vendredi 19 juillet 2019

Escale à Alexandrie, avec Evaristo Breccia


"Tout en laissant de côté le lieu commun dont on a abusé, que l’on a répété à satiété depuis Ampère, savoir qu'aucune autre ville au monde ne peut se vanter d'avoir été fondée par Alexandre le Grand, d'avoir été assiégée par Jules César, et d'avoir été conquise par Napoléon, tout esprit médiocrement cultivé ne peut qu'éprouver un sentiment de reconnaissance émue envers la ville qui, peut-être plus que toute autre, a contribué à transmettre au monde moderne l'héritage littéraire, scientifique, artistique, du monde classique ; cette ville qui a créé les deux plus fameux foyers de culture intellectuelle que l'antiquité ait connus : le Musée et la Bibliothèque ; cette ville qui a construit le premier Phare, si grandiose, si riche en ouvrages et en moyens scientifiques que ce fut, pour tout le moyen-âge, une des sept merveilles du monde ; cette ville qui connut les amours de la belle et luxurieuse [Cléopâtre], par laquelle César et Antoine furent subjugués, puis qu'emporta la mort tragique à laquelle elle s'était vouée, sûre et désespérée de ne rien pouvoir sur les sens et sur l'esprit d'Octave Auguste, grâce à qui Rome prit la forme et le nom d'Empire.
Un sol où se sont déroulés tant d'évènements décisifs pour l’histoire et pour la civilisation du monde, et je ne parle pas du rôle que joua encore Alexandrie dans l’histoire du Christianisme, même si ce sol était devenu une lande désolée, il mériterait encore que le voyageur s’y arrêtât en un pieux pèlerinage. Mais Alexandrie, ce n’est pas une lande désolée, c'est une ville de plus d’un demi-million d'habitants, qui possède un port très vaste et magnifique, dont l'importance en fait le troisième de toute la Méditerranée, après Gênes et Marseille. Elle a un ensemble de parcs et de jardins, estimés comme étant parmi les plus beaux que l'on connaisse, une promenade de plusieurs kilomètres le long de la mer, un terrain de sport vraiment sans rival, des clubs nautiques, des environs pittoresques, dans un cadre qui comprend la mer, un lac et le désert. Le climat qui est toujours doux n’a pas son pareil, entre la fin du printemps et le commencement de l’été comme l'a fort bien remarqué Arthur Weigall, sauf quelques périodes d'une humidité excessive.
Si, sur le territoire habité dans l'antiquité, il n’est resté qu’un seul monument, c'est d’ailleurs la célèbre colonne que depuis des siècles la légende a associée au nom du grand Pompée, bien qu’elle porte sur sa base une dédicace en l'honneur de Dioclétien. Quoi qu'il en soit, cette colonne qui a environ 27 mètres de haut, et dont le fût à lui seul ne pèse pas moins de 400.000 kilogrammes, est le plus grand monolithe existant : elle a miraculeusement résisté à toutes les dévastations, aux incendies, aux tremblements de terre, ainsi qu’aux essais que l’on a faits pour la transporter en France afin d'y élever au sommet une statue de Louis XIV. Elle reste là comme un témoignage de grandeur et de la richesse du temple de Sérapis, colline monumentale de marbres travaillés, capable de soutenir avec avantage la comparaison avec le Capitole, à ce qu’assure Rufino. Malgré la violente destruction qui eut lieu en 391 de notre ère, par suite de l'abolition officielle du culte païen, malgré l'oeuvre de spoliation qui s’y est exercée sans interruption pendant des siècles, le terrain d’alentour fournit encore des monuments imposants, les uns laissés in situ, d'autres conservés au Musée gréco-romain.
Bien que ce musée ait été fondé trop tard, alors que déjà la ville moderne avait été construite sur l'emplacement antique, on y a réuni une masse d'éléments importante en soi, et précieuse aussi pour l'étude de l'art hellénistique, si discuté et si imparfaitement connu. Les nécropoles hellénistiques de Chatby, d’Anfouchy et de Kom El Chougafa ne sont pas moins intéressantes. Cette dernière est le monument le plus caractéristique du syncrétisme réalisé entre la religion et l'art des Pharaons et la religion et l’art des conquérants, Grecs et Romains."
(extrait de la revue "Alexandrie, reine de la Méditerranée", juillet 1928)

Escale à Rosette, avec le Guide Joanne

Detail of City of Rosetta by L. Mayer

“Rosette (en arabe “Rachîd”, qui n’est que la transcription du nom copte “Rchit”), fondée par un des khalifes en 870, vraisemblablement sur les ruines d’une ville antique, est située sur la rive O. de la branche occidentale du Nil (anc. branche Bolbitine), à 10 k. de l'embouchure. Elle était jusqu'au commencement du XIXe s., le port principal de l’Égypte. Son importance à toujours été en raison inverse de celle d'Alexandrie. (...)
De toutes les villes du Delta, Rosette est celle où l’architecture civile en briques est le mieux représentée.
“Râchid, la ville jadis si commerciale et si florissante, aux mosquées nombreuses, aux maisons originales et gracieuses avec leur appareillage en briques roses et noires, exerce encore aujourd'hui, malgré les ruines et le délabrement, un charme profond sur le voyageur qui sait voir et le dédommagera amplement, même après un séjour au Caire, des petits ennuis du voyage.
“La ville actuelle n’occupe qu’une partie de son aire primitive, car des monticules de sable en couvrent tout le quartier de l’O., les autres quartiers ont aussi beaucoup souffert de la ruine naturelle causée par l'abandon. Il ne manque pas non plus d'habitants que l’appauvrissement a réduits à démolir leurs maisons pour en vendre les matériaux.
“Les mosquées répondent à un type très particulier : les quatre ‘liouanât’ s’y réduisent à une halle carrée couverte d’un plafond en bois que supportent des colonnes : mais le tombeau est sous coupole, comme dans le reste de l'Égypte. Le minaret complète cet ensemble assez modeste par une disposition à deux étages et une seule galerie. C’est surtout dans le portail et le mihrâb qu’on a plaisir à retrouver le sens ingénieusement décoratif des Arabes. Ces mosquées sont souvent ornées de faïences connues dans le pays sous le nom de ‘zilizli’. Aucune ne remonte avant l’an 1000 de l'hég. (1591). (...)
“Les maisons, hautes parfois de cinq étages et plus, entièrement construites en briques apparentes et formant de longues rues, sont encore ce qui caractérise le mieux cette ville. Ces maisons ne répondent pas toutes au même type ; elles se distinguent surtout par leur mode d’encorbellement. Tantôt le premier étage s’avance au-dessus du rez-de-chaussée qu'il abrite, en s’appuyant sur des colonnes provenant d’édifices antiques ; tantôt l’avant-corps est formé par les étages supérieurs au moyen d’élégantes consoles ou d’une gorge assez ample en briques bicolores finement appareillées ; souvent encore chaque étage accuse une faible saillie, ajoutant ainsi à l’aspect inaccoutumé des rues. L’aversion de l’uniformité se manifeste aussi dans la variété des motifs de menuiserie employés pour le grillage des fenêtres. La même maison offre parfois jusqu'à vingt motifs différents, depuis la grille à larges mailles jusqu’à la moucharabiyèh la plus délicatement travaillée. Les portes y sont, non moins que dans les mosquées, l’objet d’un soin tout particulier, dont on trouve la trace dans l’appareillage des briques et dans la décoration des tympans formée d’une sorte de mosaïque de briques et de terres cuites d’un effet ravissant.” (Max Herz.)
Les remparts de la ville ne sont pas sans intérêt. On peut les suivre à l’extérieur et dans tout leur pourtour : à l'O. se trouve une porte flanquée de deux tours, d’un caractère architectural tout particulier ; elle doit être contemporaine des plus anciennes constructions de la ville, c’est-à-dire de la fin du XVIe siècle.
Les jardins de Rosette, situés sur les deux rives du Nil en amont de la ville, sont de délicieux vergers donnant, par l’abondance des fruits et des fleurs, le spectacle d’une plantureuse fertilité.”
(extrait du guide Joanne, 1900)

