samedi 21 mars 2020

"L'opinion courante ne se trompe qu'à demi, qui résume l'art égyptien dans le grand Sphinx et dans les Pyramides" (Charles Boreux)

photo de Francis Bedford (1815 - 1894)

"Les Égyptiens ont été, (...) comme l’on sait, des orfèvres et des joailliers incomparables : aussi bien, l'or, qu’ils tiraient de Nubie, abondait chez eux dès les plus anciennes époques, et l'argent, à partir du Nouvel Empire, n’était pas moins répandu, non plus que cet alliage naturel de l’un et de l’autre auquel ils donnaient le nom d’electrum. Avec ces métaux précieux ils ont fabriqué, de tout temps, les objets les plus divers : coupes d’apparat, comme cette patère en or, à décor de fleurs et de poissons, donnée par Thoutmôsis III au gouverneur Thoutii en récompense de ses services (Musée du Louvre), et (la) vaisselle utilisée dans les temples pour les besoins du culte, comme ces vases d'argent, d'époque saïte, découverts à Thmouis, dans le Delta, en 1871 (Musée du Caire), lesquels annoncent déjà cette somptueuse argenterie romaine dont le trésor de Boscoreale nous a conservé des spécimens si caractéristiques, - enfin et surtout, à côté des pièces d’orfèvrerie, toutes les variétés de ces objets de parure, bracelets de poignets et de chevilles, colliers, bandeaux de tête, bagues, etc., dont les Égyptiens, les hommes aussi bien que les femmes, paraissent avoir eu toujours la passion.

Nous ne saurions songer ici à décrire ou même à énumérer toutes ces richesses ; il est intéressant, du moins, de dégager, aux différentes époques, les principaux caractères de la joaillerie égyptienne. Le plus frappant est un parti pris de simplicité qui donne aux moindres de ces bijoux un très grand accent de noblesse, et les apparente véritablement, toutes proportions gardées, aux œuvres de l'architecture et de la statuaire. Les bracelets trouvés par Petrie dans la tombe du roi Zer, qui datent de la Ie dynastie, trahissent ainsi déjà - l'un d’eux surtout, formé de la réunion de plaquettes en or et en turquoise surmontées chacune d’un faucon - cette préoccupation de réaliser la beauté de l’ensemble, dans des objets de dimensions très restreintes, rien que par la symétrie harmonieuse des éléments mis en œuvre. Mais les magnifiques bijoux découverts à Dahchour par J. de Morgan en 1894 et 1805, et qui sont aujourd’hui l’une des gloires du Musée du Caire, apparaissent plus typiques encore à cet égard. Ils appartiennent tous aux règnes des grands pharaons de la XIIe dynastie, et les plus beaux d’entre eux montrent à quel point les Égyptiens du Moyen Empire (environ 1900 avant J.-C.), ont pu pousser ce goût de la symétrie et de la simplicité dont leurs ancêtres thinites et memphites leur avaient les premiers donné l'exemple. (...)

Pourquoi le souvenir de cet art s'est-il perdu si vite ? Il y a là un problème assez délicat, et qui ne se pose pas seulement, au surplus, à propos de la joaillerie ou de l’orfèvrerie. Du très sommaire aperçu que nous venons d’esquisser, il ressort, en effet, que toutes les formes de l’activité artistique des Égyptiens, architecture, sculpture, arts mineurs, se sont plus ou moins profondément modifiées au cours de la seconde période thébaine. On explique ces modifications, d'ordinaire, par des influences égéennes, et il est certain que les guerres de conquête conduites avec tant de bonheur, pendant près de trois siècles (1500-1200), par les Pharaons du Nouvel Empire ont dû créer entre les Égyptiens et les autres peuples de la Méditerranée des rapports aussi étroits que constants, dont l'esthétique des uns et des autres ne pouvait manquer de se ressentir.
Rien n'empêche de croire, cependant, que, dans ces échanges incessants, les Égyptiens, qui représentaient la nation la plus civilisée, ont plus donné que reçu, et que c’est bien plutôt l'excès de même leur civilisation qui les aura conduits, sinon à renier tout à fait, pour un temps, l'art sobre et grave dont leurs ancêtres leur avaient légué de si admirables exemples, du moins à lui préférer, dans certains cas, un art un peu plus fleuri et plus souriant. Mais, une fois passée cette période de culture trop raffinée, c’est aux monuments de l'Ancien Empire qu’ils sont allés, d’instinct, demander de leur réapprendre le secret de ce réalisme sévère et puissant, de cette beauté majestueuse et calme qui étaient seuls capables, eux-mêmes le sentaient bien, d'exprimer complètement leur  véritable nature. En dernière analyse, c'est décidément là, en effet, qu'était leur génie propre ; et l'opinion courante ne se  trompe qu'à demi, qui résume l'art égyptien dans le grand Sphinx et dans les Pyramides."


extrait de L'Art égyptien, 1926, par Charles Boreux (1874 - 1944), conservateur-adjoint au Musée du Louvre

mercredi 18 mars 2020

Abou Simbel, "la montagne transformée en sanctuaire" (Samuel Manning)

illustration extraite de l'ouvrage de Samuel Manning

"Un nouveau parcours de cent kilomètres, entre des collines arides ou des falaises hardies, nous met en présence d'un rocher imposant, dans lequel sont sculptées des figures colossales, qui deviennent plus distinctes à mesure que nous nous rapprochons. Elles sont tellement énormes qu'elles semblent plutôt des caprices de la nature que l'ouvrage de créatures chétives. Nous avons devant nous Abou-Simbel, l'un des temples élevés par le grand Ramsès, le digne pendant des monuments de Thèbes et de Gizèh. Partout ailleurs, les grands constructeurs ont élevé leurs édifices sur le sol. Ici, on a transformé la montagne en sanctuaire et taillé dans le rocher un monument impérissable de la gloire du Pharaon.
Le plus petit des deux temples est creusé à une profondeur de quarante mètres. Il est dédié à Hathor. La façade, qui a quatre-vingt-dix mètres de largeur, représente Ramsès debout parmi les dieux, comme leur égal en dignité et en puissance.
À l'intérieur, la figure douce et gracieuse de la déesse apparaît sur les murs entourée des divinités associées, tandis que le monarque raconte ses conquêtes embrassant le monde alors connu.
Partout ailleurs, ce temple attirerait l'attention ; ici, il est éclipsé par son voisin. Quatre statues de granit, taillées dans le roc vif, gardent l'entrée du grand temple, assises depuis près de quatre mille ans dans leur majesté solennelle. Impossible de donner une idée approchante de leur grandeur. (...) La base des statues est ensevelie sous le sable ; mais elles s'élèvent encore si haut au-dessus de la masse amoncelée, que ce n'est grand'peine que l'on grimpe sur leurs genoux.
La beauté des figures est encore plus remarquable que leurs énormes proportions. Nous attachons, en général, l'idée d'imperfection aux œuvres de grandes dimensions. La délicatesse et l'expression des traits frappent tous ceux qui ont le privilège d'admirer ces colosses. Les uns s'extasient sur "le doux sourire de ces figures calmes et pensives", sur "leur expression paisible et sereine, empreinte d'élévation morale", sur "la dignité et la quiétude, la compassion calme, la sérénité surhumaine" qu'elles expriment. Un autre déclare qu'elles "sont uniques dans l'art",  et que "les chefs-d'œuvre de la Grèce, malgré leur incontestable supériorité, n'ont rien de comparable à la beauté mystique de ces statues". Ces appréciations sont évidemment exagérées. On ne peut cependant pas mettre en doute l'expression majestueuse de ces colosses. (...)
La montagne à laquelle sont adossées ces figures gigantesques, est creusée à une profondeur de plus de deux cent cinquante mètres. Les excavations comprennent un grand vestibule avec huit chapelles latérales, un second vestibule plus petit, une galerie et un adytum avec l'autel. Les murs sont couverts de peintures et de sculptures. Dans le grand vestibule se dressent huit colosses énormes à tête d'Osiris. Ils ont six mètres de haut et sont adossés à autant de piliers carrés. Ils sont tous identiques et ont la même expression solennelle que que ceux de la façade. Chacun d'eux est coiffé du pschent, orné du serpent uraeus, et tient dans ses mains, croisées sur la poitrine, le sceptre et le fouet, emblèmes du pouvoir divin. Ils sont revêtus de la tunique collante dont on parait les momies. Un pagne entoure les reins et retombe en plis sur le devant. Le cartouche de Ramsès II est sculpté sur les épaules. (...)
L'entrée du temple est étroite ; elle ne laisse passer qu'une faible clarté. Les salles sont plongées dans une obscurité complète, que les bougies et les torches ne dissipent qu'imparfaitement. Mais comme l'entrée regarde l'orient, il y a des moments, dans l'année, où les rayons du soleil levant ou de la lune pénètrent dans le temple. Cela n'a lieu que lorsque ces astres se lèvent juste en face de l'entrée, c'est-à-dire deux fois par an pour le soleil, une fois par mois pour la lune. Alors, pendant quelques minutes, un rayon lumineux entre par l'étroite ouverture, traverse la grande salle et se glisse jusqu'à l'adytum, répandant sur les figures une clarté magique. Le temple était dédié au soleil, dont les emblèmes décorent l'autel. Il avait été, sans doute, disposé de manière à ce qu'aux grandes fêtes ce remarquable phénomène se produisît."


