obélisques et autres monuments publics. L'Andro-sphinx occupait, en qualité de gardien, l'entrée des temples. Les peintures des Égyptiens, enfin, composées d'objets également fantastiques, n'étaient que de grossières images, enluminées de teintes crues sans nulle intelligence de clair-obscur.
Les hiérogrammatées, collège de prêtres auxquels on confiait le soin des archives religieuses et civiles, se riaient entre eux de la crédulité d'une multitude ignorante qui, n'ayant aucun préservatif contre la séduction des sens, passait, sans s'en douter, d'un culte purement relatif, à l'adoration directe ; le vulgaire se prosternait devant l'animal vivant dont il avait remarqué l'empreinte dans l'alphabet sacré.
(...) les arts du dessin, en Égypte, restèrent
constamment asservis aux préjugés religieux (...)."

extrait de Études sur l'histoire des arts, ou Tableau des progrès et de la décadence de la statuaire et de la peinture antiques au sein des révolutions qui ont agité la Grèce et l'Italie. Grèce, 1834,  par Pierre Toussaint Dechazelle (1751-1833), peintre, littérateur, dessinateur lyonnais, mais également homme d’affaires, fabricant de tissus et à l’origine de la prestigieuse maison de soieries Prelle

dimanche 11 novembre 2018

Les artistes égyptiens étaient "des ouvriers chargés de faire de l'histoire plutôt que de l'art" (Louis-Auguste Martin)

 
temple de Ramsès II - Abou Simbel - photo MC
"L'architecture égyptienne (...) subit dans les premiers temps d'heureuses modifications ; il y a loin des Pyramides aux monuments de Thèbes et de Memphis. L'architecture qui s'est formée et développée en Égypte, présente un cachet unique, original. Exécutés sous l'inspiration des rois et des prêtres, les palais et les temples ont affecté un style uniforme, et obéi comme les hiéroglyphes à une plan et à des règles déterminés. L'artiste n'inventait pas, il copiait ; aussi Platon rapporte-t-il que des modèles étaient déposés dans les temples ; qu'il était défendu aux artistes, sous peine de sacrilège, de rien changer aux règles : "Il y a plus de dix mille ans, ajoute-t-il, que ces règles ont été posées, et les œuvres de ces temps reculés n'étaient ni plus ni moins belles que celles de nos jours ; elles sont toutes, sans exception, travaillées sur un modèle."
Et, en effet, les plus anciennes peintures sont identiquement pareilles aux plus modernes ; les différences qu'on peut y remarquer sont en faveur des premières, la domination étrangère ayant amené la décadence de toutes choses en Égypte.
Les artistes n'étaient donc plus que des ouvriers chargés de faire de l'histoire plutôt que de l'art, d'exécuter des monuments et des inscriptions commémoratifs de grands événements et de hauts faits, de traiter des sujets religieux et politiques, d'après une formule consacrée.
On trouve encore à Thèbes des débris de constructions très anciennes qui ont servi de matériaux pour des édifices qui datent de plus de quatre mille ans. Les plus simples ornements de ces édifices consistent en emblèmes qui renferment des dates et des faits historiques. Des bas-reliefs, entremêlés d'inscriptions, représentent avec fidélité la physionomie, le costume et les habitudes des peuples étrangers vaincus parles Pharaons.
Quant aux pyramides, les avis sont très partagés sur le mode de construction qu'on employa pour les élever. L'époque très ancienne où elles furent élevées ne saurait être déterminée positivement ; elles annoncent l'art dans son enfance, celui des constructions massives succédant aux blocs informes superposés. (...)

Une inscription rapportée par Diodore de Sicile constate que Sésostris n'employa aucun Égyptien aux monuments qu'il fit construire. Il n'est pas probable qu'on en ait agi ainsi pour les pyramides, car leur édification ayant exigé un trop grand nombre de bras, et remontant à une époque où les Égyptiens songeaient plutôt à s'organiser au dedans qu'à faire des expéditions au dehors, elles durent être à la fois les premiers temples élevés par les Égyptiens aux dieux, et les premiers tombeaux consacrés à leurs rois." 

extrait de Les civilisations primitives en Orient : Chinois, Indiens, Perses, Babyloniens, Syriens, Égyptiens, 1861, par Louis-Auguste Martin (1811-1875),
historien, littérateur, photographe, sténographe de la Chambre des députés.