Le lac Menzaleh, par Georges Ebers


“Je visitai le lac avec des pêcheurs du bourg maritime d'El Matarîyéh. Il est grand, semé d'îles, et séparé de la mer par une langue de terre fort mince. Il égale en superficie le duché de Saxe-Meiningen, et est si richement peuplé d'oiseaux de toute espèce, que le savant Brehm affirmait qu'ils consommaient chaque jour pour leur nourriture soixante mille livres de poisson. L'histoire bien connue du baron de Münchhausen qui, avec la baguette en fer de son fusil, avait percé et embroché d'un bout à l’autre toute une bande de canards, paraît ici moins invraisemblable : surtout au temps de la couvée, des masses innombrables d'hôtes ailés habitent les petites îles et les fourrés de roseaux du lac. (...)
Canards, oies chenalopex, cigognes, hérons, pélicans, ‘Abou monâs’ et flamands aux riches couleurs, dont quelques chasseurs seulement parmi les gens de Menzaléh connaissent les stations, mouettes, hirondelles de mer, aigles et faucons dorés ou noirs qui tuent à leur tour les meurtriers ailés du poisson, se trouvent assemblés par légions dans ce paradis d'oiseaux.
Le chasseur, qui va d’île en île, peut ici faire un butin immense, surtout lorsqu'il sait diriger son petit bateau de sa propre main. L'eau est presque partout peu profonde et ne submerge les îles les plus basses que pendant le temps de l’inondation. Les plus hautes de ces îles sont nommées ‘Gebel’, “montagnes”, par les pêcheurs.
Des images ineffaçables d’un monde où la main de l’homme ne s’est encore fait que peu sentir, d’une nature exubérante comme aux premières époques, calme et pourtant riche de vie, s’imposèrent à mon esprit, tandis qu'un bateau pêcheur de Matariyèh grossièrement ponté me promenait sur ce lac, qui aujourd'hui encore fait la joie du chasseur, et peut-être, nous pouvons dire certainement, un jour, dans quelques dizaines d'années, sera rendu à la culture.”
(extrait de “L’Égypte”, traduction de Gaston Maspero, 1883)

La mosquée Ibn Touloun, au Caire, par Gaston Wiet


Illustration de Pierre Tremaux (1818 - 1895 ), ca 1858


“Nous méditerons, dès l'abord, sur la mosquée fondée il y a plus de mille ans par le premier prince indépendant de l'Égypte musulmane.
Le monument conçu par Ahmed ibn Tulun “reflète une âme rude, ambitieuse et superbe” : il nous émeut par son art sobre et vigoureux et, en outre, comme le premier et brillant effort d'une autonomie nationale. On y trouve la gravité du sentiment religieux : l'on y est ému de la magnifique simplicité du plan, simplicité qui n'a pas empêché l'architecte de jouer du contraste de la lumière de la cour avec la pénombre des nefs, accentuée par la masse des piliers. À l'intérieur, au milieu d'un espace si pur qu'il vous imprègne de recueillement, on est plongé dans une atmosphère de méditation religieuse, grâce à la hauteur des arcades, à l'harmonie des lignes, et à la mystérieuse profondeur des nefs. La sévérité des arcades, déjà compensée par les fenêtres qui semblent les alléger, est amenuisée par la frise de rosaces qui couronne le sommet des murs. Les quelques parcelles de la décoration sur stuc qui ont subsisté font penser à des artistes d'une gaucherie voulue : ils ont créé un répertoire linéaire que les générations futures ne feront qu'enrichir. Le minaret reste curieux, avec son escalier hélicoïdal ; le campanile original devait, comme celui de Samarra, en basse Mésopotamie, posséder une pente douce tournant autour d'un axe de briques.”
(extrait de “Les Mosquées du Caire”, 1966)

La mosquée Sultan Hassan, au Caire, par Gaston Wiet


“Le collège du sultan Hassan marque le point culminant de l’art mamlouk. Ce bâtiment inattaquable, solidement installé sur ses bases, s’élance vers le ciel avec un calme impérial : il est comme le symbole de l’Islam, envisagé sous l’angle de la majesté. Un architecte, aux idées nobles et véhémentes, a su réaliser une entreprise, dont l’exécution soignée, sans emphase, avec une éloquence dépourvue de boursouflures, vient dignement couronner la hardiesse du projet. (...)
C’est par un couloir étroit, deux fois coudé, que l’on débouche dans la cour centrale, et l’on est saisi par une découverte imprévue, insoupçonnée. On est précipité au sein d’une clarté prodigieuse, qui ne laisse d’ombre nulle part, malgré la profondeur du ‘liwan’ du chœur. En haut de ce vaste puits formé par les quatre murailles, le ciel semble irréel dans sa splendeur, et le bleu est accusé par la blancheur éclatante des murs. On est ébloui par la profusion de la lumière, par l'aspect vertigineux des arcs de la cour.”
(extrait de “Les Mosquées du Caire”, 1966)

Le Khân el-Khalîli, au Caire, par Walter Tyndale, peintre orientaliste


The store of Nassan Khan al-Khalili, Cairo, 1912, by Walter Frederick Roofe Tyndale


“Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc appelé Khân Khalîl. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus intense…
Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle merveilleux.”
(extrait de “L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui”, 1910)


Le Musée égyptien du Caire, avec Gaston Maspero et le Guide National Geographic




“Le Musée égyptien du Caire est entièrement l'œuvre du Service des Antiquités, mais combien y en a-t-il parmi les visiteurs qui sachent comment il fut créé et l'histoire de ses années premières ? L'œuvre est là avec ses statues colossales, ses blocs de granit ou de schiste taillés en sarcophages, ses milliers d'objets rares et précieux, sans qu'ils soupçonnent le labeur immense qu'elle a exigé, ni l'effort de volonté presque surhumain qui a été déployé pour la maintenir et pour la continuer une fois fondée, dans un pays qui n'avait pas le respect de ses monuments et où les gouvernements ne commencèrent à s'inquiéter que fort tard de conserver les vestiges de leur passé glorieux.
Dès le XVIIe et le XVIIIe siècles, les cabinets de curiosités des souverains, et des riches particuliers renfermaient d'ordinaire quelques stèles, quelques statues de dimensions médiocres, des figurines de divinités, des fragments de papyrus, mais, de préférence, les objets qui caractérisent encore les civilisations du Nil aux yeux de la foule, des scarabées, des statuettes funéraires, des cercueils et des momies. Toutefois, on ne les y trouvait qu'en petit nombre, et la difficulté des transports ne permettait pas qu'on rapportât les morceaux lourds dont parlaient les rares voyageurs qui s'étaient aventurés jusqu à la première cataracte.
L'expédition de Bonaparte et l'avènement de Mohammed Aly rendant les ruines de Thèbes plus accessibles aux Européens, le goût des érudits et la mode se portèrent sur les choses de l'Égypte. Les consuls accrédités auprès du Pacha se firent antiquaires avec passion : ils obtinrent de lui des firmans qui les autorisaient à exploiter les nécropoles, et leurs agents, les Yanni, les Athanasi, les Rifaud leur expédièrent d'année en année de véritables cargaisons de monuments antiques. (...) Ce fut un pillage effréné qui dura plus de trente ans et contre lequel les savants ne se privèrent pas de protester. Champollion, qui vit les fouilleurs à la besogne de 1828 à 1830, mesura l'étendue du mal qu'ils faisaient et proposa le remède : dans un mémoire qu'il remit à Mohammed Aly en 1830, quelques jours avant son départ pour la France, il réclama l'établissement d'un service de conservation des antiquités de l'Égypte.
S'il eût été écouté, bien des édifices aujourd'hui détruits auraient été conservés à l'admiration et à l'étude, mais les consuls et les résidents étrangers, auxquels il enlevait le moyen de s'enrichir, le représentèrent comme un révolutionnaire dangereux, et le Pacha, qui tenait à ne pas les mécontenter, ensevelit le mémoire aux archives de l'État. Néanmoins, l'idée était entrée dans son cerveau : elle y germa et elle finit par éclore cinq ans plus tard.”
(extrait de “Guide du visiteur au Musée du Caire”, par Gaston Maspero, 1915)

“On peut dater la création du Musée égyptien du Caire de 1835, date à laquelle Méhémet-Ali décida de mettre fin au pillage des sites archéologiques en concevant le futur Service des antiquités ainsi que l’idée d’une collection permanente d'objets d’art dans la capitale. Pendant quelques années encore, jusqu’en 1858 environ, les premières collections d'objets se présentaient sous forme de dépôts disséminés dans différents édifices.
Ensuite, sous l'impulsion d’Auguste Mariette, le Service des antiquités destiné à
découvrir et à préserver les monuments antiques fut officiellement constitué.(...) Nommé directeur du Service des antiquités en 1858, Mariette réussit à faire transformer des locaux de l’ancienne compagnie fluviale, dans le quartier de Boulaq, pour créer le noyau du futur Musée égyptien du Caire, avant que les collections égyptiennes, qui ne cessaient de s'enrichir, pussent être conservées dans un lieu digne de les accueillir au cœur de la capitale.”
(extrait de l’introduction du guide National Geographic “Les trésors de l’Égypte ancienne au Musée égyptien du Caire”, 2001)