extrait de La terre des Pharaons : Égypte et Sinaï, 1890, par Samuel Manning (1822-1881), ministre baptiste ; traduit librement de l'anglais par E. Dadre

dimanche 15 mars 2020

"Ce sont les mosquées, les délicieuses mosquées du Caire, qui se chargent de mieux révéler les splendeurs de l'art arabe" (Lucie Félix Faure)

mosquée de Sultan Hassan
aquarelle de Max Herz (1856 - 1919), architecte hongrois, directeur du musée arabe et historien de l’architecture



"Le musée arabe a de beaux moucharabiehs, d'exquises lampes en verre émaillé qui furent des lampes de mosquées, de superbes reliures et de magnifiques boîtes dont la destination primitive était de renfermer le Coran. Mais il ne donne encore qu’une assez faible idée de l'art arabe, et ce sont les mosquées, les délicieuses mosquées du Caire, qui se chargent de mieux vous en révéler les splendeurs.
Ah ! les jolies mosquées et les jolis coins de rêve, d’où l’on voit les fins minarets roses s’élancer dans le ciel bleu tendre, au milieu d'un vol de colombes ! Les fins minarets que le soleil pénètre au point de les transformer en lumières roses, sous la grande lumière bleue du firmament !
L'art arabe, c’est le triomphe du caprice, l'amusement de l’imprévu, la danse échevelée des arabesques, des folles, délicates et charmantes arabesques qui se suivent et se croisent en mille festons, s’ajoutant à des maximes très sages que nos yeux éblouis ne savent pas déchiffrer. Les Arabes, grâce à leurs caractères et à d'autres ornements, ont pu retenir, en se passant de la figure humaine, un ingénieux principe de décoration. Chez eux, rien de symétrique : tout est livré à l'impulsion de la fantaisie. Faut-il les évoquer, les mosquées aux nobles portes, aux cours silencieuses, où verdoie un frais palmier, où s'argente l'eau qui dort dans une vasque sous la fontaine ; où, dans un imperceptible frôlement, passe l'essaim frémissant des colombes ; où les préceptes du Coran s'inscrivent en dentelle sur la pierre rosée ; où la nacre et l'ivoire enchevêtrent des floraisons fantastiques aux plafonds de bois peint ?
Celle du Sultan Hasan, par exemple, une des plus fameuses et des plus belles, avec ses frises, ses corniches, ses voûtes à stalactites, ses marbres, ses mosaïques, et ses quatre grandes ogives encadrant l'ombre fraîche et le recul mystérieux des salles ; d'autres, plus petites, moins connues, telles que les deux mosquées construites chacune par un officier de Kaït-Bey, par deux rivaux qui se mesurèrent en cette occasion, rivalisant ainsi de luxe et d'élégance. Les exquis plafonds de bois peint incrustés d'or, de nacre et d'ivoire, semblent parfois représenter des dessins de reliure ou de tapis ; on dirait des étoiles merveilleuses tendues sur nos têtes. Dans un coin monte un drôle de petit escalier ogival qui ne ressemble à rien de ce que nous connaissons.
Les vitraux, en mosaïques de verre coloré enchâssées de plâtre, ont ces douces et ravissantes harmonies assourdies, fondues, tamisées par le procédé. Il est une troisième petite mosquée plus charmante encore que les deux autres : celle de Bourdeini, qui mériterait d'être serrée dans un écrin comme un bijou précieux. Frises d’arabesques, incrustations de nacre, d'ivoire et d’or, vitraux en mosaïque que l’on prendrait pour des pierreries un peu éteintes, c’est toujours le même principe ; mais ici la richesse de l’ensemble et la finesse du détail dépassent ce que nous attendions.
La chaire et le mihrab semblent des œuvres de fée. Pour compléter le tout, il faut les beaux tapis orientaux ; il faudrait aussi les lampes de verre émaillé que l'on a transportées au musée, afin de les préserver, et que l'on à remplacées par des lampes ordinaires."


extrait de Méditerranée - L'Égypte, la Terre Sainte, l'Italie, 1903, par Lucie-Rose-Séraphine-Élise Faure (1866-1913), fille de Félix Faure (1841-1899), président de la République, et épouse (à partir de 1903) de Georges Goyau (1869-1939), auteure d'ouvrages d'inspiration religieuse

samedi 14 mars 2020

"La Pyramide, le sphinx et le désert, c'est-à-dire la mort, le passé, la solitude : voilà bien un digne symbole de la vieille Égypte" (Lucie Félix Faure)

photo d'Antonio Beato (né vers 1825, mort en 1905)

"Enfin le voici, le grand Sphinx accroupi tendant son visage mutilé vers l'horizon désert, et regardant toujours de ses  yeux abîmés le même point, invariable depuis un nombre incalculable de siècles. Vu de dos, il affecte la forme d’un gigantesque champignon. Il faut tourner autour de lui pour constater les variations de sa physionomie qui change selon l'endroit où se place le spectateur, et qui s'altère par le jeu des ombres sur cette face colossale. Le soleil s'abaisse, et l'ombre portée dessine vigoureusement la silhouette du monstre. 
Immense, immobile et muet, il regarde... Dans la mutilation de son visage, il conserve une formidable intensité d'expression. On y lit tour à tour la sérénité, le dédain, l'impassibilité, le sarcasme, comme si l'âme humaine s'amusait à projeter ses reflets sur le colosse inerte. Son regard passe sur nous pour aller vers l'au-delà, ce grand regard sérieux qui me rappelle, je ne sais pourquoi, ces mots des sirènes dans l'Odyssée : "Sachant plus de choses." Sait-il réellement plus de choses ? Parmi les sentiments qu’il exprime, parmi les nuances qu'il réfléchit, on ne distingue aucune lueur d'amour ni de pitié.
Le sphinx, énorme, taillé dans un bloc de rocher, se trouve, - quand on le regarde de face, - exactement dans l'axe de la Pyramide, et ce fond lui convient mieux que tout autre ; la Pyramide, le sphinx et le désert, c'est-à-dire la mort, le passé, la solitude : voilà bien un digne symbole de la vieille Égypte. 
Ensuite, nous nous asseyons sur la terrasse de l'hôtel pour prendre le thé, confortablement et prosaïquement. On se croirait dans une ville d'eaux quelconque, si, tout prés, ne se dessinait la masse imposante de la grande Pyramide, sillonnée de touristes qui en font l'ascension. Poussés, tiraillés, bousculés par les indigènes, grâce auxquels ils peuvent tenter cette expérience, les pauvres voyageurs doivent avoir un piteux aspect ; ils escaladent les pierres mises en saillie par la disparition de l’ancien revêtement ; d'ici, nous apercevons seulement un grouillement multicolore, et les hommes nous apparaissent sous la forme de petits insectes assez laids.
Le soleil couchant enveloppe les sables de longues traînées d'or qui se foncent dans les replis ; c’est l’heure où le désert a ses teintes les plus glorieuses et les plus belles ; du ciel il descend comme une douceur et une tendresse sur le fauve paysage qui va s'éteindre. Bientôt, le Sphinx gigantesque contemplera la nuit posée sur la nature.
Combien de fois l’a-t-il vue ainsi monter des horizons lointains ? Et toujours il regarde vers l'au delà, de ses yeux "sachant plus de choses", en sachant moins aussi, mais connaissant de nos aïeux des secrets que nous ignorons ; il regarde, serein, dédaigneux, impassible, comme il regardait aux jours oubliés où le berger Philitis paissait ses troupeaux dans ses parages, comme il regardait quand il put voir un homme, une femme, un enfant du pays de Palestine, qui fuyaient devant la tyrannie d'Hérode, alors que l'Orient s'embrasait d'une lumière nouvelle : une lumière d'amour.
Il reste immobile et muet... En somme, ses pauvres yeux de pierre ne voient peut-être rien."

