dimanche 2 décembre 2018

"Pour nous, ce n'est point l'Égypte morte que nous voulons voir et toucher, c'est l'Égypte vivante" (Émile Barrault)


"The Flood Plain Of The Nile", by Johann Jakob (1813-1865)
"Étrange contrée que l'Égypte ! Ici la fécondité à pleines mains, l'eau à pleins bords, vive et coureuse ; là, le désert nu et sec, avec ses puits saumâtres, lui aussi débordant quelquefois, mais par ses sables que le vent emporte, tourbillonnants et brûlants, à travers champs et villes. Ici, les fellahs attachés à la glèbe ; là, les Bédouins avec leurs tentes errantes. En un jour, vous pouvez être en deux mondes différents. Sur leurs limites, le palmier et le chameau : l'un avec le tronc rude et dépouillé comme le désert et l'éventail de branches gracieux comme l'oasis ; l'autre par les formes arides, la couleur blanchâtre de son poil ras, par la structure même de son estomac, sorte de puits où l'eau se conserve, appartenant au désert comme il appartient aux villes par sa docilité et ses services. Enfin, aux bornes de ces deux Égyptes, voilà encore d'autres habitants immobiles dans leur majesté sévère, les Pyramides que nous découvrons de loin, les Pyramides, énigmes colossales que le sphinx, couché à leurs portes, semble depuis des siècles proposer en vain à tant de voyageurs. 
Mais arrêtons-nous. 
- Quoi ? avant d'être allés aux Pyramides ? 
- Bon ! voulons-nous ressembler à ces honnêtes amateurs qui se mettent bravement en route pour venir, comme ils disent, saluer ces monuments sublimes et y graver leur nom ? Pour eux, les Pyramides, c'est toute l'Égypte. Quelques-uns, il est vrai, remontent le Nil jusqu'à Thèbes, jusqu'à la première cataracte, jusqu'à la seconde cataracte même : triple classification de ces touristes intéressants qui ne savent se prendre qu'au passé d'un pays, traversent le présent avec dédain ou même avec humeur, sans soupçonner grand'chose de tout ce qu'il porte de précieuses promesses, et retournent ensuite chez eux, tout triomphants de leur flânerie classique, s'ils rapportent de leurs longues courses un croquis, une pierre, un peu de poussière, une momie. 
Pour nous, ce n'est point l'Égypte morte que nous voulons voir et toucher, c'est l'Égypte vivante ; ce n'est point l'Égypte garrottée de bandelettes, embaumée, sèche, couchée, mais debout, forte, se remuant et se préparant à un magnifique avenir ! 
- Soit ; pourvu que nous ne fassions point le procès aux voyageurs qu'animerait l'amour de la science ou de l'art... 
- Oh ! viennent les savants visiter tous les recoins de cette terre pour y déchiffrer, Champollion aidant, l'histoire des siècles écoulés sur ces hiéroglyphiques feuillets, qu'on n'ose se borner à nommer antiques dans la peur de manquer de respect à leur âge, nous glorifierons leurs courageuses explorations. 
Et pourquoi les artistes, qui savent aujourd'hui par cœur l'Italie et la Grèce, ne prendraient-ils pas le chemin de l'Orient ? Souhaitent-ils d'élargir leur sentiment poétique par une féconde curiosité d'analogies ou de dissemblances ? Ici, ils ont à étudier, soit l'art arabe qui s'est développé en grandeur, en élévation, en sévérité dans l'architecture chrétienne comme une fleur portant son fruit, soit l'art égyptien qui se modifia en légèreté, en sveltesse, en grâce dans l'architecture grecque, comme une tige produisant sa fleur. Et quel est cet art égyptien dont une armée française applaudissait les restes ! Un vieux colosse, puisque de jeunes géants lui battaient des mains : l'obélisque, si laborieusement transporté de Luxor à Paris, n'est qu'un simple échantillon taillé dans son manteau. Sans doute ils aimeraient à comparer l'Égypte antique qui affecta dans ses raides monuments l'éternité et l'immensité, et l'Égypte moderne qui, dans ses modestes créations d'un jour, mit un charme incomparable d'élégance, de souplesse et de fraîcheur : singulier contraste qui semble révéler l'invasion d'une population ardente et mobile sur le sol occupé par une population grave et sérieuse, ou une étonnante révolution morale dans le génie des habitants ! Enfin, si de l'art inanimé ils veulent passer à l'art vivant, ici, quelle richesse, quelle originalité de sites, de paysages, d'effets de lumière défient les couleurs les plus franches ou les plus habilement fondues de leur palette ? Quelles formes merveilleuses de vigueur, d'agilité, de ton chez les races diverses de cette terre ? Voyez nos rameurs qui, en ce moment, nus, au soleil, encore humides du fleuve traversé à la nage, hâlent notre kange sur le bord : où trouver de plus belles statues de bronze ? Et la première venue de ces femmes fellahs, dont le corps, l'attitude, les gestes font d'une chemise et d'un mouchoir de toile bleue une ravissante draperie, n'est-elle pas digne du crayon d'un Raphaël ? Viennent donc à l'Orient les hommes d'art et de science ! Mais ce que nous demandons de toute notre âme, c'est que l'Orient ne soit pas, pour les uns, un sujet dont l'autopsie ne serve qu'à éclairer leurs recherches, pour les autres un modèle bon seulement à poser devant eux. Ce monde oriental, terre et populations, palpite, tressaille, aspire à des destinées nouvelles, dont les sympathies de l'Europe lui peuvent assurer le rapide accomplissement, et ne demande qu'à renaître pour la science, l'art, l'industrie !"  

extrait de Occident et Orient: études politiques, morales, religieuses pendant 1833-1834 de l'ère chrétienne, 1249-1250 de l'hégyre, par Émile Barrault (1799-1869), homme politique républicain modéré et député français, ancien professeur de lettres, connu pour ses talents d’orateur au sein du mouvement saint-simonien

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