Le Caire, par Gabriel Charmes

 Circa 1895, vintage photochrome

“Il faut aimer la vie orientale, les rêveries prolongées et les contemplations sans fin, pour se plaire longtemps au Caire. En huit ou quinze jours, on peut avoir vu tout ce qu'il y a de remarquable dans cette ville ; mais, si l'on veut s'imprégner de son esprit et en analyser le charme séducteur, de longs mois ne sont pas de trop. Pour mon compte, j'en ai passé cinq dans une inaction à peu près complète, sans m'ennuyer une seconde, sans regretter l'activité européenne, dont on se déshabitue si vite sous un climat endormant. Les plaisirs actuels du Caire sont cependant bien peu variés.
Visiter pour la centième fois le Khan­ Khalil, se reposer sous les ombrages de l'Esbekieh, faire une partie d'âne le long du Nil, aller voir coucher le soleil du haut de la colline du Mokatam, errer sans but dans des ruelles qui ne finissent jamais, passer des heures entières à contempler un détail d'architecture, un groupe pittoresque, un délicieux assemblage de couleurs, etc. etc. quoi de plus monotone en apparence ! Mais, si l'on a l'imagination et le cœur remplis de fantaisies orientales, si l'on est poursuivi par les souvenirs des “Mille et une Nuits”, si, d'ailleurs, l'esprit est excité par l'observation d'un monde tout nouveau, on ne sent pas le temps s'envoler ; il glisse sans laisser de traces, les journées succèdent doucement aux journées, et, lorsqu'on veut se rendre compte de la manière dont on a vécu durant une semaine, on s'aperçoit souvent, après un examen de conscience rigoureux, qu'on ne s'y est pas occupé d'autre chose que d'un palmier dont la cime se balançait au vent, ou d'une teinte particulière qui, chaque jour, à la même heure, venait colorer de nuances légères les ondulations du désert lointain.”
(extrait de “Cinq mois au Caire et dans la Basse Égypte”, 1880)

Les pyramides de Guizeh, par Jean-Philippe Lauer


photochrome 1895

“Depuis près de 5.000 ans que les pyramides de Guizeh, telles trois gigantesques bornes, dressent leurs masses imposantes à la limite géographique précise où la vallée du Nil s’ouvre en éventail pour former son delta, elles n’ont cessé de susciter auprès d’innombrables visiteurs les sentiments les plus vifs d’admiration, d’étonnement ou parfois même d’indignation. De nos jours, plus que jamais, bien rares sont les voyageurs qui, touchant le sol de l’Égypte, ne tentent l’impossible pour atteindre le Caire dans le dessein d’emporter au moins, si le temps de l’escale ne permet pas d’aller jusqu’au pied même des pyramides, la vision lointaine de leurs fameuses silhouettes géométriques. Cette vision est, d’ailleurs, l’une des plus belles impressions que l’on puisse en garder ; cela surtout si l’on a la chance de les apercevoir à l’aurore quand, teintées de rose ou de bleu suivant l’orientation de leurs faces, elles surgissent des brumes de la vallée, qu’elles semblent déchirer de leurs pointes, soit vers le soir lorsqu’elles reflètent les tons si ardents du soleil couchant sur le désert, ou quelques minutes plus tard au crépuscule, quand leurs triangles assombris se profilent sur un ciel tout embrasé.
À ces impressions pouvait s’ajouter autrefois en été, et ces dernières années encore au début de l’automne, le spectacle vraiment féerique de l’inondation du Nil. (...)
Cependant, si vives que soient ces impressions données par la vue panoramique des pyramides dans leur cadre grandiose, particulièrement aux saisons et aux heures plus belles, ce n’est pas tant cette émotion d’ordre purement artistique qui est recherchée par les voyageurs, que celle encore plus profonde généralement éprouvée en présence de ces impérissables témoins des premiers âges de l’Histoire, en même temps les plus vastes monuments que l’homme ait jamais construits. En effet, depuis leur création, ces édifices étonnants, classés par les Grecs au nombre des sept merveilles du monde, n’ont-­ils pas cessé de symboliser l’Égypte, terre mystérieuse entre toutes, où d’innombrables vestiges de la civilisation réputée la plus ancienne semblent nous relier aux origines mêmes de l’humanité ? Et pour ressentir pleinement ce choc inoubliable, c’est bien au pied même des pyramides qu’il faut se rendre, si possible par nuit étoilée ou mieux encore par clair de lune. Leur masse énorme semble alors presque illimitée ; leurs faces et leurs arêtes s’estompent et se perdent à l’infini dans le ciel.”
(extrait de “Le problème des pyramides d’Égypte”, 1952)


Le Sphinx de Guizeh, par Maxime du Camp

photo de Maxime Du Camp

“Je lançai mon cheval au galop et je l'arrêtai devant le sphinx rose qui sortait des sables rosés par le reflet du soleil couchant. Enfoui jusqu'au poitrail, rongé, camard, dévoré par l'âge, tournant le dos au désert et regardant le fleuve, ressemblant par derrière à un incommensurable champignon et par devant à quelque divinité précipitée sur terre des hauteurs de l'empyrée, il garde encore, malgré ses blessures, je ne sais quelle sérénité puissante et terrible qui frappe à son aspect et vous saisit jusqu'au profond du coeur. Je comprends bien les Arabes qui l'appellent maintenant ‘abou­ el-­houl’, le Père de l'épouvante ! Avant­-garde des pyramides, impassible sous le ciel, que fait-­il là depuis cinquante siècles au milieu des solitudes ? Les Pharaons, les Éthiopiens, les Perses, les Lagides, les Romains, les chrétiens du Bas­-Empire, les conquérants arabes, les Fatimites, les Mameluks, les Turcs, les Français, les Anglais ont dormi à son ombre ; les temps, les nations, les religions, les moeurs, les lois ont défilé devant lui ; chaque mot de l'histoire a frappé sa large oreille entourée des bandelettes sacrées ; on est tenté de lui dire : “Oh ! si tu pouvais
parler !” (...) Enraciné aux rochers de la chaîne libyque dans lesquels on l'a taillé en abaissant les terrains voisins de toute sa hauteur propre, il disparaît chaque jour sous les sables envahissants ; sa croupe, son dos, ses pattes en sont couverts ; devant lui, à son ombre, les Bédouins viennent souvent s'étendre, et les vautours fatigués se reposent sur sa tête.”
(extrait de “Le Nil : Égypte et Nubie”, 1860)

La Pyramide de Djoser, par Jean Leclant, Jean-Philippe Lauer et Arpag Mekhitarian


“Faisant face au N., on peut distinguer nettement, à la base du massif de la pyramide, le mastaba initial que cette dernière recouvre. Ce mastaba, qui a été, en effet, rendu apparent par l'exploitation systématique des pierres des quatre revêtements de calcaire fin de Tourah ajoutés les uns devant les autres sur cette face S., consiste en un massif carré de 63 m. de côté ne s'élevant qu'à un peu plus de 8 m. de hauteur.
Derrière son revêtement le massif est formé de blocaille locale liée au mortier d'argile, mais sur tout le pourtour de l'édifice un second revêtement de 3 m. d'épaisseur fut tôt ajouté, en prévision sans doute du cas où le premier viendrait à disparaître. De plus afin d'incorporer au monument funéraire du roi une série de puits construits en lisière de sa face E. et donnant accès à des galeries destinées aux sépultures de divers personnages ou enfants de la famille royale décédés prématurément, le mastaba fut allongé d'une dizaine de mètres vers l'E., devenant ainsi anormalement oblong dans le sens E.-O. C'est après cette seconde modification qu'apparut, pour la première fois en Égypte, l'idée de dresser un gigantesque escalier vers le ciel qui faciliterait l'ascension de l'âme du roi vers le soleil ; cette idée paraît devoir être imputée à Imhotep qui était précisément grand-prêtre du culte de Rê à Héliopolis. Après n'avoir attribué à l'édifice d'abord que quatre degrés, Imhotep l'étendant vers le N. et vers l'O., en ajouta deux autres, ce qui porta la hauteur totale à près de 60 m. Le premier monument pyramidal était né, mais ce ne sera qu'au début de la IVe dynastie, pour le roi Snéfrou, que les architectes arriveront à donner à la superstructure de la tombe royale la véritable forme de pyramide aux faces triangulaires.”
(extrait du Guide Nagel “Égypte”, 1969)