extrait de Méditerranée - L'Égypte, la Terre Sainte, l'Italie, 1903, par Lucie-Rose-Séraphine-Élise Faure (1866-1913), fille de Félix Faure (1841-1899), président de la République, et épouse (à partir de 1903) de Georges Goyau (1869-1939), auteure d'ouvrages d'inspiration religieuse

vendredi 13 mars 2020

"Leur transport était d'une difficulté extrême, et nous ignorons le mode de leur érection" (Ludovic Lepic, à propos des obélisques)

Karnak - photo datée de 1896 - auteur non mentionné

"De tous les monuments égyptiens, le plus populaire sans contredit, en France, le plus connu, le plus reproduit, est l'obélisque en général ; celui de la place de la Concorde en est cause. 
Contemporain des pyramides, il a été en faveur pendant le moyen et le nouvel empire ; à cette époque il atteignit ses plus grandes proportions. 
Placé en avant des pylônes des temples, il faisait un superbe motif de décoration ; on y a vu le symbole de la génération, l'image d'un rayon de soleil, etc..., le fait est qu'on ne sait pas positivement ce qu'il représentait pour les anciens Égyptiens. En hiéroglyphes, sa reproduction veut dire stabilité. Sa grandeur varie à l'infini. Dans les tombeaux de Memphis, sous la cinquième dynastie, on le trouve déjà, mais dans des proportions infimes : 60 centimètres à peu à près ; ensuite il atteint jusqu'à 33 mètres. Quoiqu'il précède les temples et les tombeaux des rois, il ne porte que des inscriptions sans intérêt, des louanges en honneur du souverain ou des phrases de rituel. 
Leur nombre était infini, mais de nos jours il en subsiste peu d'entiers ; les nations modernes sont venues en prendre pour orner leurs places publiques, et ceux de Londres et d'Amérique doivent être bien surpris du voyage qu'on leur a fait faire et du climat qu'ils habitent.
Un des plus beaux de l'Égypte actuelle est celui d'Ousourtesen Ier à Héliopolis. Il a 20m,75 et est un des plus anciens. Celui de la reine Hatasou, à Karnak, mesure 33m 20 ; c'est le plus grand de tous. Puis les deux de Louqsor dont un est à Paris, et c'est le plus petit. Il était élevé sur un piédestal gravé et sculpté, que l'on n'a pas emporté ; on a préféré cet atroce socle qui, tout en élevant le monument, lui enlève de sa grandeur en le détachant trop de terre. 
Dans toute l'Égypte on en trouve de brisés sur place ou gisant sur le sol ; parfois le piédestal seul subsiste. Les obélisques étaient en général couronnés d'un pyramidion en or ou en bronze doré. Celui d'Héliopolis était en bronze, et au treizième siècle on le voyait encore. Celui de la reine Hatasou était fait avec l'or pris à l'ennemi, comme l'atteste une inscription ; parfois même, une boule ou tout autre emblème en métal brillant surmontait le pyramidion. 
Notre obélisque de Paris était couronné de métal, et à son érection on aurait dû lui rendre cette décoration qui eût achevé de lui rendre son caractère. Celui de la reine Hatasou était, de plus, entièrement doré sur ses quatre faces, les hyéroglyphes seuls se détachaient en creux par leur couleur nette, et l'ensemble devait en être splendide. 
Il existe à Begig, dans le Fayoum, un obélisque d'une forme particulière ; il avait treize mètres de haut et était rectangulaire. Il date du règne d'Ousourtesen Ier, comme celui d'Héliopolis, et le haut est arrondi au lieu de se terminer en pyramidion. Cette forme n'a été constatée que là, et on n'en a jamais retrouvé de semblables en Égypte. À la fin du nouvel empire, les Nubiens adoptèrent cette forme disgracieuse pour les leurs, mais déjà toute grande idée d'art avait disparu.
Les obélisques étaient presque tous en granit ; on en a cependant trouvé en grès, mais ils sont rares ; ils se taillaient d'une seule pièce, dans la carrière, et à Assouan on peut en voir un achevé, qui ne tient plus que par un seul côté à la roche. Leur transport était d'une difficulté extrême, et nous ignorons le mode de leur érection. Il est à croire que l'homme venait puissamment en aide aux machines pour ces corvées, et je serais tenté de penser comme le drogman de Maxime Ducamp, qui me semble avoir trouvé le vrai nœud de la question. Un jour que l'illustre académicien demandait devant lui comment l'antiquité avait pu soulever de telles masses, le drogman lui montra un palmier et lui dit : "C'est avec ça qu'ils ont construit. Avec cent mille branches de palmiers que l'on brise sur les reins nus des ouvriers, on fait bien des temples et des palais, on élève bien des obélisques." Puis il ajouta avec philosophie : "C'était un bien mauvais temps pour les palmiers alors, car on leur coupait autant de branches qu'il en poussait" ; et cela dit, il s'en fut en riant et en caressant sa barbe. Je crois, somme toute, que le brave homme avait peut-être plus raison qu'il ne pensait, et que plus d'un obélisque fut élevé grâce à la sueur du peuple. Si M. Duban eût employé ce procédé pour ériger le nôtre, il eût économisé pas mal d'argent au trésor. Reste à savoir cependant si le gamin de Paris eût consenti à s'atteler aux cordes avec des coups de bâton sur le dos pour stimulant et pour récompense."



extrait de La dernière Égypte, par Ludovic Lepic (1839-1889), peintre et graveur français

mardi 10 mars 2020

Coucher de soleil sur Le Caire, par Georges Montbard


photo des frères Zangaki (actifs vers 1870-1875 et 1880-1899)


"À ce moment ils étaient sur la terrasse (*): la vue était unique, féerique, par ce splendide soleil couchant. 
À leurs pieds s'étendait la ville, immense ; au premier plan, on apercevait distinctement la mosquée du sultan Hassan, celle de Touloun avec son étrange minaret, plus loin les casernes de la place Qarameidan ; puis, dans une poussière d'or, dans un fourmillement lumineux, une confusion infinie de terrasses, de dômes, de coupoles, de minarets ; et, parmi tout cela, quelques lignes noires indiquant l’enchevêtrement des rues. Le massif de l'Esbekieh faisait une tâche verte sur cette étendue blonde, vaporeuse, terminée par la lisière des maisons européennes du riche quartier d’Ismaïlieh, qui se déployait jusqu'à Boulaq ; et c'était le Nil qui luisait comme une lame d'argent dans une verte ceinture et, au dernier plan, se détachant sur le fond bleuâtre et brumeux du désert, les larges silhouettes d'un bleu plus foncé des Pyramides. 
Le soleil descendait lentement sur l'horizon. À un moment, avant de disparaître, il y eut comme un éblouissement prodigieux, une sorte d’auréole gigantesque qui emplit le ciel, illuminant l’espace ; et la cité, toute ruisselante de lumière, resplendit avec des scintillements infinis sous cette avalanche éclatante, faite de pourpre et d'or ; le Nil flamboya ; les champs devinrent subitement d'un vert plus intense ; un instant, les minarets brillèrent comme des aiguilles de feu ; les coupoles étincelèrent, les dômes rayonnèrent dans un embrasement général. Puis, l’orbe de feu disparut à l'horizon et instantanément tout pâlit ; le ciel verdit, les rayonnements s'éteignirent ; la gamme hardie des couleurs s’adoucit brusquement ; les ors et la pourpre de tout à l'heure se transformèrent en tons oranges, violets, puis bleus ; l'air fraîchit tout à coup, les ombres augmentèrent d'intensité ; et bientôt, presque sans transition, tout s'abîma dans une grande teinte sombre, et la nuit vint ! 
- Brrr.... dit Onésime frissonnant en mettant son paletot, ça se passe lestement ici ; le soleil est pressé, il n'aime pas à lanterner des heures sur l'horizon, à crépusculer comme il le fait chez nous ; il n'y va pas par quatre chemins ; dès qu'il a fini sa besogne, bonsoir, la compagnie ! Il vous tire un grand coup de chapeau et tourne les talons… puis, s'adressant à Jacques :
- Te voilà content, toi, tu t’es payé ton coucher du soleil !
- Oui ; et c'est ton tour maintenant ; voilà la nuit ; tu vas bientôt pouvoir continuer ton somme si bien commencé dans la mosquée.
Quand ils retrouvèrent leurs âniers sur la place Roumeilieh, la nuit était complète."


