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mercredi 29 janvier 2020

"Le Nil est large, tranquille. Il a une majesté sereine qui impose." (Louis Malosse)

photo datée de 1870 - auteur non mentionné
"Elles glissent doucement comme de grands oiseaux blancs..."


"L'Égypte, dit un dicton populaire, est le territoire que l'inondation atteint. Elle n'existerait pas en effet sans le fleuve qui, aux quatre mois d'été, se déverse sur elle et l’enrichit. (...)
L'impression est saisissante quand on s'éloigne de la rive, quand on remonte le fleuve entre ses bords verdoyants, quand on s'éloigne du fouillis de minarets qu'est le Caire, quand on se sent porté sur ces eaux sacrées vers le libre espace. Le Nil est large, tranquille. Il a une majesté sereine qui impose, qui fait comprendre que des populations l'aient tenu pour une divinité.
Plutarque rapporte que rien n'était aussi vénéré chez les Égyptiens que le Nil. Ils croient, dit-il, que son eau engraisse et donne un embonpoint extraordinaire. Aussi éloignent-ils de lui le bœuf Apis. Ils veulent que le corps, enveloppe de l’âme, soit leste et dégagé, qu'il ne la surcharge pas, ne l’écrase pas, que l'élément mortel n'ait aucune prépondérance par laquelle le principe divin soit étouffé.
Tel le Nil apparaît dans la première heure avec son escorte de palmiers, de huttes de terre, de fellahs profilant leur silhouette sur le ciel bleu au sommet d'un monticule, tel il apparaîtra aux heures suivantes jusqu'au terme du voyage, serpentant entre les deux chaînes rocheuses qui l'enserrent, l'emprisonnent et sont les remparts du désert contre ses flots : la chaîne libyque du côté du couchant, la chaîne arabique vers l'Orient.
Il s’en va, aimant les courbes, les sinuosités, jetant un perpétuel défi à la ligne droite. Il baigne des champs de luzerne ou de blé, des villages où grouille une masse indigène, des ruines du passé. Il est impétueux ou calme. Mais toujours, de chaque côté, c'est un éternel défilé de bandes de terre vertes entrecoupées de bosquets de palmiers, de cabanes faites de ce même limon mélangé à de la paille, de terrains arides, et encore des palmiers poussés le plus souvent obliquement sous lesquels s'abritent encore des fellahs dans leurs huttes misérables. Cette monotonie des choses qui passent n’ennuie pas, ne lasse jamais. Du premier jour au dernier, l'œil suit sans fatigue ces terres qui viennent, vont et disparaissent. Les spectacles, toujours les mêmes en apparence, sont d'une variété infinie en réalité. Ils deviennent familiers à l'esprit, sont bientôt les compagnons inséparables du recueillement qu'inspirent la grande sérénité de cette nature et l'isolement dans lequel on se trouve. On se plaît à les voir chaque matin, à vivre avec eux dans la journée, à les laisser s'obscurcir et se voiler à l'heure du repos.
Comme le ciel a ses étoiles pour faire rêver le voyageur, l'air ses vols d'oiseaux pour distraire ses yeux, le Nil a ses barques aux grandes voiles latines triangulaires pour charmer ses pensées, les faire aller à la dérive comme elles. Elles sillonnent le fleuve par centaines, par milliers, poussées par le vent qui gonfle leurs toiles. Leur défilé ne s'arrête jamais. Elles sont comme les flots du Nil. Il en vient toujours, toujours. À chaque détour du fleuve, il en apparaît de nouvelles. Il semble que bien loin, bien loin, dans des régions inexplorées, il y ait des sources inconnues qui en envoient sans cesse, qui ne tarissent jamais. Elles sont les hôtes de ce fleuve qui les aime et qui les porte à leur but. Elles glissent doucement comme de grands oiseaux blancs qui voleraient à la surface, qui se laisseraient emporter sans crainte, avec une heureuse quiétude. Elles sont comme les esprits familiers de ce vieux Nil qui a assisté à tant de mystères, qui a vu passer tant de religions, tant de races, tant de conquérants, qui a vu déchoir tant d’empires."