Le Sérapéum de Saqqarah, par Auguste Mariette et Jacques Vandier

photo Marie Grillot
“La découverte du Sérapéum de Memphis, due à Auguste Mariette, peut être considérée comme un des grands moments de l'archéologie égyptienne au XIXe siècle. Comme si souvent, ce fut un pur hasard qui fut à l'origine de la trouvaille. Mariette, qui avait été chargé, au Louvre, d'une humble besogne matérielle, avait obtenu, grâce à l'appui de Charles Lenormant et de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, une mission dont l'objet était de réunir une collection de manuscrits coptes, éthiopiens ou syriaques. Il débarqua à Alexandrie le 2 octobre 1850, éprouvant une des joies les plus vives de son existence, celle à laquelle il avait rêvé depuis des années.
S'étant heurté, dès son arrivée, à de graves difficultés, il ne put consacrer les premières semaines de son séjour à l'objet de sa mission, et employa le temps libre que lui accordaient les circonstances à la visite du Caire et de ses environs. Le 27 octobre, il se rendit à Saqqara et “aperçut par hasard une tête humaine en calcaire qui saillait du sable et dont le type lui rappela celui des sphinx qu'il avait admirés aux jardins Zizinia et chez ses amis du Caire”.
Cette tête évoqua immédiatement dans son esprit un texte de Strabon (XVII) : “On trouve de plus (à Memphis) un temple de Sérapis dans un endroit tellement sablonneux que les vents y amoncellent des amas de sable sous lesquels nous vîmes les sphinx enterrés, les uns à moitié, les autres jusqu’à la tête, d'où l'on peut conjecturer que la route vers ce temple ne serait pas sans danger, si l'on était surpris par un coup de vent.” Par une intuition géniale, Mariette comprit qu'il se trouvait, ce jour-là, au-dessus de l'avenue qui conduisait au Sérapéum de Memphis.
Quelques jours plus tard, le 1er novembre 1850, il commençait à déblayer, avec trente ouvriers, le secteur qu'il avait remarqué. (...) En quelques semaines, Mariette mit au jour l'allée des sphinx de Nectanébo 1er, quelques tombes d'Ancien Empire, dans lesquelles se trouvaient de belles statues et, parmi elles, le scribe accroupi du Louvre, un aréopage de poètes et de philosophes grecs, et, enfin, un sanctuaire élevé par Nectanébo 1er en l'honneur d'Apis. (...)
Ce ne fut que le 12 novembre 1851, un an et douze jours après le premier coup de pioche, que Mariette pénétra dans le Sérapéum : “Comme étendue, la tombe d'Apis a dépassé toutes nos espérances, C'est un ample souterrain, avec ses chambres, ses galeries, ses couloirs. Évidemment, les Apis avaient, dans la nécropole de Memphis, une sépulture commune, et, comme je l'avais pensé quelquefois, des caveaux isolés, creusés séparément et enfermés dans l'enceinte du Sérapéum. Quand un Apis mourait à Memphis, on prolongeait d'une chambre le souterrain, et de génération en génération, la tombe du dieu s'allongeait, à mesure que les momies qu'on y déposait devenaient plus nombreuses... La tombe se compose d'une longue galerie principale, taillée en voûte, sur laquelle se greffent à angle droit des galeries plus petites, venues d'autre part... : ses galeries mises bout à bout, sans compter, bien entendu, les chambres latérales, ont environ 230 mètres de développement.” Ainsi furent trouvées, en fait dans deux souterrains différents, les sépultures des Apis, s'échelonnant de la XVIIIe Dynastie à l'époque ptolémaïque.
Il eût été trop beau que les documents qui furent mis au jour, eussent été si méthodiquement classés qu'on eût retrouvé, sans hiatus, la série complète des Apis. Si regrettable qu'ait été l'absence d'un tel état de choses, les découvertes de Mariette n'en ont pas moins été miraculeuses par l'éblouissante moisson d'objets qu'elles nous ont apportée et qui a enrichi nos connaissances historiques, archéologiques et artistiques.”
(extrait de “La Découverte du Sérapéum et les funérailles de l'Apis d'après certaines stèles du Sérapéum”, compte rendu par Jacques Vandier de l’ouvrage de Jean Vercoutter, “Textes biographiques du Sérapéum de Memphis. Contribution à l'étude des stèles votives du Sérapéum”, in “Journal des Savants” Année 1964 - 2)

Memphis, avec le “Guide bleu”


photo de Bonfils
“De la première capitale de l’Égypte unifiée, il ne reste aujourd’hui presque rien : quelques blocs disséminés sous la palmeraie.
Dans le parc archéologique, on peut quand même voir quelques sculptures monumentales découvertes sur le site. La plus spectaculaire est un colosse de Ramsès couché sur le dos, haut à l'origine de 13 m.”
“Découvert en 1820 par Caviglia et Sloane, ce colosse fut offert au musée Britannique qui n’en prit pas possession. Il est taillé dans un bloc de calcaire siliceux et mesure 10 m. 30 de hauteur (13 m. avant d’avoir perdu ses jambes) ; il porte son nom gravé à l’épaule droite, sur le pectoral et la boucle du ceinturon. Coiffé d’un nemès que surmonte le pschent, ce colosse n'est autre que l’image de Sésostris mentionnée par Hérodote et Strabon.”
“Un colosse similaire fut retrouvé non loin de celui-ci : transporté au Caire en 1955, il fut dressé devant la gare de chemin de fer, puis transféré (...) sur le site du nouveau Musée archéologique (...). Au centre du périmètre, on peut également voir un sphinx d'albâtre datant probablement du règne d'Aménophis II (1427-1401) : c’est la plus grande sculpture égyptienne en albâtre connue à ce jour.”
“D’autres fragments au nom de Ramsès II se voient encore dans le voisinage. Le grand temple de Ptah, qui se trouvait au cœur de la ville de Memphis, devait avoir son emplacement non loin de là. Des fouilles y furent entreprises par Grébaut qui découvrit, en 1890, des statues royales de la IVe et de la V°e dyn.; par Daressy, qui mit au jour, en 1894, une grande barque de granit, etc.
La ville, que les Grecs appelaient ‘Memphis’ par altération de son nom égyptien ‘Mennofri’ (copte ‘Menfi’, ‘Memfi’) et qui paraît aussi avoir été désignée du nom de son principal sanctuaire, ‘Hâït-Ka-Ptah’, fut l'une des plus anciennes et des plus importantes cités de l’Égypte. Au temps d'Hérodote, elle passait pour avoir été fondée par Ménès, et le souvenir de cette fondation se confondait avec celui des grands travaux hydrauliques, attribués également à ce roi, pour régulariser le cours du Nil. (...)
Memphis avait atteint son apogée sous la IVe dynastie ; sa décadence, causée par l’affaiblissement des princes régnants de la VIIe et de la VIIIe, fut rapide. Déchue du rang de capitale, elle n’en resta pas moins une très grande ville d'Égypte, et Thèbes seule, grâce aux conquêtes de ses princes et à la durée de son hégémonie, put rivaliser avec elle de grandeur et de richesse. Mais, par une sorte de privilège dû à sa position qui commandait le Delta, au moins autant qu’à l’illustration de son sanctuaire, Memphis ne tomba jamais dans un abandon semblable à celui des autres capitales.”
(condensé de textes des Guides bleus “Égypte”, éditions de 1956 et 2010)

El-Hibeh, avec une équipe pluridisciplinaire de l'Université de Californie à Berkeley

Portrait d'Isidora trouvé à El Hibeh - Villa Getty, Los Angeles

La cité égyptienne d’Ankyronpolis, l’antique “Ta-Dehenet”, c’est-à-dire “La Falaise”, aujourd’hui el-Hibeh, en Moyenne-Égypte, est située entre le cours du Nil et la chaîne arabique, à proximité d’un promontoire rocheux dominant la vallée du Nil. Elle fut équipée de puissantes fortifications au cours de la Troisième Période intermédiaire (XIe - VIe s.) pour tenir un rôle de point stratégique entre le Nord (royauté tanite) et le Sud du pays (possessions des grands-prêtres d’Amon), dont les antagonismes suscitaient la révolte, voire la guerre civile, et menaçaient gravement la stabilité du royaume.
L'intérêt scientifique pour el-Hibeh a commencé dans les années 1890, lorsqu'un grand nombre de papyrus attribués au site sont apparus sur le marché des antiquités. Le site a dès lors accueilli plusieurs équipes de fouilles qui en ont mis au jour ses richesses archéologiques : le groupe de papyrus dits "d'el-Hibeh", dont le célèbre papyrus d’Ounamon (qui apporte un éclairage sur la société d'alors et l'état du pays, notamment dans ses relations avec la cité de Byblos), aujourd’hui dispersés dans différentes collections en Europe et dans le monde ; des sarcophages en bois ou en pierre ; de nombreuses momies recouvertes de cartonnages peints aux couleurs vives de scènes mythologiques et funéraires égyptiennes classiques ; des portraits du Fayoum ; des habitations de la période gréco-romaine ; le temple d’Amon, qui comportait autrefois un pylône, une cour d'offrande, un pronaos à colonnes, une salle hypostyle, mais qui est aujourd’hui réduit au niveau de ses premières assises de grès, avec des vestiges de scènes liturgiques et des cartouches au nom du fondateur de la XXIIe dynastie...
Une équipe multidisciplinaire de l'Université de Californie à Berkeley procède à des fouilles sur le site d’el-Hibeh depuis 2001, en cherchant notamment à retracer le développement de la ville et ses interrelations avec l’arrière-pays, notamment au cours de la Troisième Période intermédiaire (1070 - 664 avant notre ère).
Grâce à ces études, la plupart des égyptologues sont amenés à réviser leur opinion négative sur l'Égypte post-Nouvel Empire et à considérer ce présumé “âge de déclin” comme une période d'activité multiculturelle prospère et diversifiée, accompagnée d'une passionnante réinvention des divers aspects de la culture égyptienne.
(source : The Hibeh Project - http://www.hibeh.org)

