lundi 26 novembre 2018

"Le temple de Karnak était en quelque sorte le monument national par excellence" (Jacques Siegfried)

"J'ai hâte, du reste, d'en arriver à Karnak, le joyau des ruines de Thèbes" - photo Marie Grillot 

"Nous sommes arrivés à Thèbes par un beau coucher de soleil. L'emplacement de l'antique ville aux cent portes occupe une vaste plaine verdoyante, bordée des deux côtés par de hautes montagnes rocheuses et traversée par le fleuve très large en cet endroit, et dont les eaux relativement calmes reflétaient, au moment de notre arrivée, les teintes dorées des derniers instants du jour. C'était un beau spectacle et bien fait pour diriger nos rêveries vers ces temps reculés où la civilisation égyptienne brillait du plus vif éclat, alors que toute l'Europe était encore plongée dans l'ignorance et dans la barbarie. (...)
Nous avons consacré deux journées aux monuments de Thèbes, et pour graduer l'intérêt de nos excursions, nous avons réservé pour le dernier jour les splendeurs de Karnak. Nous avons commencé par les tombeaux des rois. Ces hypogées sont creusés dans le roc au fond d'une vallée aride que l'on croirait faite exprès pour disposer l'esprit au recueillement. Chacun des rois faisait commencer le sien dès son avènement au trône ; on y travaillait pendant toute sa vie, et l'étendue en était donc proportionnelle à la durée de son règne.
C'est ainsi que Sésostris, dont les deux dates extrêmes sont 1407 et 1341 avant Jésus-Christ, se trouve avoir une tombe de 145 mètres de longueur.
Ces tombeaux ne se composent pas d'une seule salle, c'est une série de chambres et de couloirs dont les parois et les plafonds sont entièrement recouverts de peintures et d'inscriptions relatives les unes aux hauts faits du roi, les autres aux coutumes de son peuple. La fraîcheur de ces peintures est telle qu'on les dirait achevées d'hier, malgré leur durée de trente-trois siècles, et il s'y trouve les révélations historiques les plus authentiques et les plus intéressantes qu'il soit donné à l'homme de consulter, depuis que le génie de Champollion a permis de comprendre les hiéroglyphes qui en précisent le sens.
Les tombeaux des rois sont malheureusement vides, ils ont été pillés par les derniers des Ptolémées, et les sarcophages de granit ou d'albâtre que l'on y a encore trouvés de nos jours ont été tous transportés dans les musées d'Europe. Il n'en est pas de même des tombes des simples particuliers, et nous nous sommes trouvés, au Deïr-el-Bâhri, marcher sur un immense amas de momies parfaitement conservées. 

Une remarque fort curieuse à faire à ce sujet et qui prouve combien les anciens Égyptiens avaient su adapter leur religion aux principes pratiques de l'hygiène, c'est que, dans ce pays où les inondations périodiques et la chaleur constante accélèrent la décomposition, on n'a eu à se plaindre de la peste qu'à partir du moment où les Pères de l'Église défendirent aux nouveaux chrétiens, sous peine de damnation éternelle, de continuer à embaumer les morts, et ordonnèrent de les enterrer purement et simplement.
Au milieu des ruines si intéressantes mais si nombreuses de Thèbes, j'aimerais à parler avec quelques détails du palais de Ramesseïon, du temple de Medinet-Abou et de son magnifique péristyle, des colosses de Memnon et de l'immense réputation qu'ils ont eue anciennement à cause des vibrations sonores qui, dit-on, les agitaient quelquefois au lever du soleil ; je voudrais enfin dire quelques mots de Louqsor, mais mes amis me trouveraient peut-être trop long, et j'ai hâte, du reste, d'en arriver à Karnak, le joyau des ruines de Thèbes.  

C'est un type de grandeur et de majesté que je n'avais rencontré encore qu'à Baalbec. Un premier pylône, aussi haut que la colonne Vendôme, mais dont la façade présente un développement de plus de 100 mètres sur une épaisseur de 45 pieds, et qui, sans doute, était précédé par une avenue de sphinx en rapport avec ces proportions gigantesques, prépare dignement l'esprit aux splendeurs que lui réserve l'intérieur du temple. À ce premier pylône succèdent trois autres portails, séparés chaque fois par d'immenses cours. L'une d'entre elles était et est encore couverte, et son plafond, composé de dalles massives, est supporté par 134 colonnes de 10 mètres de circonférence ; c'est tout simplement prodigieux ! Mais ce n'est pas tout, car, continuant à suivre l'axe du monument et après avoir passé entre des statues colossales, des obélisques de granit et des cariatides de toutes sortes, on arrive enfin au sanctuaire, entièrement bâti de gros blocs de granit rouge, et quand, après tout cela, on se croit au bout, on se trouve en face d'un nouveau palais, celui de Touthmès III.
Mais aussi dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le moment où Ousertesen avait fondé le sanctuaire, 2800 ans avant Jésus-Christ, et celui où les rois de la XXIIe dynastie achevèrent le dernier pylône. Le temple de Karnak était en quelque sorte le monument national par excellence, et il est resté debout comme un témoignage de ce que peut faire le bon accord d'un peuple avec ses chefs lorsque, comme cela se faisait en Égypte, contrairement à quelques idées modernes très vivaces dans certain pays de ma connaissance, la nation poussait son roi vers le bien en lui prodiguant ses témoignages de confiance et en l'exaltant continuellement, plutôt qu'en croyant trouver un levier tout-puissant dans une opposition systématique.
Le seul reproche que l'on puisse faire au temple de Karnak, c'est d'être au niveau de la plaine environnante ; la plate-forme élevée sur laquelle se trouvent les ruines de Baalbec les fait ressortir bien plus et leur assure peut-être l'avantage." 
 


extrait de Seize mois autour du monde, 1867-1869, et particulièrement aux Indes, en Chine et au Japon, par Jacques Siegfried (1840-1909), banquier, entrepreneur et collectionneur français

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