extrait de Impressions d'Égypte, par Louis Malosse (1870-1896), homme de lettres et journaliste

samedi 14 décembre 2019

Le Sphinx "ne connaît qu'un ennemi, qu'un vainqueur : le sable" (Louis Malosse)

 
auteur et date de ce cliché non identifiables
"Le Sphinx, corps de lion à tête humaine, est enfoui dans le sable. Le visage seul est visible. Encore faut-il chaque année faire des travaux de déblaiement assez considérables, le désert, sous la violence des khamsins, jetant ses tourbillons de sable sur ce monument qui serait le plus ancien de ceux que nous ont légués les Pharaons. Son existence serait antérieure à celle de Chéops ; il aurait été consacré à la gloire d'un dieu s0laire. La face a été meurtrie ; le nez et les joues sont mutilés. Néanmoins, l'expression du visage est toujours belle.
Le Sphinx doit être contemplé par un clair de lune. Sa face, devenue blanche et pâle, semble énigmatique et comme voilée à la façon de ces princesses turques qui se cachent le visage derrière un fin tissu transparent de mousseline blanche. Les meurtrissures disparaissent. Le bruit qui se fait autour de lui le laisse impassible. Les clameurs des touristes, de leurs guides, de leurs bêtes, ne le troublent pas. Il a vu des tempêtes plus fortes, des calamités plus terribles, depuis le siècle qui l’a vu naître. Il ne connaît qu'un ennemi, qu'un vainqueur : le sable. Là, l'homme vient à son secours, repousse le désert envahisseur. Il inspire une crainte angoissante, tant son masque reste indéchiffrable, tant il semble garder dans sa carcasse de pierre de choses ignorées et terribles. On reste stupide devant lui. Dans ses yeux pourtant sans expression, on devine un regard inquisiteur ; dans ce regard imaginaire, on voit plus de cinquante siècles écoulés. De cette contemplation, l’histoire apparaît comme la grande science, trésor inépuisable de faits et de légendes. L'imagination se met en mouvement, découvre des temps inconnus, des âges lointains, des multitudes mystérieuses. Cette face éclairée par la lune est inoubliable. On sent qu'elle revivra dans les souvenirs des années les plus lointaines, qu'elle est gravée à jamais dans la mémoire. Le problème de l'antiquité est une énigme dont la solution semble n'être connue que de ce témoin, muet à tout jamais."


extrait de Impressions d'Égypte, par Louis Malosse (1870-1896), homme de lettres et journaliste


jeudi 18 juillet 2019

Assiout, par Louis Malosse

gravure du XIXe s. mosquée de Syout, par Pannemaker (1860)