Beni Hassan, par Jean-François Champollion




“Je comptais être à Thèbes le 1er novembre (1828) ; voici déjà le 5, et je me trouve encore à Béni-Hassan. C’est un peu la faute de ceux qui ont déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée ; mais elles en ont pris quinze, sans que j’en éprouve le moindre regret (...).
À l’aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu’il y avait peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu’elles étaient mouillées avec une éponge, et qu’on avait enlevé la croûte de poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos compagnons. Dès ce moment on se mit à l’ouvrage, et par la vertu de nos échelles et de l’admirable éponge, la plus belle conquête que l’industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la plus ancienne série de peintures qu’on puisse imaginer, toutes relatives à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la caste militaire. J’ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les deux tombes les plus reculées vers le nord ; ces deux hypogées, dont l’architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits, offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux voisins), que la porte de l’hypogée est précédée d’un portique taillé à jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s’y méprendre à la première vue, au dorique grec de Sicile et d’Italie.
Elles sont cannelées, à base arrondie, et presque toutes d’une belle proportion. L’intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par des colonnes semblables : nous y avons tous vu le véritable type du vieux dorique grec, et je l’affirme sans craindre d’établir mon opinion sur des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de tous, portent leur date et appartiennent au règne d’Osortasen, deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent au IXe siècle avant J.-C. J’ajouterai que le plus beau des deux portiques, encore intact, celui de l’hypogée d’un chef administrateur des terres orientales de l’Heptanomide, nommé Néhôthph, est composé de ces colonnes doriques sans base, comme celles de Paestum et de tous les beaux temples grecs-doriques.
Les peintures du tombeau de Néhôthph sont de véritables gouaches, d’une finesse et d’une beauté de dessin fort remarquables : c’est ce que j’ai vu de plus beau jusqu’ici en Égypte ; les animaux, quadrupèdes, oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de vérité, que les copies coloriées que j’en ai fait prendre ressemblent aux gravures coloriées de nos beaux ouvrages d’histoire naturelle : nous aurons besoin de l’affirmation des quatorze témoins qui les ont vues, pour qu’on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d’une exactitude parfaite.
C’est dans ce même hypogée que j’ai trouvé un tableau du plus haut intérêt : il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, pris par un des fils de Néhôthph, et présentés à ce chef par un scribe royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de trente-sept.
Ces captifs, grands et d’une physionomie toute particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs comparativement aux Égyptiens, puisqu’on a peint leurs chairs en jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la couleur de chair. Les hommes et les femmes sont habillés d’étoffes très riches, peintes (surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques sur les vases grecs du vieux style : la tunique, la coiffure et la chaussure des femmes captives peintes à Béni-Hassan ressemblent à celles des Grecques des vieux vases, et j’ai retrouvé sur la robe d’une d’elles l’ornement enroulé si connu sous le nom de grecque, peint en rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. (...) J’ai fait copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute particulière : pas un coup de pinceau qui ne soit dans l’original.
Les quinze jours passés à Béni-Hassan ont été monotones, mais fructueux : au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner, colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas, qu’on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la grande salle de l’hypogée, d’où nous apercevions, à travers les colonnes en dorique primitif, les magnifiques plaines de l’Heptanomide ; le soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du repos ; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le lendemain.
Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins parfaitement faits et d’une exactitude complète, qui s’élèvent déjà à plus de trois cents. J’ose dire qu’avec ces seules richesses, mon voyage d’Égypte serait déjà bien rempli, à l’architecture près, dont je ne m’occupe que dans les lieux qui n’ont pas été visités ou connus.”
(extrait de “Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en 1828 et 1829”)

Touna el-Gebel, avec Jean Leclant, Jean-Philippe Lauer et Arpag Mekhitarian

Touna el-Gebel Tomb of Petosiris - source "Famous Pharaohs"

“L'édifice le plus important de la nécropole de Tounah est le tombeau de Pétosiris, construction imitant le pronaos des temples de Basse Époque. Dans la cour, un autel carré de type non-égyptien. La façade est faite de quatre colonnes à chapiteaux floraux, reliées entre elles par des murs d'entre-colonnement. Le vestibule est consacré à Pétosiris lui-même, grand prêtre de Thot à Hermopolis ; la chapelle, à son père et à son frère Djed-Thotefankh. Le puits menant au caveau est fermé, le cercueil de Pétosiris ayant été transféré au musée du Caire.
Les bas-reliefs ornant les parois sont d’un extrême intérêt : sculptés vers 300 av. J.-C., ils sont typiques de cet art gréco-égyptien, où les thèmes traités demeurent traditionnellement du répertoire pharaonique ; mais ils sont conçus dans un style “grécisant”. Voici, sans entrer dans les détails, une description sommaire des principaux tableaux représentés :
Sur les entre-colonnements de la façade, côté extérieur : Pétosiris adorant des divinités hermopolitaines ; côté intérieur : scènes artisanales. Mur du fond du vestibule (paroi S.), des deux côtés de l’entrée de la chapelle : scènes d’offrandes et de sacrifices de style hellénistique. Paroi E. du vestibule (mur gauche) scènes agricoles ; paroi O. (mur droit) : bétail, vendange et pressoir. Dans la chapelle, paroi N., côté E. de l'entrée : déesse du Sycomore, Pétosiris adorant son père, passage du gué ; côté O.: Pétosiris et son frère attablés. Paroi O. (mur droit) : adoration de divinités infernales et d’Osiris par Djed-Thoteïankn ; au registre inférieur, porteurs d’offrandes. Paroi S. (mur du fond) : adoration de divinités diverses - Ré, Osiris, Isis, etc. ; au registre inférieur, à droite, des marais avec des hippopotames et un crocodile. Paroi E. (mur gauche) : funérailles et processions de porteurs d’offrandes ; à droite, purification de la momie de Nes-Shou.
Autant que ces scènes, les inscriptions qui les accompagnent sont d'une grande importance par la haute tenue morale qu’elles révèlent et par un aspect, quasi mystique, de la religion personnelle dont rarement les Égyptiens nous ont laissé, comme ici, le témoignage.
Derrière le tombeau de Pétosiris, il y a toute une cité des morts, comme un véritable village avec des rues et des maisons, de type mi-égyptien mi-hellénistique, où les survivants se réunissaient périodiquement, à certains anniversaires, comme le faisaient déjà les Égyptiens de haute époque et comme le font encore leurs lointains descendants dans les cimetières musulmans.
Ces tombes-maisons, dont quelques-unes sont à deux étages, comprennent plusieurs chambres dont l’une contient un lit de parade où l’on exposait le mort avant de le descendre dans le caveau souterrain. Leurs parois sont recouvertes de stuc et peintes soit de scènes funéraires égyptiennes, soit, le plus souvent, d’imitations de bois et de marbres à la manière aleandrine ou pompéienne. Elles datent, pour la plupart, de l’époque gréco-romaine (du IIIe av. J.-C. au IIe s. de notre ère). Les plus importantes d’entre elles sont celle d’Isidora, une jeune fille morte noyée en 120 av. J.-C. et celle de Neith, du Ier s. av. J.-C., qui est décorée de tableaux rappelant les vignettes du Livre des Morts.”
(extrait du Guide Nagel “Égypte”, 1969)

Récemment (janvier-février 2019), plus de quarante momies très bien conservées d’hommes, de femmes, d’enfants et d’animaux ont été trouvées sur le site. Selon le ministère égyptien des antiquités, ces hommes et ces femmes, Ces momies, découvertes dans un tombeau familial, ont été identifiées comme appartenant à la “petite bourgeoisie” de l’époque ptolémaïque.