Il y a, en Égypte, "fusion intime entre la nature et les monuments" (Jacques du Tillet)

illustration extraite de L'Égypte, par Georges Ebers, 1881
"C'est toujours la Nature qu'il faut regarder pour comprendre les ouvrages des hommes ; elle est le modèle originel, celui qui a frappé les regards de l'humanité première, celui qu'on a d'abord tenté d'imiter. Deux choses sont caractéristiques, dans cette vallée du Nil : les dimensions sont énormes, et les lignes sont droites. Les collines qui l'encadrent descendent perpendiculairement vers le sol ; leurs flancs, dépouillés par l'ardeur du soleil, laissent voir les couches successives qui les ont formées. Jusqu'au sommet, c'est une superposition de lignes horizontales, s'élevant au-dessus de la vallée plane. La crête des collines est horizontale aussi, sans qu'un col ou un pic en vienne rompre l'uniformité droite. Et toutes ces lignes parallèles, se prolongeant à perte de vue, semblent reculer l'horizon jusqu'à l'infini.
Ces deux caractères,vous les retrouvez dans les monuments de l'ancienne Égypte. La ligne horizontale et la ligne verticale sont exclusivement employées ; seules, les assises des pylônes descendent obliquement vers le sol.

Partout, c'est le "couloir" du Nil, large ou long, toujours coupé à angle droit ; les carrés succèdent aux rectangles, et les rectangles aux carrés. Nulle part l'angle n'est évité. Il est accusé au contraire, et marque le plan des moindres chapelles. Rectangulaires aussi, les sortes de "places" où s'élevaient les obélisques. Et les longues avenues de béliers, qui joignaient les temples au Nil, s'allongent toutes droites, tirées au cordeau. Les piliers ou les colonnes sont arrondis, et aussi les larges bases sur lesquelles ils reposent. Mais la toiture qu'ils supportent est faite de dalles horizontales, et eux-mêmes s'élèvent verticalement sur le sol. Avec leurs chapiteaux en forme de plantes, et rapprochées comme elles sont, ces colonnes, si l'on y met un peu de bonne volonté, rappellent assez bien les bois de palmiers qui ombrageaient les alentours des sanctuaires. Ainsi l'imitation de la nature est sensible dans ces temples à l'aspect raide.
Vues de loin, - j'entends vues d'après les dessins et les reproductions des musées, c'est-à-dire séparées de leur cadre, - ces implacables lignes droites donnent une impression de monotonie écrasante. Et, sans doute, même en Égypte, on est un peu "écrasé" par ces
masses gigantesques. Mais, si quelque monotonie subsiste, elle est causée surtout par les formes pareilles, pareilles au moins pour les profanes, qu'on retrouve dans chaque temple.
Nos églises, aussi, sont construites sur un plan identique : ce qui les varie, c'est la richesse ornementale, la fantaisie inépuisable des sculptures. Cet élément de variété manque aux temples égyptiens. Les sculptures, - les ciselures, plutôt, - en creux ou en relief, n'altèrent en rien la ligne générale. Et cette ligne est la même partout.
Mais elle est la seule aussi qui convînt en ce pays. Au-dessus du fleuve aux rives plates, les terrasses et les portiques se dressent avec majesté. Il y a, en vérité, fusion intime entre la nature et les monuments. Ceux-ci répètent le dessin calme et austère des collines ; et le faîte de celles-ci, droit sous le ciel clair, semble un immense pylône gardant l'entrée d'un temple fabuleux."

 
extrait de En Égypte, 1900, par Jacques Du Tillet (1857-1942),
homme de lettres et critique français