“Assiout est la première ville où le bateau s’arrête plus que les minutes indispensables aux opérations d’embarquement. Elle ne possède ni temples, ni monuments géants, mais elle fut une cité importante autrefois et ses bazars eurent leur heure de célébrité. Ses minarets sont aussi nombreux que ses bosquets de palmiers. Ses environs ont une verdure luxuriante. L’aspect de la ville, vue du Nil, est charmant. Elle impressionne favorablement le voyageur qui désire aller à elle, parcourir ses ruelles, visiter les échoppes qui ont survécu aux riches bazars de jadis où se trafiquent encore des objets de poterie. (...)
Le touriste, fatigué par trois jours de navigation continue, est heureux d’enfourcher un âne, de s’en aller à travers champs vers la cité riante. Dans sa joie, il dévalise les magasins de poteries, emporte des vases, des chandeliers, des brûle­parfums en terre cuite que leur fragilité empêchera plus tard d’arriver à destination. (...)
Assiout est l’ancienne Lycopolis, la ville des loups, la cité dédiée à Anubis, le dieu à tête de chacal. Elle a quelques tombes, quelques chambres sépulcrales où furent entassées des momies de loups. Ces hypogées servirent de refuge aux premiers chrétiens à l’époque des persécutions. Une jolie légende plane sur ces grottes funéraires : on dit qu’un cénobite des premiers siècles rendit un jour la vie à toutes les momies d’hommes et d’animaux qu’il trouva dans l’une d’elles et l’on ajoute qu’il se fit raconter successivement par ces momies ressuscitées l’histoire de leur vie. Quel dommage que ce bienheureux ermite n’ait pas laissé ses mémoires, ne nous ait pas transmis le récit des choses qu’il entendit. Je donnerais toutes les nécropoles de l’antiquité pour la reproduction de ce miracle, pour la narration de ces vies antiques tombée de la bouche de ces morts enfouis si longtemps sous le sable de la vieille Lycopolis, la cité des loups sacrés.”
(extrait de “Impressions d'Égypte”, 1896)



jeudi 11 octobre 2018

"La contemplation de Karnak est, au point de vue architectural, le plus merveilleux spectacle de la haute Égypte" (Louis Malosse)

photo : Lekegian
"Thèbes !... La seule pensée que l'on approche des lieux où fut la métropole antique et glorieuse cause une sensation profonde.
Ma première vision de la cité disparue m'apparaît comme à travers une hallucination. Le Nefertari était arrivé le soir à Luxor. À peine débarqués, quelques passagers et moi avions résolu de nous rendre sans retard aux ruines de Karnak. La nuit était très noire. (...)

Nous courions dans l'inconnu, pressentant des sphinx lointains, des pylônes et des colonnades gigantesques, préparés à toute émotion, à tout émerveillement par cette course fantastique. Tout d'abord ce furent des apparitions confuses, des blocs de granit ou de grès couchés le long de la route, restes de ces sphinx ou de ces béliers entre lesquels on marchait jadis vers le temple, puis des masses noires énormes, dressées dans la plaine comme des fantômes, propylônes précédant les pylônes de l’enceinte, enfin des décombres, des amas de constructions, des murailles trouées de brèches, des colonnes, des cours bordées de murs, et encore des colonnes supportant de lourdes architraves. L'éboulement de tout un côté d'un pylône permet, par une ascension rude, de parvenir au sommet de la masse de pierre.
De là, la vue embrasse tout ce qui reste des monuments de Karnak, toutes les ruines enfermées dans l'immense enceinte de briques crues dont parle Diodore.
Une obscurité profonde couvrait toute la plaine, cachait à nos yeux l'emplacement sacré ; mais, au loin, sur les collines de l'est, une douce clarté montait, précédant l'astre de nuit, la lune blanchâtre aux rayons caressants.
Son disque apparut bientôt, sortant de l'étendue de sable, dissipant peu à peu les ténèbres opaques. Toutes les choses jusqu'alors très sombres s'éclairèrent lentement, apparurent très vagues encore sous cette pâle lumière, assez précises pour impressionner déjà les yeux inquiets de cette apparition quelque peu magique.
Les ruines de Karnak sortaient pour nous de leur néant. Les temples de Séti, de Ramsès, de Thoutmès, les pylônes des pharaons et ceux des Ptolémées, les obélisques de la reine Hatasou, les constructions d'Ousortésen, d'Amenhotep, les blocs isolés, les piédestaux effondrés, les monceaux de débris, tout ce qui était pierre, marbre, grès ou granit, se détachait successivement les uns des autres, se profilaient comme teintés de gris sur le fond noir des collines lointaines. Écrasant tout de ses proportions colossales, la grande salle hypostyle du temple, la merveille de Karnak, de Thèbes et de l'Égypte antique, se dégagea soudain de l'obscurité, apparut dans l'ombre avec ses cent trente-quatre colonnes de vingt-trois mètres de hauteur, de dix de circonférence, couvertes de sculptures, cartouches de rois ou tiges de fleurs, supportant un plafond massif, fait de pierres géantes. L'impression est immense. L'émotion se double d'une stupéfaction profonde, d'un étonnement sans bornes devant l'œuvre de tant de générations, conservée si grandiose encore malgré les ravages du temps. La lune qui adoucit tout, grandit encore le caractère fantastique de ces ruines. Le silence de la plaine les fait paraître plus vénérables encore, plus sacrées. L'esprit fait inconsciemment un bond en arrière, pénètre dans les âges les plus reculés de l'histoire, s’emplit de légendes, de récits crus invraisemblables jusque-là. La science des peuples anciens apparaît comme fabuleuse, leur génie comme ayant atteint les limites suprêmes. Contemplé la nuit, par un clair de lune, du haut d'un pylône monumental, Karnak produit un effet saisissant qui frappe la mémoire d'une marque impérissable, qui laisse dans la pensée une trace ineffaçable. (...)