Tell el-Amarna, avec Jean Leclant, Jean-Philippe Lauer et Arpag Mekhitarian


“Tell el-Amarna est un nom artificiel dérivé du village d’at-Till où est venue s'installer, au début du XVIIIe siècle, une tribu bédouine, les Bani ’Amrân. Cette appellation, réservée d’abord au site archéologique, a été définitivement consacrée, vers les années 1930, par la création d’une station de chemin de fer du même nom sur la rive gauche. Les archéologues l’abrègent encore en Amârna et parlent même d'art amarnien pour désigner le style de l'époque d’Aménophis IV-Akhenaton. Lorsque celui-ci se brouilla avec le clergé d’Amon et quitta l’antique Thèbes, il chercha à installer sa nouvelle capitale dans une région qui n’appartînt jusque-là à aucun dieu ni à aucune déesse.
Il choisit ce cirque de montagnes formant comme un arc de cercle, de près de 25 km. de longueur, qui touche au Nil par ses deux extrémités. Entre Cheikh Sa’îd au N.. et le village de Haouata au S.. il y a une douzaine de km. C'est sur les bords du fleuve que la cité, avec ses temples, ses palais, ses maisons et ses bureaux administratifs, fut bâtie en briques crues et en bois. Quant aux tombes, elles furent, comme dans la nécropole thébaine, creusées dans la montagne : elles sont groupées au N. et au S. d’un ouâdi (le Darb el-Malik) qui part vers l’E. conduisant à la tombe de la famille royale (aujourd’hui fermée au public). Deux autres ouâdis, el-Gebel l’un au N., l’autre au S., mènent à des carrières de calcaire et d’albâtre : celles du N., dites carrières de la reine Tiy, sont facilement accessibles ; celles du S.. exploitées dès le règne de Khéops et connues sous le nom de Hatnoub, sont situées au bout d’une vallée de 11 km. de longueur.
Le domaine qu'Aménophis IV-Akhenaton consacra au disque solaire, Aton, se trouvait en fait dans le nome d'Hermopolis. Le roi en délimita les frontières en gravant sur les rochers quatorze stèles dont onze se trouvent à Tell el- Amârna même et trois autres près de Tounah el-Gebel. Plusieurs de ces stèles, les plus belles, furent mutilées entre 1930 et 1934 dans un esprit de vengeance contre un des gardiens du site !
Akhetaton ou “Horizon du Disque”, nom égyptien de la ville du roi “hérétique”, eut une existence éphémère, une douzaine d’années : la hâte avec laquelle elle fut construite se manifeste un peu partout ; mais abandonnée presque aussitôt après la mort d’Aménophis IV-Akhenaton, elle nous est parvenue intacte et nous apporte ainsi l’unique témoignage d’envergure de l’urbanisme au temps des pharaons. Certes, pour le touriste, la visite de ruines en briques, ne dépassant pas un mètre de hauteur et souvent recouvertes de sable, est plutôt décevante ; mais, l’imagination aidant, il pourra se figurer l’animation qui régnait dans la cité au moment de sa splendeur : il sera aidé en cela par les représentations murales des tombes, dont l’iconographie anti-conventionnelle révèle le non-conformisme de Ia vie à Akhetaton. Rompant avec la tradition de rigidité de ses prédécesseurs, Akhenaton voulut, en effet, “démocratiser” les institutions, le culte religieux, les cérémonies royales et jusqu’à la langue officielle qu'il remplaça par le langage parlé. Le fameux hymne au soleil qu’il rédigea dans cette langue moderne, et dont plusieurs versions ont été gravées dans les tombes des nobles, est une des pages les plus lyriques de la littérature universelle.”
(extrait du Guide Nagel “Égypte”, 1969)

jeudi 18 juillet 2019

Assiout, par Louis Malosse

gravure du XIXe s. mosquée de Syout, par Pannemaker (1860)

“Assiout est la première ville où le bateau s’arrête plus que les minutes indispensables aux opérations d’embarquement. Elle ne possède ni temples, ni monuments géants, mais elle fut une cité importante autrefois et ses bazars eurent leur heure de célébrité. Ses minarets sont aussi nombreux que ses bosquets de palmiers. Ses environs ont une verdure luxuriante. L’aspect de la ville, vue du Nil, est charmant. Elle impressionne favorablement le voyageur qui désire aller à elle, parcourir ses ruelles, visiter les échoppes qui ont survécu aux riches bazars de jadis où se trafiquent encore des objets de poterie. (...)
Le touriste, fatigué par trois jours de navigation continue, est heureux d’enfourcher un âne, de s’en aller à travers champs vers la cité riante. Dans sa joie, il dévalise les magasins de poteries, emporte des vases, des chandeliers, des brûle­parfums en terre cuite que leur fragilité empêchera plus tard d’arriver à destination. (...)
Assiout est l’ancienne Lycopolis, la ville des loups, la cité dédiée à Anubis, le dieu à tête de chacal. Elle a quelques tombes, quelques chambres sépulcrales où furent entassées des momies de loups. Ces hypogées servirent de refuge aux premiers chrétiens à l’époque des persécutions. Une jolie légende plane sur ces grottes funéraires : on dit qu’un cénobite des premiers siècles rendit un jour la vie à toutes les momies d’hommes et d’animaux qu’il trouva dans l’une d’elles et l’on ajoute qu’il se fit raconter successivement par ces momies ressuscitées l’histoire de leur vie. Quel dommage que ce bienheureux ermite n’ait pas laissé ses mémoires, ne nous ait pas transmis le récit des choses qu’il entendit. Je donnerais toutes les nécropoles de l’antiquité pour la reproduction de ce miracle, pour la narration de ces vies antiques tombée de la bouche de ces morts enfouis si longtemps sous le sable de la vieille Lycopolis, la cité des loups sacrés.”
(extrait de “Impressions d'Égypte”, 1896)



Abydos, par Georges Bénédite

photo de Marie Grillot

“Abydos fut à Thinis ce que le plateau de Saqqarah fut à Memphis, un ancien cimetière marquant l'emplacement primitif de la résidence royale ; cette nécropole historique, l'une des plus anciennes dans le souvenir des hommes, se trouva ainsi remplir, aux yeux des Égyptiens, les principales conditions pour abriter le tombeau d'Osiris. Son dieu des morts était, à vrai dire, Khontamenti ; mais nous savons qu'en Égypte certaines divinités, restées purement locales, ne purent jamais faire obstacle à la fortune de dieux tels qu’Osiris et Râ, pas plus qu’à la diffusion de certains dogmes ou de certains mythes. Le mythe osirien, d’origine supposée mendésienne ou, comme on tend à le croire aujourd'hui, busirite, trouva un terrain particulièrement favorable à Abydos, et s'y développa. C'est ainsi que le reliquaire d’Osiris, qui était censé contenir la tête du dieu dépecé par son frère ennemi, le dieu Sit, devint le Saint-Sépulcre auprès duquel les gens pieux voulurent être inhumés ; mais, pour concilier cette piété avec le désir très naturel à l'homme de reposer dans la terre natale, on se borna à faire accomplir à la momie un pèlerinage funèbre à Abydos, d’où on la ramenait pour lui donner dans le tombeau choisi sa sépulture définitive. Les peintures murales des tombeaux de la VIe dyn. reproduisent assez uniformément cet épisode des funérailles qui devait avoir lieu immédiatement après les opérations de l’embaumement. Cette pratique qui, il faut bien le dire, n'était pas à la portée de tout le monde, resta en vigueur sous le Moyen Empire et pour les petits états voisins de la principauté du Reliquaire, tandis qu'à Thèbes, par exemple, à partir de la XVIIIe dyn., la navigation à Abydos devint une simple cérémonie qui se confondit avec la traversée du Nil pour aller de la rive des vivants à celle des morts.”
(extrait du Guide Joanne, 1900)



