jeudi 29 novembre 2018

"L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil" (Karl Ritter)

Carl Wuttke, Morning mood at the lake of Karnak, 1910
"Du haut des catacombes, le voyageur contemple avec admiration le monde de ruines étendu sous ses yeux, la ville de Thèbes aux cent portes, le centre de la plus ancienne et de la plus haute civilisation du passé, la cité des palais et des temples dont les merveilles couvrent la surface de la terre et peuplent ses entrailles ! Élevée par une population innombrable, par des prêtres intelligents, par de puissants monarques ; arrachée à grand travail du flanc des monts ; enrichie par un commerce florissant avec le pays des Nègres et des Éthiopiens, avec l'Arabie, la mer Érythrée, l'Indus et le Gange ; conservée, ennoblie, décorée par les sciences et les arts, elle servit de maîtresse et de modèle aux peuples de toutes les zones et de tous les âges.
La simplicité de ses éléments, la majestueuse unité de son ensemble éveillent le respect et la pensée, et font pressentir quelle influence elle a exercée sur l'esprit humain, dans tous les temps, dans tous les lieux. Les rapports les plus délicats attestent ici une harmonie, un développement unitaire qui ne se révèlent qu'à une pénétration profonde, et que souvent on ne peut saisir qu'en les contemplant sur les lieux. Ainsi les plus beaux dessins, les plans les plus exacts ne sauraient rendre le caractère esthétique de l'architecture égyptienne tel qu'il se montre ici en présence des monuments de Thèbes. Ce qui semble à l'œil du nord lourd, écrasé, étrange et massif, apparaît sur les lieux léger, vivant, gracieux, et ressort harmonieusement de la nature même du climat et du sol. Cela ne dépend pas seulement des proportions et des lignes mais surtout de la perspective aérienne, de l'accord avec la nature environnante, dont les effets varient avec les climats et que caractérise ici le contraste si vif de l'éclat éblouissant du soleil et de l'épaisseur des ombres. 

Un profond sentiment esthétique, une longue habitude, un tact sûr avaient appris aux Égyptiens à tenir compte de toutes ces causes, de tous ces rapports, et à construire leurs édifices dans un style différent de ceux des Grecs et des Romains. Les monuments grecs et romains, transportés sous le ciel de l'Égypte, réjouissent moins la vue que dans leur patrie ; et, en présence de la gravité, de la sévérité de l'architecture égyptienne, on les trouve, malgré toute leur perfection et leur élégance, nus , sans ombre, insignifiants et fragiles. De même que l'art grec est national et beau sur les bords de la mer Ionienne et de la mer Égée, l'art égyptien est national et grand sur les rives du Nil. On peut dire qu'il a atteint la plus haute perfection, mais d'une manière à lui propre : et la saine critique ne doit le juger que par lui, ne doit en chercher qu'en lui-même les préceptes et la règle. L'art ne s'est uni nulle part aussi intimement à la nature du pays que dans la vallée du Nil ; nulle part il ne s'est élevé aussi naturellement, comme une plante glorieuse, une fleur sacrée du sol de la patrie !
On ne peut comparer les monuments de Thèbes à ceux des autres pays que par l'espace qu'ils occupent ; et, sous ce rapport, tous les édifices grecs, même les plus grands, tels que le Panthéon, le temple de Paestum, celui de Jupiter à Olympie, leur cèdent la supériorité. Que paraissent les monuments grecs comparés seulement à la cour du palais de Karnak, qui tiendrait dans son enceinte tous les monuments de l'île de Philae ? Les ruines de Palmyre et de Baalbek, en Syrie, peuvent seules soutenir la comparaison, quoique de beaucoup moins gigantesques ; elles nous présentent des monuments exécutés dans la plus grande perfection, mais isolés ; tandis que le palais de Karnak est encore entouré d'une ville entière de temples et de palais."


extrait de Lectures géographiques, par Casimir Raffy (18..-18..).

L'auteur du texte choisi est Karl Ritter (1779-1859), professeur de géographie à l'Université de Berlin, auteur d'une description du monde : Die Erdkunde in Verhaeltnisse mr Nature und zur Geschichte des Menschen.
 

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