(*) de la Citadelle, au Caire

extrait de En Égypte - Notes et croquis d'un artiste, par Georges Montbard (1841-1905), pseudonyme de Charles Auguste Loye, caricaturiste, dessinateur, artiste peintre et aquafortiste français

jeudi 5 mars 2020

Le Nil "délimite le milieu physique du fellah, l'Égypte vivante" (Henry Habib Ayrout)


photo Abdullah Frères - Vichen (1820-1902), Hovsep (1830-1908) et Kevork Abdullahian (1839-1918) -
photographes ottomans d'origine arménienne
"Pour porter des fruits, la terre doit s’abreuver. Elle doit aussi respirer. Par les crevasses verticales que ses rayons d'été dessinent sur le sol plat, le soleil pourvoit à l’hygiène des champs en jachère. Il aide à leur dessalement, les ameublit et leur assure une profonde aération. La terre est ainsi déshydratée, renouvelée...
Nous voyons donc le Nil, aidé par le soleil, préparer, et déjà cultiver le pays. Il délimite, du fait même, le milieu physique du fellah, l'Égypte vivante.
En effet, là où il ne pénètre pas par-dessus ou par-dessous, le désert commence brutalement, sans zone de transition. Les conventions des atlas, qui montrent sur la carte d'Égypte un mince ruban vert sur un large fond d’ocre se vérifient exactement ici.
Du haut de la Grande Pyramide, aux environs du Caire, ou au Saïd (Haute-Égypte), de n’importe quel point de vue on est frappé par la netteté de la ligne de partage : là s'arrêtent l'habitation et le travail de l’homme.
Une vallée plate entre les falaises du désert libyque et du désert arabique, longue de 1.500 km., large de 1 km. à Ouadi Halfa, de 5 km. à Edfou, de 14 km. environ entre Louqsor et Assiout où elle se resserre de nouveau, de 25 km. à Beni Souef, d’où elle se ramifie à l’ouest (Fayoum), étalée sur 260 km. de front dans le Delta, en tout 32.000 km2 de bonne terre, au milieu d’un million de km2 de sables stériles, - trois pour cent du territoire total - voilà l'Égypte vivante et nourricière.
Le Nil en a tracé la silhouette. Il nous apparaît, comme un lotus géant dont les racines (Nil blanc, Nil bleu) plantées au cours de l'Afrique, dans les hautes montagnes d’Abyssinie et les grands lacs du Congo, poussent, dès Khartoum, la sève d’une tige unique, qui pénètre, étroite, en Égypte à Ouadi Halfa, ne verdit qu’à Assouan, pousse une feuille à Beni Souef (- Bahr Youssef - Fayoum), fleurit au Caire et s’épanouit en ramure innombrable sur les deux branches de Rosette et de Damiette, rejoignant la Méditerranée à travers la frange des lacs de Mariout, Edkou, Borollos, Manzalé qui, de l’ouest à l’est, bordent l'embouchure du fleuve.Enclose entre deux déserts, au delà desquels se dressent les frontières politiques, la Vallée du Nil est d’un "physique" essentiellement agricole. Sa vie s’exprime sur un seul ton : le vert d’incessantes cultures.
Elles s'étendent en une campagne immense, unique et plate, qui enveloppe les villes et les villages. À hauteur d’homme, et avant la récolte du maïs, par exemple, on ne voit ni le Nil, ni le réseau innombrable des canaux, ni les fossés ni le ballast de la voie ferrée que seuls les poteaux révèlent, ni les maisons basses et groupées... Comme dans les plaines mouillées de Hollande ou de Russie, mais sous un ciel qui ne s’égoutte point, paraît la primauté des cultures et des champs.
Qu'il aille du Caire à Alexandrie ou qu'il remonte au contraire vers le sud, qu’il voyage en barque, en chemin de fer ou en auto, dans le Delta ou dans le Saïd, en été ou en hiver, tout itinérant, en Égypte nilotique, est obsédé par le ton agricole du paysage.
Mais dès qu'il s'éloigne du Nil, vers Suez ou vers les monastères coptes du Ouadi Natroum, le désert l’envahit de toutes parts ; il croit alors changer de pays.
À l’ouest, il rencontrera les oasis bédouines et commerçantes de Kharga, de Dakhla, de Farafra et de Siwa. À l’est, vers les côtes de la mer Rouge, il trouvera des exploitations de pétrole et de phosphates, et des familles de fellahs saïdiens installés là pour les travaux.
Dans cette Égypte excentrique et dépouillée, qui n’est ni la Basse-Égypte ni la Haute-Égypte, seuls ces hommes transplantés rappellent au voyageur la campagne familière qui pour lui, comme pour les neuf dixièmes des Égyptiens, représente le pays."


extrait de Moeurs et coutumes des fellahs, 1938, par Henry Habib Ayrout (1907-1969), jésuite, docteur en sociologie, responsable de l'enseignement catholique en Égypte, fondateur de l'Association de Haute-Égypte pour l'éducation et le développement

"Parmi ceux qui se figurent connaître l'Égypte, combien se sont rendus dans la ville de Bastit et dans la capitale d’Amasis ?" (Pierre Montet)

Pierre Montet examinant la momie de Psousennès Ier

"Les cités du Delta ne le cédaient à celles de la Haute Égypte ni par l’antiquité, ni par la splendeur de leurs monuments. Saïs, Bubaste et bien d’autres n’enviaient rien à Abydos, à Edfou, à Denderah et n'étaient éclipsées que par Thèbes. Le poète n’a pas oublié Saïs ni Bubaste, mais le touriste et l’archéologue ne fréquentent que les cités du Sud. Parmi ceux qui se figurent connaître l'Égypte, combien se sont rendus dans la ville de Bastit et dans la capitale d’Amasis ? Combien ont profité des routes qui unissent le Caire à Ismaïlia et au canal de Suez, à Damiette, à tous les chefs-lieux du Delta, pour explorer le temple en ruines de Behbet el Hagar, Mendès avec son naos encore debout, ou tenter d'atteindre la citadelle de Leontopolis si curieusement perchée, à vingt mètres de hauteur, sur son double piédestal de terre ?
Seule Tanis reçoit des visiteurs depuis que notre mission y a entrepris des fouilles en 1929, et surtout depuis qu’un roi vêtu d’or, couché dans un sarcophage d'argent, y a été découvert au fond d’un tombeau. Vainement des historiens soutiennent qu'Osiris régna dans le Delta avant de fonder Abydos, qu'Horus résida dans la ville qui porte toujours son nom, Damanhour, avant de fonder ses colonies du sud, qu'un antique royaume eut pour capitales Pe et Dep. C’est en vain que Rosette et Sân ont conservé pour la science les décrets bilingues, que des stèles historiques rappellent la grandeur de Mendès et de Pithom. De nos jours, l'Égypte pharaonique amputée de la moitié de son territoire commence aux Pyramides.
Les premiers égyptologues étaient moins exclusifs. Les savants de la Commission d'Égypte ont parcouru le Delta sans se lasser et noté toutes les antiquités visibles sur le sol. Champollion dressant la liste des sites à explorer en premier lieu nomme Tanis, Alexandrie, Saïs et Bubaste. Mariette fouille à Tanis et à Saïs en même temps qu’à Memphis, Abydos et Thèbes. On doit à Lepsius une belle lithographie de Saïs. Vers 1880 on pensait encore qu'il y avait à fouiller dans le Delta. L'Egypt exploration society inscrivit à son programme les sites bibliques : Bubaste, Pithom, Tanis, Daphnae. Les travaux de Flinders Petrie, de Griffith, de Naville sont consignés dans les deux volumes de Tanis, les deux volumes de Bubastis, que suivirent Goshen, The Kyksos ans israelic cities, The Store-city of Pithom and the route of the Exodus. Mais cet effort méritoire ne fut pas soutenu.
Lorsque les savants anglais se transportèrent au Fayoum et à Abydos, ni les Français, ni les Allemands, ni les Américains ne s’offrirent pour les remplacer. Il ne resta que le Service des Antiquités égyptiennes qui prit quelques mesures de surveillance et de conservation, intervenant lorsque le hasard amenait quelque trouvaille, comme ce fut le cas à Bubaste, où la construction du chemin de fer fit découvrir un trésor d’argenterie, à Athribis, à Héliopolis, où des maçons avaient rencontré des tombeaux. Des découvertes en assez grand nombre sont mentionnées dans les Annales du Service. En 1905, Maspero chargea Barsanti de ramener au Caire les gros monuments découverts à Sân par Mariette. De son côté la Compagnie de Suez chargeait Clédat de rassembler à Ismaïlia les stèles et les statues découvertes à Tell el Maskhouta et le long du canal.
Dans ces dernières années, la Mission de Tanis a suscité une certaine émulation. Une mission américaine travaille à Athribis ; le service des antiquités à Bubaste. Il a découvert près de Horbeith une nécropole de taureaux sacrés. Nous espérons que les succès récents des fouilles de Tanis ramèneront les archéologues dans le Delta où il y a tant à faire. "