Le temple de Dendérah, par Auguste Mariette

photo de Zangaki

“Le temple de Dendérah a pour lui son excellente conservation et l’abondance des matériaux qu’il nous met entre les mains. Accessible comme il l’est aujourd’hui jusque dans la dernière de ses chambres, il semble se présenter au visiteur comme un livre qu’il n’a qu’à ouvrir et à consulter. Mais le temple de Dendérah est, en somme, un monument terriblement complexe. Quand on ne l’a pas vu, on ne peut, en effet, se faire une idée de l’extraordinaire profusion de légendes, de figures, de tableaux, d’ornements, de symboles, dont il est couvert et sous lesquels ses murailles disparaissent littéralement. (...)
La nature même de la décoration du temple et son point de départ sont un autre écueil. À première vue, on serait tenté de croire qu’on a déployé sur les parois du temple les nombreux sujets de décoration qu’on y voit dans le but de démontrer et de conserver les formules de doctrines dont le temple est la consécration. Mais on risquerait de faire fausse route si on suivait trop à la lettre cette définition. L’esprit de la décoration est tout autre. On peut se représenter la décoration du temple de Dendérah comme composée d’une suite presque innombrable de tableaux mis à côté les uns des autres, et représentant uniformément le roi fondateur devant Hathor ou un de ses parèdres. Or, chacun de ces tableaux est un logis donné à l’âme de la divinité dont l’image y est sculptée ; l’âme de la divinité hante et fréquente le tableau ; elle s’y tient et s’y trouve toujours présente. Hathor habite ainsi réellement le temple bâti à son intention, ou, pour mieux dire, les Tentyrites croyaient à la présence réelle de la déesse dans le temple qu’ils lui avaient élevé. (...)
Il n’y a pas de temple qui soit mieux conservé que le temple de Dendérah. Les parois, les colonnes, les plafonds, tout y est en place comme au plus beau temps de l’édifice. De tous les temples de l’Égypte, le temple de Dendérah est celui qui se présente comme le spécimen le plus achevé et le plus intact de l’architecture égyptienne. Les seules traces de dévastation qu’on y rencontre se trouvent sur les terrasses où la moitié de deux des colonnes du petit temple hypèthre a disparu, et où quatre ou cinq pierres ont été détachées de la corniche du mur méridional. Il faut, malheureusement, compter aussi parmi les mutilations subies par le temple, le trou béant qu’a laissé dans le plafond de l’une des chambres, l’enlèvement brutalement et maladroitement exécuté du zodiaque circulaire, maintenant à Paris.”
(extrait de “Dendérah: description générale du grand temple de cette ville”, Volume 1, 1875)


illustration : photo Zangaki

Le temple de Louqsor, par Maurice Pillet


“Situé au bord du fleuve, le temple de Louxor, avec son obélisque, son pylône et sa grande colonnade émergeant des ruines, frappe d’abord l'œil du voyageur abordant à Thèbes. Cependant, si magnifique qu'il fut, ce temple imposant n'était que la maison de campagne d'Amon, "sa demeure du sud" comme l’appellent les inscriptions et s’il y venait en pompe, à certaines fêtes de l’année, comme il allait sur la rive occidentale, sa grande demeure était Karnak. Aussi, pour le bien comprendre faut-il s'être initié aux rites sacrés, en parcourant l’immensité du domaine principal du dieu.
Ce temple fut construit par Aménophis III, le Memnon des Grecs, au milieu de la XVIII° dynastie, environ quatorze siècles avant notre ère et les derniers rois de la dynastie, Toutankhamon et Horemheb, terminèrent ou restaurèrent sa décoration mutilée par Akhenaton. Quelque cent vingt-cinq ans plus tard, Ramsès II l'augmenta d'une grande cour ornée de statues, d'un pylône d'entrée flanqué de deux beaux obélisques et de colosses royaux. Les successeurs se contentèrent d'apporter certains embellissements à l'édifice, puis, après plus de neuf siècles de splendeur, Alexandre le Grand fit restaurer quelques parties du temple et transformer l'emplacement du sanctuaire de barque sacrée. Lorsqu'enfin le christianisme s'établit officiellement dans la haute vallée du Nil, deux églises se logèrent dans l'édifice désaffecté.
En construisant sa grande cour et le nouveau pylône, Ramsès II apportait un changement notable à l'ordonnance du temple, non seulement par son agrandissement, mais encore par une déviation de son axe vers l’est.”
(extrait de “Thèbes, Karnak et Louxor”, 1928)

La Vallée des Nobles, avec le guide Arthaud

photo Marie Grillot

“Après la visite de la Vallée des Rois, pénétrer dans ces tombes est presque un retour à la vie ! Le monde souterrain infernal et hiératique des tombes royales disparaît. Et pourtant, les scènes religieuses sont toujours en rapport avec le Livre des Morts : momification par Anubis, parution du Mort devant le tribunal d'Osiris et pesée de son cœur.
Parallèlement, l'artiste y évoque la vie terrestre du défunt entouré de sa famille et de ses serviteurs : banquets, musiciens et danseuses, récompenses décernées par le roi, pêche, chasse au désert… Nul ne montre un visage tragique mais au contraire une sérénité apaisante. Jamais épouse ou parente du mort ne fut plus belle ; son corps est paré d'une longue robe de lin plissée et transparente, laissant apparaître ses formes pleines et combien gracieuses, une longue perruque encadre le fin visage, de larges colliers floraux enserrent le cou gracile, et, sur la tête est posée le cône de graisse parfumée. Elle porte à sa narine ou à celle de son époux la fleur de lotus, celle de la renaissance dont le parfum et l'émanation du souffle divin.
Mais qu'on ne se leurre pas, il est un sens caché à ce rappel des gestes quotidiens de la vie terrestre : le défunt doit, même dans l'au-delà, assurer l'harmonie et l'équilibre cosmique incarné par la déesse Maât. La pêche au harpon des poissons ou de l'hippopotame dans les marais, le chasse au boomerang des oiseaux sauvages sont plus que de simples distractions. Le mort doit anéantir ces animaux sauvages incarnant le mal. Les champs moissonnés ne sont pas des champs ordinaires, mais ceux d'Osiris ou la campagne des "Bienheureux", et ce paradis se mérite. Le mort et sa femme parés de leurs plus beaux atours et dont les mains n'ont jamais touché la terre de leur vivant, ensemencent, fauchent, et moissonnent pour continuer le cycle annuel des saisons garantissant l'harmonie terrestre, passeport indispensable pour assurer la victoire sur le néant et une renaissance éternelle auprès d'Osiris.”
(Guide Arthaud, “Egypte”, 1997 - 1998)


Le temple de Karnak, par Maurice Pillet



“Un peu confus au premier aspect, le plan de Karnak obéit cependant à une conception simple que les modifications successives n'ont pas altérée. Une grande enceinte de puissants murs en briques crues mesurant une dizaine de mètres à la base, s'élevant primitivement à 16 ou 18 mètres enferme le temple d'Amon proprement dit et celui de Khonsou son fils mesurant 480 mètres sur 550 mètres environ ; elle est percée de quatre grandes portes et de trois poternes. L'axe principal du temple est perpendiculaire au cours du Nil, c'est-à-dire qu'il a une direction sud-est-nord-ouest ; une courte avenue de béliers, l'animal consacré à Amon, et un quai d'embarquement le terminent au nord-ouest.
Accolée à cette enceinte, sur sa face nord, est une enceinte plus petite, celle de Mantou, dieu guerrier de l'ancienne Thèbes, qui ne mesure que 155 mètres au carré. L'axe de ses constructions est perpendiculaire à celui du grand temple d'Amon et se signale par une grande porte d'entrée, précédée d'une allée de béliers ruinée et d'un autre quai d'embarquement.
De l'autre côté, se détachant du milieu sud de l'enceinte d'Amon, une longue avenue de béliers de 325 mètres environ conduit à l'entrée d'un temple ruiné, celui de Mout, la femme du dieu, orienté ver le nord. L'enceinte de briques crues, très abîmée, mesure 160 mètres sur 350 mètres.
En dehors de ces trois enceintes, il existe bien des ruines d'édifices plus petits, pour le plupart encore ensevelis sous les décombres et auxquelles il est inutile de nous arrêter. Mais signalons de suite, devant le temple de Khonsou, à l'angle sud-ouest de l'enceinte d'Amon, la grande porte intacte décorée par Evergète Ier, et d'où partait une longue route dallée, bordée d'une double rangée de béliers, "le chemin du dieu" qui, long de 2 kilomètres et demi, joignait Karnak au temple de Louxor, la maison de campagne d'Amon, où il allait à certaines grandes fêtes de l'année.”
(extrait de “Thèbes, Karnak et Louxor”, 1928)