Le lendemain, par un soleil radieux, Karnak m'apparut dans tout son éclat, dans toute sa beauté. Les ruines couvrent une étendue considérable de terrain. C'était presque une ville. On se demande ce que devait êtreThèbes dont Karnak n'était qu'un faubourg. 
Karnak, avec sa forêt de pierres, donne déjà la sensation de l'immensité, mais de l’immensité qui a subi des ravages. Le temps, l'inondation, les invasions ont détruit l'œuvre phénoménale des hommes d'autrefois. Ce qui reste debout stupéfie encore, est grandiose. Tous les rois des dynasties successives contribuaient au développement de l'enceinte, voulaient avoir leur édifice dans l’ensemble de ces constructions. Les amoncellements de pierres, rochers, blocs et briques, débris de colonnes ou d'architraves, étonnent eux-mêmes, quelquefois plus que les architraves et les colonnes restées intactes. Des salles sont encore debout, demeurent vierges de toute dégradation, mais on prévoit l’écroulement prochain. Les murs subsistent on ne sait comment. Des pans de murailles entiers, penchés sur d’autres effrités eux-mêmes sur lesquels ils ne s'appuient que par quelques pierres légères, défient encore l'effondrement. 
Deux colonnes de la salle hypostyle sont un prodige d'équilibre. L'architrave de l’une en se brisant et en glissant l'a entraînée. La colonne voisine a résisté à l'énorme choc, a immobilisé l’architrave qui à son tour a immobilisé la colonne. Les trois masses forment un tout effroyablement instable, magnifique dans son horreur. Un tremblement de terre provoquerait un cataclysme, un bouleversement qui n'aurait pas son précédent dans l'histoire.
Les chocs s’entendraient à des distances considérables, feraient hurler les chiens dans un suprême cri d'effroi.
La contemplation de Karnak est, au point de vue architectural, le plus merveilleux spectacle de la haute Égypte. C'est sur ces ruines que se concentre la plus forte admiration. Le soleil couchant fait jaillir des reflets flamboyants de ces pierres noircies par le temps. Sous ses rayons incendiaires, les ruines s'embrasent, deviennent pourpres. Les pylônes et les propylônes, postés comme d'immenses arcs de triomphe aux extrémités des longues allées de sphinx, grandissent, prennent ces proportions démesurées. La nature donne à l'œuvre humaine une apparence de magie. 

On revit pour quelques minutes les époques fabuleuses où il est parlé de paysages indescriptibles. Par les clairs de lune ou par les soleils couchants, sous une clarté pâle ou sous une flamme ardente, la vision des débris de tant de monuments géants semble une vision de rêve. Plus tard, l'illusion grandira. Le souvenir des magnificences vues apparaîtra comme une irréalité."


extrait de Impressions d'Égypte, par Louis Malosse (1870-1896)