extrait de Tanis - Douze années de fouilles dans une capitale oubliée du Delta égyptien, 1942, par Pierre Montet (1885-1966), égyptologue

lundi 2 mars 2020

"Quand on arrive à leur base, on est comme atterré et anéanti d'étonnement" (Jules Barthélemy Saint-Hilaire, à propos des pyramides de Giza)

photo des frères Zangaki, deux photographes grecs, actifs vers 1870-1875 et 1880-1899

"Je ne voudrais pas cependant quitter l'Égypte sans vous dire quelque chose des monuments que nous venons d'admirer. Il me semble qu'un voyageur qui aurait vu ces merveilles sans leur consacrer un souvenir serait assez ridicule. Il faudrait qu'il fût bien insensible pour n'en avoir pas été ému ; et, s'il a ressenti en les contemplant quelques impressions profondes, je ne vois pas pourquoi il ne transmettrait pas ces impressions, quelles qu'elles soient, aux gens moins heureux que lui qui n'ont pu les avoir sur les lieux. Les monuments de l'Égypte, d'ailleurs, ne sont pas seulement une gloire pour le peuple qui les a élevés. Ils font partie de l'histoire de l'art par leur originalité, par leur grandeur, quelquefois même aussi par leur perfection ; et les passer sous silence, c'est déchirer une page des annales de l'esprit humain. Quelques-uns de ces monuments ont quatre mille ans et plus. Je vous le demande : il y a quatre mille ans, qu'est-ce que c'était que l'Europe entière, y compris la Grèce elle-même ? Qu'est-ce que c'était que le monde, et même les peuples les plus civilisés de ces temps à demi fabuleux, à côté de l'Égypte pharaonique ?
(...) Les monuments que nous avons visités ne sont pas très nombreux. Le but de notre voyage était spécial (...). Cependant nous n'avons pas voulu passer, comme des barbares, à côté de ces splendeurs de l'architecture pharaonique sans y jeter un coup d'œil ; et voici à peu près tous les monuments que nous avons vus sur les bords du Nil : les pyramides de Ghizeh, le temple de Dendérah, les palais et les temples de Thèbes sur les deux rives du fleuve, Esneh, Edfou, et l'île de Philae.
(...) Pour se rendre aux grandes pyramides, qu'on aperçoit sur sa droite quand on les regarde du haut de la citadelle du Caire, il faut passer le Nil, et prendre par le village de Ghizeh, aujourd'hui bien délabré, et dont Léon l'Africain, au commencement du seizième siècle, fait une ville très florissante. Comme l'inondation était encore très haute, et qu'elle couvrait la campagne, il nous a fallu suivre la levée de terre qui, par de longs détours, conduit en serpentant à l'entrée du désert Libyque, où gisent ces gigantesques constructions. De loin, et à mesure qu'on s'en rapproche, elles produisent assez peu d'effet ; et l'on serait presque tenté de se dire : "Comment ! ce n'est que cela !" Mais, lorsqu'on a quitté la levée, et qu'au delà de l'inondation on s'avance à pied vers ces masses, faisant un kilomètre à peu près dans le sable sans que le regard s'en détache d'une seconde, elles grandissent tout à coup à des proportions colossales ; et quand on arrive enfin à leur base, on est comme atterré et anéanti d'étonnement.
Cette sensation tient évidemment à ce que ces monuments étranges sont d'un bloc, et que l'effet qu'ils produisent est en quelque sorte concentré.
Les plus vastes palais, ceux de Karnak, par exemple, ou ceux de Médinet-Habou, tout immenses qu'ils sont, ne vous écrasent pas comme les Pyramides. On sait s'orienter dans leurs diverses parties, qu'on analyse et qu'on peut détailler une à une. Ici le coup est unique, et l'on est foudroyé. La surprise ne diminue pas même lorsque l'on monte sur ces assises de pierres magnifiques, dont quelques-unes ont trois et quatre pieds de haut pour chaque pas, ou gradin d'escalier.
(...) Il est démontré par les Pyramides elles-mêmes, telles qu'elles sont encore aujourd'hui, que l'architecture était fort avancée au moment où elles ont été construites. Les moyens pouvaient être imparfaits, et les plans inclinés l'attestent assez ; mais l'art ne l'était pas. La construction en elle-même, avec ses lignes si régulières, avec ses matériaux si solidement joints, ses travaux intérieurs et ses travaux du dehors, ne laisse rien à désirer ; et si, de nos jours, il prenait fantaisie à quelque potentat de faire élever des monuments de ce genre, il est avéré qu'il ne pourrait faire mieux, si même il pouvait faire aussi bien.
Il n'y a pas d'architecte de nos jours, quelles que soient ses justes prétentions, qui ne doive en convenir. Dans ces temps, si reculés qu'ils en sont presque fabuleux, la mécanique savante pouvait être peu avancée ; l'architecture l'était étonnamment. Or ce n'est pas très rapidement que l'art se forme ; et il avait fallu bien des essais et bien des tâtonnements, avant qu'il parvînt à ce degré éminent. À quelle époque incalculable ne se trouvent point reportés, rien que par ce seul fait, les débuts de la civilisation égyptienne ? Et à quel temps presque antédiluvien n'a-t-on pas dû commencer à tailler des pierre et à construire des édifices, pour arriver, deux mille ans avant l'ère chrétienne, à en construire de si parfaits !
Voilà pour l'admiration. Mais à un autre point de vue, que de douleur et que de juste indignation ne doivent pas exciter de pareils monuments ! Quel orgueil ! Quel faste stupide et cruel ! Que de milliers d'hommes sacrifiés en pure perte pour faire à un cadavre, qui doit périr sans qu'il en reste trace un jour, une sépulture qui brave les siècles, sans le préserver de la pourriture qui l'attend, ou de la violation sacrilège dont la cupidité le menace ! Ô grandeur! Ô vanité des choses humaines !"


extrait de Lettres sur l'Égypte, par Jules Barthélemy Saint-Hilaire, philosophe, journaliste et homme d'État français (1805-1895).

dimanche 1 mars 2020

"Je promets trois mois de délices aux promeneurs qui voudront venir remonter le fleuve jusqu'à ses secondes cataractes" (comte d'Estournel, à propos du Nil)

photo des frères Zangaki, deux photographes grecs, actifs vers 1870-1875 et 1880-1899