La Montagne de Thèbes, par Christian Leblanc

illustration : Émile René Ménard (français, 1862 - 1930)
"Caractéristique par son aspect pyramidal, la Cime thébaine évoquait pour les habitants de l'antique Ouaset, un symbole à la fois religieux et funéraire. Objet de vénération, on sait aussi que cette imposante crête servait de repaire à la déesse Meret­Seger "Celle­qui­aime­le­silence", dont le culte, associé à celui de Ptah, était rendu dans un sanctuaire rupestre situé à l'entrée de la "Vallée des Reines". Protégeant la population défunte ensevelie à ses pieds, la Cime demeura longtemps un élément naturel sacralisé, comme du reste toute la montagne environnante, à laquelle on attribuait le nom de t3 dsr "Terre Sainte". À l'époque gréco­romaine encore, cette dévotion particulière que l'on portait à la montagne de Thèses et à sa pyramide, est rappelé par nombre d'inscriptions gravées sur les rochers des ouadis asséchés".
"En fait, c’était toujours pour moi une immense joie, une indescriptible sensation, que de retrouver cet occident thébain, et surtout cette sublime montagne qui, depuis notre première rencontre, me réservait sans cesse d’inoubliables surprises et tentations. Elle savait être mystérieuse lorsque je m’aventurais dans ses chaotiques et sauvages ouadis, curieux d’en connaître les secrets qui s’y cachaient encore, mais elle pouvait être généreuse aussi, lorsqu’elle m’offrait, à l’écart du piémont, la vue sur de grandioses paysages figés par le temps, où seul régnait le silence des millénaires. Entre nous, il y avait presque comme une complicité, comme un appel, m’invitant à la rejoindre par ces petits sentiers parsemés de cailloux blancs qui gravitaient jusqu’à sa sainte cime. Selon les heures et les couleurs dont elle se parait, elle était capable de me séduire, de m’envoûter même, au point de succomber à son indéfinissable charme. Bien des fois, elle m’incita à prendre le chemin du menhir, du dolmen, ou encore celui du village du col, pour que je puisse écouter, en sa minérale compagnie, l’écho de ces lointains artisans de Pharaon qui, chaque matin, partaient à l’exploration de ses profondes entrailles pour y enchâsser de somptueux tombeaux. Elle connaissait tout de l’histoire de Thèbes qu’elle avait vu naître, grandir, s’épanouir, mais également décliner, sombrer, puis se relever avec courage et dignité. Elle avait assisté à ses fastes et à sa gloire, aux révoltes et aux grèves des ouvriers d’antan lorsque l’opulence du royaume avait laissé place à la famine. Elle avait subi, impuissante, mais sans doute avec un impérieux mépris, ces hordes de conquérants dévastant sans pitié temples et sanctuaires qui se dressaient majestueusement à ses pieds. Et puis, comme pour se rendre plus humaine, elle avait su prêter ses pentes et ses flancs à ces petits îlots de vie, aux façades multicolores, s’attendrissant sur leurs sempiternelles et cocasses discordes, voire sur leurs intenses moments de réjouissance ou de douleur. Prodigieuse mémoire des innombrables événements que la cité d’Amon­Rê avait vécus au fil du temps, la montagne d’occident, en était le conservatoire éternel, le magistral reliquaire à la fois sacré et profane, devant lequel toute créature ne pouvait que pieusement s’incliner".

(extrait de “La Mémoire de Thèbes. Fragments d'Égypte d'hier et d'aujourd'hui”, L'Harmattan, Paris, 2015)


mercredi 17 juillet 2019

Deir el-Medineh : "Un des plus jolis exemples de l'architecture égyptienne sous les Ptolémées" (Georges Bénédite)

photo Marie Grillot

"Derrière la colline de Qournet el-Mourrayi et 10 m. au S.0. de Cheikh Abd el-Qournah, une petite vallée pittoresque abrite le temple connu sous le nom de Deir el-Médinèh, l'un des plus intéressants de la rive g., quoique fort petit et d'époque ptolémaïque, par son caractère artistique (c'est un des plus jolis exemples de l'architecture égyptienne sous les Ptolémées) et surtout parce qu'il est l'unique exemple d'un temple ayant conservé à peu près intégralement toutes ses dépendances, c'est-à-dire son mur d'enceinte et ses magasins. Cet état de conservation, il le doit à la circonstance que, parfaitement adapté aux besoins des moines chrétiens, il fut employé tel quel par eux comme habitation (d'où son nom de Deir el-Médinéh, “le couvent de la ville”) sans avoir eu à souffrir d'autres dommages que la mutilation inévitable de quelques bas-reliefs. Fondé par Ptolémée Philopator et consacré aux déesses de la nécropole, Hâthor et Mâit, il a été continué sous Philométor et Evergète II ; sa décoration, reprise sous Néos Dionysios, est restée néanmoins inachevée.
Franchissant un portail en grès gravé aux cartouches de Néos Dionysios (scènes d'adoration à plusieurs divinitės), on pénètre dans une cour mesurant 48 m. sur 50 m. s'adossant presque à montagne et dont le mur d'enceinte est formé d'assises en briques crues légèrement infléchies, selon le procédé courant des Égyptiens. À dr., restes d'anciennes chambres faisant partie des communs de l'édifice ; à g., une petite porte de sortie.
Le temple, qui n'est pas exactement au milieu de la cour, est un petit édifice en grès de 15 m. de profond sur 9 m. de large, comprenant une petite salle hypostyle, un vestibule et trois petites chapelles.
La façade nue mais couverte d'inscriptions grecques et coptes a son portail dans l'axe du portail d'enceinte ; les cartouches des scènes d'adoration y sont mutilés. (...)
Toute la colline de Deir el-Médinèh est occupée par des tombeaux d’époques diverses et de conservation très inégale.”
(extrait du Guide Joanne, 1900)

“Ce site, par le témoignage unique de l’Égypte du Nouvel Empire qu’il représente (maison des ouvriers, textes documentaires ou littéraires, dessins, céramiques et mobilier divers) permet aux archéologues et aux égyptologues de rendre compte, non seulement de la vie quotidienne, mais aussi de la littérature, de l’art, de l’administration et de l’architecture qui avaient cours à cette période. (...)
Après de multiples expéditions et fouilles ponctuelles menées à Deir al-Medina à partir du début du XIXᵉ siècle par des intervenants de différentes nationalités (...), la concession du site est définitivement attribuée à l’Ifao en 1917. Si le potentiel archéologique du site n’était, dès cette époque, plus à démontrer, ce sont pourtant les travaux entrepris par l’Ifao à partir de 1922, sous l’égide de B. Bruyère, qui vont donner à Deir al-Medina ses lettres de noblesse. Pendant près de trente ans, l’archéologue dégage systématiquement toutes les zones qui étaient restées ensevelies sous le sable millénaire.” (source : IFAO)

"Deir­ el­-Bahari a été construit sur un plan bizarre qui ne rappelle, même de loin, aucun des autres temples de l'Égypte" (Auguste Mariette)

photo Marie Grillot
 “Le temple de Deir­el­Bahari occupe le fond du cirque dont l'Assassif est le centre. Il est adossé à une montagne à pic, dont le versant opposé aboutit à la vallée que nous connaîtrons bientôt sous le nom de Bab­el­Molouk.
L'origine du temple n'est pas douteuse. Deir­el­Bahari est élevé à la gloire de la reine Hatasou, comme Médinet­Abou est élevé à la gloire de Ramsès III. Le lieu choisi pour l'érection de ces temples commémoratifs tient à des motifs religieux propres à l'Égypte, sur lesquels nous ne revenons pas.
Les murs de Deir­el­Bahari sont couverts de cartouches divers qui, à première vue, établissent une certaine confusion dans l'esprit du visiteur. C'est que, en effet, Hatasou a successivement pris plusieurs noms selon qu'elle fut associée au trône du vivant de ses deux frères Thoutmès II et Thoutmès III, selon qu'elle fut régente au nom du dernier d'entre eux ou qu'elle régna en son propre nom. La science n'a pas, nous le pensons, encore dit son dernier mot sur ces différents noms, et peut­-être la solution du problème se trouve-­t­-elle dans les inscriptions nouvellement déblayées et encore peu connues du temple de Deir­el­Bahari.
Deir­el­Bahari a été construit sur un plan bizarre qui ne rappelle, même de loin, aucun des autres temples de l'Égypte. Une longue allée de sphinx, détruite de fond en comble, deux obélisques dont les bases seules sont encore visibles, le précédaient. À partir de là, le temple montait par cours successivement étagées vers la montagne, le passage d'une cour à l'autre se faisant au moyen de rampes inclinées.
Le temple de Deir­el­Bahari est bâti en beau calcaire blanc et l'on s'étonnerait qu'un seul pan de mur en soit encore debout, si l'on ne remarquait que l'Assassif, par l'abondance des ressources qu'il offre et sa proximité de la plaine, présentait aux exploiteurs des facilités que leur refusait Deir­el­Bahari.”
 

(extrait de Itinéraires de la Haute­-Égypte : comprenant une description des monuments antiques des rives du Nil entre le Caire et la première cataracte, 1880)