"Chaque jour nos relations avec ces contrées vont devenir plus faciles, et je me demande s'il est possible de mieux employer ses loisirs qu'en se laissant aller comme je le fais en ce moment au gré du vent et au cours de l'eau à travers cette curieuse Égypte. Décidément la route de Paris à Thèbes n'est pénible que jusqu'à Châlons. Avec la Saône, le Rhône, les bateaux à vapeur, on se trouvera transporté ici sans s'en douter, et je promets trois mois de délices aux promeneurs qui voudront venir remonter le fleuve jusqu'à ses secondes cataractes. 
Un tel plaisir est de tous les âges ; il s'accommode à toutes les santés par la salubrité du climat, à toutes les fortunes par son économie ; et comment ne serait-il pas de tous les goûts ? Au lieu de traîner chez nous un long hiver à grelotter et à tousser au milieu des brouillards et des frimas, qui empêche de le changer contre un printemps en venant chercher dans le berceau du soleil la chaleur et la lumière ? Chaque heure de trajet sur le Nil fournirait quelque halte intéressante. On mettrait pied à terre sur un sable bien sec ; on irait se promener sous les palmiers et visiter les ruines qui sont rangées le long des rivages, comme pour vous présenter du plaisir sans fatigue. 
J'aime à rêver ainsi une navigation en famille, en caravane d'amis, dans de bonnes cabines commodément meublées, avec des livres, des pinceaux, des instruments de musique, enfin en grand et plus abondamment tout ce que j'ai aujourd'hui à bord de ma canche, moins ses crevasses. Muni d'un firman, on peut requérir dans chaque village aide et protection ; aucune des nécessités de la vie ne vous manque, et les gourmands trouveraient à faire excellente chère. 
Pour donner une idée du prix des denrées, nous venons d'acheter tout à l'heure un cent d'œufs cinq sous de France, et un mouton trois francs ; une barque avec un équipage de onze hommes revient à cinq francs de loyer par jour. Ainsi vous voilà à la fois logé et voituré pour le prix que coûteraient deux heures de fiacre à Paris. Il est donc vrai que nous pourrions voyager en Égypte par pauvreté ou au moins par épargne, ainsi que les Anglais le font en France. Ensuite, je n'ignore pas qu'il y a manière de rendre ruineux tous les voyages, même celui autour de sa chambre ; telle personne de ma connaissance met des écus dans un sac percé, puis elle dit : "Comme l'argent va vite ! il est impossible de vivre en Orient à moins de dix mille francs par mois." Je réponds à ce chiffre par les prix du pays, et j'affirme qu'il n'y a pas ici de dépenses qui équivalent journellement à celles de la poste et des auberges en Europe. Toute escorte est superflue, même celle de notre janissaire de Girgé, et ceci m'amène à payer la dette de reconnaissance que doivent au gouvernement de Méhémet-Ali tous les voyageurs chrétiens ; la sécurité dont ils jouissent, c'est lui qui la leur a faite. Quel contraste avec les récits de Denon, quand je l'entendais nous raconter ses tribulations de tous genres. Sans cesse à cheval, faisant le coup de fusil, et forcé par les mouvements de l'armée de s'arrêter dans des lieux sans souvenirs et sans intérêt, tandis qu'il lui fallait passer au galop devant les monuments de Thèbes. 
Étendu sur le pont de ma barque et respirant l'air frais du soir qui faisait bomber nos deux voiles, j'énumérais ainsi les douceurs et les facilités de mon futur retour en Égypte, quand mon esprit un peu porté à la contradiction, même avec lui-même, eut la fantaisie de retourner la médaille et d'en considérer le revers. Un inconvénient du voyage rendu si facile ne sera-ce pas alors cette trop grande facilité ? De commode, ne deviendrait-il pas commun ? Échapperons-nous aux commis-voyageurs, la peste endémique de l'Occident, et l'Orient ne va-t-il pas se peupler de familles anglaises qui chercheront des restaurateurs au pied des pyramides, et demanderont dans le désert où est le custode ? Puis, jouira-t-on autant d'un voyage où rien ne vous manquera ? En profitera-t-on de même, et n'en sera-t-il pas comme de ces méthodes nouvelles et aisées, au moyen desquelles en apprenant sans peine on apprend mal ?"

extrait du Journal d'un voyage en Orient, publié en 1844, de François de Sales, Marie, Joseph, comte d'Estourmel (1783 - 1852), homme politique français

samedi 29 février 2020

La "ressemblance frappante" des fellahs égyptiens avec "leurs anciens devanciers", par W. S. Blackman

statue de Ramsès II - Louxor (auteur et date de la photo non mentionnés)

"Les limites naturelles de l'Égypte ont permis à ses habitants, en particulier à ceux du haut pays, de vivre relativement isolés à travers toute leur  histoire. Au nord s’étend la mer ; à l’est et à l’ouest s’allongent de vastes déserts presque totalement dépourvus d’eau, tandis que vers le sud une série de cataractes s’oppose à la pénétration étrangère qui tenterait de descendre le Nil. Pareil isolement géographique fut certainement la cause déterminante du caractère conservateur que manifestent les paysans égyptiens. Ce caractère apparaît avec une évidence spéciale dans leurs coutumes sociales et religieuses, ainsi que dans leurs industries ordinaires qui (...) sont restées presque sans aucun changement, sinon totalement identiques, depuis l’époque des pharaons.
Les vastes solitudes désertiques répandent la terreur dans les esprits ; la plupart des fellahs, aujourd’hui encore, ne se risqueraient pas à en traverser même la lisière après le coucher du soleil. La crainte des hyènes et plus encore la crainte des 'afârît les empêchent de se risquer, la nuit venue, au delà des terres cultivées. Le paysan, à moins qu’il ne soit obligé de rester aux champs pour défendre ses récoltes ou pour surveiller son bétail, brebis et chèvres, retourne dans son village avant la tombée du jour et y demeure jusqu’au moment même qui précédera l’aurore du lendemain.
Les déserts ont fait leurs preuves comme défense naturelle contre l'invasion, car les peuples qui conquirent le pays à différentes époques de son histoire y entrèrent en général par le nord-est. Ces envahisseurs ne semblent pas avoir exercé une action bien marquée sur l’aspect physique des habitants de la Haute Égypte. La plupart de ceux-ci présentent encore une ressemblance frappante avec les visages de leurs anciens devanciers, tels que nous les voyons dessinés sur les murs des temples et des chapelles funéraires, ainsi qu'à en juger par les statues, ces authentiques portraits datant du Haut, du Moyen et du Bas Empire."



extrait de Les fellahs de la Haute-Égypte, 1948, par Winifred Susan Blackman (1872-1950), égyptologue, archéologue et anthropologue britannique, agrégée du Royal Anthropological Institute ; traduction française de Jacques Marty, diplômé de l'École des Hautes-Études

samedi 22 février 2020

Assouan, d'une rive à l'autre du Nil, par Henry Bordeaux

oeuvre de Carl Wuttke (1849-1927)


"Nous descendons à Assouan à l'heure chaude. Le fleuve est vide de barques et de bateaux, mais le port en est rempli. Tout le monde se repose. Faisons comme tout le monde. À trois heures, nous n’y tenons plus, tant le repos nous est contraire, et nous partons à la voile sur le Nil. Du milieu du fleuve, nous pouvons contempler les deux rives, l’île Éléphantine, verdoyante et couverte de villages et de temples ruinés, et sur la rive droite le magnifique hôtel des Cataractes, aujourd’hui fermé à cause de la saison déjà close, en plein soleil, fait pour la joie et la santé. À mesure que nous remontons lentement le cours de l’eau, le paysage se simplifie, devient aride et sauvage. L'extrémité de l’île Éléphantine s’avance comme une proue de navire. Ses rochers noirs se redressent en forme d’animaux, comme ceux qui précèdent le monastère de Montserrat en Catalogne. Des forts anglais, aujourd’hui démantelés, se dressent au sommet des collines. Çà et là une palmeraie fait encore une tache verte, et des palmiers isolés détachent en relief leurs fûts élancés et leurs bouquets de plumes.
Nous abordons sur la rive gauche et gravissons un monticule d’où nous pouvons voir la première cataracte et le barrage au-dessus. L'eau ne tombe pas de très haut, mais elle permet néanmoins, par cette chute étalée sur un immense espace, de mesurer la puissance du fleuve. Fleuve vertigineux pour la pensée qui secoue ici sa force fécondante à douze cents kilomètres de son embouchure et qui est encore à près de cinq mille kilomètres de sa source, qui nous relie au cœur de l'Afrique noire des grands lacs et à la Méditerranée, lac immense où se rencontrent toutes les civilisations, qui est chargé d’une histoire aussi ancienne dans le compte des années que le métrage de son cours l'est en nombre de kilomètres.
Le retour est plus beau à cause de l'heure plus favorable à la lumière. Une flottille de minuscules barques de fer-blanc, où s’agitent de petits Barbaras tout nus qui rament avec les mains, nous escorte jusqu'à ce que nous leur ayons donné leur backchich. Abandonnés, nous glissons lentement sur le fleuve, car le vent est tombé. Notre matelot nubien essaie de carguer sa voile triangulaire pour louvoyer. Ainsi flottons-nous d’une rive à l’autre, mais nous ne sommes pas pressés. (...)
L'air est ici vif et salubre. C’est lui qui doit purifier l'atmosphère. Hérodote ne disait-il pas déjà que le Nil était le seul fleuve où n'apparaissent jamais les brouillards ? Le bleu du fleuve élargi égale celui du ciel. Ils rivalisent de splendeur. Et pourtant, ils n’arrivent pas à eux deux à supprimer la sorte de mélancolie répandue sur ce paysage de bout du monde. C'est l’entrée du désert nubien, la fin de l’oasis féerique, l'expiration de l'Égypte. Il y a dans toute cette beauté une tristesse de mort. Au-dessus de nous tournoient des milans ou des éperviers. Déjà, au Caire, j'avais remarqué leur présence. Ils survolent ainsi toute la longue oasis, comme s'ils guettaient des proies ou comme si elle avait pris, avec le temps et les momies, une odeur de cadavre.
Nous abordons à l'île Éléphantine. Toute une ancienne cité gît là, en ruines avec les temples de Thoutmosis III, d'Aménophis III, de Ramsès III. Il n’en reste que des colonnes brisées. Partout des temples et des tombeaux : il n'y avait donc place que pour les dieux et les rois. Mais voici le cimetière des béliers sacrés. Je lui préfère les petits cailloux qui désignent la tombe des fellahs. (...)
Nous parvenons au bord du Nil. C’est l'éternel tableau des femmes drapées portant l'amphore. Là est le fameux Nilomètre marquant les crues du fleuve. Strabon l'avait déjà décrit. Abandonné pendant plus de mille ans, il futt déblayé et réutilisé sous le règne du khédive Ismaïl, ainsi que le rappellent des inscriptions en français et en arabe. Le long de l’escalier s’échelonnent les cotes du niveau de l’eau. Il est très intéressant de les comparer et d'imaginer à leur mesure la puissance du fleuve fertilisant les terres.
Le fleuve, c’est lui qui règne ici comme dans toute l'Égypte. Nous sommes montés dans le jardin de l’hôtel des Cataractes jusqu’à une terrasse d'où nous dominons son cours afin d'assister de ce petit belvédère au coucher du soleil. L'astre heurte bientôt la petite montagne qui borne l'horizon. On dirait qu'il va incendier le marabout qui la couronne. Quand il a disparu, la lumière, un instant, accomplit des prodiges. Elle se promène au galop dans un char de feu. Tout le ciel est en or, et tout le fleuve. Un or mêlé de bleu, incendiant le bleu sombre. Mais, tandis que le ciel demeure immobile, le fleuve a des tressaillements, des frissons d’être vivant. Il semble ressentir la jouissance de ces caresses de clarté, comme s’il recevait des brassées de fleurs. Puis la nuit tombe brutalement, comme elle tombe en Orient où il n’y a pas de crépuscule, et les étoiles se précipitent, se hâtent d’apparaître et de briller, comme si elles avaient peur d’être en retard et d’avoir laissé passer l'heure. Immobile à son tour, le Nil les double dans ses eaux."


extrait de Le visage de Jérusalem et Le Sphinx sans visage, 1948, par Henry Bordeaux (1870 - 1963), avocat, romancier et essayiste français, membre de l'Académie française

vendredi 21 février 2020

Une visite au musée des antiquités du Caire, par Jean Cocteau : "Les Pharaons ne se cachaient pas pour disparaître, mais pour attendre leur entrée en scène."

"Un musée ne me semble pas un sacrilège" (Jean Cocteau)
Illustration extraite de The Graphic, 15 avril 1899

22 mars 1949.


Visite du Musée avec le docteur Drioton, figure joviale et qui communique une sorte de vie allègre aux nécropoles. Il glisse de siècle en siècle, nous épargne les œuvres mineures, ne s’arrête qu’aux chefs-d’œuvre. Plus je marche, plus je l’écoute, plus je tourne autour des colonnes, plus j'éprouve cette sensation d’un monde noir qui s’accroche comme le lierre, qui refuse de lâcher prise. Coûte que coûte, il faut s’affirmer, se perpétuer, s’incarner, se réincarner, hypnotiser le néant et le vaincre. Les poings fermés, les yeux grands ouverts et fixes, les Pharaons marchent contre le vide, l’endorment, le bravent. C’est pourquoi un musée ne me semble pas sacrilège. Ils ont exigé cette gloire nominale, cette gloire de tragédiens, sous des projecteurs. Ils ne se cachaient pas pour disparaître, mais pour attendre leur entrée en scène. On ne les arrache pas d’une tombe. On les sort d’une coulisse, masqués et gantés d’or.

Au reste, j’en aurai la preuve dans la chambre des momies qu’on ne montre plus au public et dont le docteur nous ouvre la porte. Elles reposent côte à côte, sous des vitres, dans une manière de salle de triage pour blessés de guerre, de morgue où l’on se penche afin d’identifier les victimes. Ces hommes prodigieux ont réussi jusqu’au bout la gageure de se transporter d’effigie en effigie, de muer, de changer de peau. La rage de survivre sculpte toutes ces petites têtes de cuir et de bronze qui montrent le poing. De la salle d'attente où cette grande famille hautaine habite ensemble, chacun s’évade et retrouve ses privilèges dans le musée où quelque forme géante lui permet de prendre ses aises, de vêtir son âme et de crier : "C’est moi !" 

Qu'il est beau, ce Séti Ier, avec son nez mince, ses dents découvertes, toute sa petite figure de proie, toute sa petite figure morte, réduite à la seule exigence de ne pas mourir. Moi ! Moi ! Moi ! C’est le mot qui se répercute sous les voûtes. Et le riche fonctionnaire qui, sur sa stèle, imite l’attitude et le profil du roi, le crie à tue-tête. Et même il forme écho lorsque ce ministre, avec et sans perruque, avec et sans pagne, se contemple, face à face avec lui-même. Et les quatre petites têtes en albâtre de Tut-Ank-Ammon, qui se regardent, disposées comme le reflet d’un miroir à trois faces, sur le coffre aux entrailles, se disent : "Moi, moi, moi, moi."
Nous allons, grâce au docteur, sauter de l'époque âpre, rude, où les visages de femmes ont l’air de visages d’hommes, à celle, après une longue période d’académisme, où la grâce de Thèbes entre en scène, où les visages d'hommes ont l'air de visages de femmes. Puis, le roi Aménophis IV change la pièce et les décors. Le soleil devient le seul dieu (ce qui se passe derrière le soleil). Par son ordre, l’art sera réaliste et surréaliste. On cherchera l'extrême de la ressemblance jusqu’à une sorte de folie grandiose et l’on décidera de la forme des crânes allongés jusqu’à celle d'une calebasse. Mais d’un âge à l’autre cette débauche d’effigies restera dominée par la position intra-utérine et même la chaise à porteurs de la reine l'obligera publiquement à se recroqueviller comme dans le ventre ou dans l’œuf.
Partout le mort se protège contre les forces méchantes qui risqueraient de le distraire, de l’obliger à être un vrai mort, de sombrer dans le sommeil.
Et cette Égypte, qui marque sa route plate par des bornes vivantes, ne sera que la mise au point d’une Égypte néolithique éteinte faute d’écriture, faute de tailler la pierre à un autre usage que celui des armes et dont l’ébauche n’existera qu’en maquettes d’ivoire d’après lesquelles l'avenir exécutera son programme. Costumes et décors, en voici maintenant le théâtre et le magasin d’accessoires auquel rien ne manque : les salles de Tut-Ank-Ammon.
De ce jeune malade, fils de l’inceste, nous pourrons imaginer le luxe. Ses sièges, ses coffres, ses bagues, ses boucles d'oreilles, ses barbes postiches, ses gants, ses lits, ses chars, ses cannes, ses crochets, ses martinets, nous apparaissent sans trace de décrépitude. Tout est neuf, étincelant, prêt à l'usage. Et ce qui rayonnait autour on se le représente rien qu’à voir le lotus d’albâtre où il à bu. Le char nous montre le cheval noir empanaché ; la boîte à maquillage, le kohl des yeux ; les sandales d’or, la démarche.
Je le répète, ce jeune roi poitrinaire a réussi son coup. Plusieurs siècles s’écoulent et il se donne en spectacle.
(Les effigies des pharaons et le rite de la sculpture offrent des inconvénients aux âmes qui s’y incarnent. Cinq artistes y travaillent sous la dictée du scribe. Le maître sculpte le profil gauche. Un élève le profil droit. La face en souffre (paraît-il). Le profil gauche est toujours plus expressif. On devine que, dans cette enveloppe boiteuse, l’âme éprouve quelque gêne.) (Sous toute réserve. Je cite Drioton.)
Revenons au prince. Il effraye beaucoup d'Égyptiens superstitieux qui touchent du bois dès qu’on prononce son nom.
Il ne m’inspire aucune crainte. C’est même lui, en personne, qui nous dirige et nous aide à comprendre l’emploi des objets de son règne : comment il mange, comment il se couche sans abîmer sa coiffure, comment il siège sur son trône, comment il se maquille, comment il monte en char. Chez Tut-Ank-Ammon, nous ne sommes plus guidés par des stèles, ni par des cartouches. Nous circulons entre ses esclaves et dans sa maison.
Passée la porte du Musée, le peuple du Caire nous console un peu de vivre un âge sordide. Un dernier souffle d’élégance le drape. Sa main d’aveugle qui ne travaille plus pour aucun mécène arrange encore somptueusement les étoffes. Deux époques, celle du peuple, celle des automobiles américaines, se croisent, se bousculent sans se voir. À ce jeu, l’une et l’autre deviennent des fantômes. Tout le problème de l'Égypte est là."


extrait de Maalesh, 1949, par Jean Cocteau (1889-1963), poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste français, élu à l'Académie française en 1955. Par deux fois, cet écrivain s’est rendu en Egypte : en 1936 et en 1949. Ses voyages lui inspirèrent un récit - Mon premier voyage - en 1936 - et un journal - Maalesh - en 1949.

jeudi 20 février 2020

Portrait de Monsieur Bourette, "chef de caravane dans une grande agence de voyages", par Roland Dorgelès

Tourisme en Egypte, photo de G.M.Georcoulas - le Caire, 1912

"Ce Bourette est un personnage étonnant dont la seule vue me réconforte. On ne peut pas dire qu'il soit gai : il est né content. Il réussit ce tour de force de voyager à la fois pour son agrément et pour celui des autres.
Que pourrait faire Bourette, s’il n’était pas chef de caravane dans une grande agence de voyages ? Viticulteur, curé de campagne, marchand d’automobiles, impresario de cinéma ?  Avec son physique et son caractère, je ne vois pas pour lui d’autres débouchés. (Encore, pour ce qui est du curé de campagne, y aurait-il beaucoup à dire...) Mais dans la situation qu’il a choisie, il est incomparable. Il dort quand il veut, mange quand il peut, ne se trompe jamais dans les changes, stimule les porteurs à coups de souliers, connaît des raccourcis dans les bazars et des coins d’ombre dans le désert ; si le cuisinier ne vaut rien, il se met lui-même au fourneau et, quand tout son monde harassé s’endort dans les sleepings, on l’entend qui chante encore sur le quai, ayant immanquablement retrouvé des connaissances, le chef de gare, qu'il appelle "vieux frère", ou le patron du buffet, qu'il tutoie.
Au début, ses façons familières gênent bien un peu certains touristes collets montés, mais cela ne dure guère. Le premier jour ils s’offusquent, le lendemain ils s’étonnent, peu après ils sourient, et au bout de la semaine ils ne peuvent plus se passer de lui.
- Monsieur Bourette, je veux une couchette inférieure dans le sens de la marche... Monsieur Bourette, j’ai perdu mon ombrelle... Monsieur Bourette, je veux voir la danse du ventre.
On peut lui demander n'importe quoi : il ne s'étonne jamais. Les exigences les plus absurdes le laissent aussi serein.
- Oui, mon petit gars... Entendu ma bonne dame... C’est promis, monsieur André...
Et l’un a sa couchette, l’autre son ombrelle, le troisième ses almées.
- Je les soigne comme des petits chats, je les promène comme des gosses, explique-t-il en rigolant.
On sent que ce métier est fait pour lui. (...) Rompu aux marchandages orientaux, il tiendra tête aux Grecs, aux Juifs, aux Arméniens, et les Coptes eux-mêmes ne peuvent se vanter de l'avoir roulé. Mais à côté de cela il dépense ses livres à tort et à travers, offrant des tournées de gin fizz à des millionnaires et payant sans raison des boîtes d’écailles ou des tulles brodés à des Américaines qu’il ne reverra plus. Aime-t-il le pittoresque des vieilles races, les décors exotiques, les ruines, les musées ? Non, pas tellement. Il les juge même d'un point de vue assez particulier. (...) Ce qu'il aime, c'est sa vie errante, le changement continuel, l'aventure. Bourette n'est pas un voyageur : c'est le voyage même. (...)
(Ses pèlerins) sont gorgés de musées et de points de vue, écœurés de chefs-d’œuvre, dégoûtés du sublime. Ils marchent quand même, mais par amour-propre, pour que les autres ne chuchotent pas : "Parbleu, ils n’y comprennent rien" et aussi pour pouvoir, plus tard, raconter leurs souvenirs. Quelques acharnés tiennent bon, et on les voit qui fouinent dans les galeries de sarcophages, le nez dans leur Baedeker, comme s'ils craignaient d’être volés d’une momie. Pendant ce temps, les autres se sont éclipsés, comme des soldats qui veulent couper à l'exercice et, attablés au bar voisin, ils guettent la sortie. J’ai même connu des femmes qui jouaient les malades, pour rester à l'hôtel ou bien courir les magasins. 
- Ces petites rosses-là vont encore aller aux souks toutes seules et se faire refiler de la camelotte, grommelait Bourette qui n’était pas leur dupe. Sans blague, il faudrait les attacher...
Moi, j'éprouvais un cruel plaisir à les débaucher. Ainsi, un après-midi, ayant croisé, en sortant de l’hôtel, les deux jeunes femmes, dont la maigre, qui montaient en auto, je leur demandai hypocritement : 
- Où allez-vous, mesdames ?
- On nous conduit à El Azhar, m'apprit l'une sans grand enthousiasme. Vous connaissez ? C’est bien ? 
- Oh ! très intéressant. Superbe monument de l’époque des Fatimides. Des cheikhs y enseignent les sciences coraniques à des étudiants accourus des quatre coins de l'Islam, depuis le Maroc jusqu'aux Indes. Il faut voir cela...
Puis, sans transition, j'ajoutai :
- Figurez-vous que je viens de rencontrer Pearl White.
Tout de suite, elles s’intéressèrent.
- La vedette de cinéma ?
- Elle-même. En chair et en os. Elle achetait des cigarettes, en face des jardins de l'Ezbékyeh. Toujours jolie, vous savez. Les passants s'arrêtent pour la regarder.
Elles vacillaient déjà et se consultaient du regard : la star ou la mosquée ? Alors, je portai un grand coup :
- Le plus curieux, c’est qu’elle est en tenue de désert : petit feutre, faux col d'homme, la cravache sous le bras... et en culotte !
- En culotte ? s'exclamèrent-elles ensemble.
- Parfaitement. Et bottée !
Cette fois-ci, elles n'hésitèrent plus.
- Devant l'Ezbékyeh ! ordonnèrent-elles au chauffeur.
Et Bourette, ce jour-là, ne les a plus revues qu'au dîner."


extrait de La caravane sans chameaux, 1928, par Roland Dorgelès (Roland Lécavelé, dit Roland Dorgelès), 1885 ? - 1973, écrivain français, membre de l'Académie Goncourt