vendredi 2 novembre 2018

"Choses" vues en Égypte par Edith Louisa Butcher

sakieh  - photo datée de 1875 - auteur non mentionné
"À ne considérer que l'aspect extérieur de ce pays, on peut dire que l'Égypte est avant tout une terre lumineuse. On ne saisit pas du premier coup toute la valeur et tout le charme que donne au paysage égyptien la lumière transparente qui risque de plus en plus d'être étouffée sous les brouillards et les fumées de notre civilisation occidentale. Le touriste qui, avec un bruit de tonnerre, traverse pour la première fois le Delta dans son express à wagons-couloirs ne trouvera peut-être point très belles les longues lignes monotones de la plaine couleur de boue où le vert sombre des récoltes met çà et là des taches. Mais dès que le soleil brille, toute la scène se transforme. Les minces canaux étincellent comme des rubans d'argent sur la terre pourpre, le champ de jeune trèfle se change en un miroitement d'émeraude translucide, et les petits enfants vêtus d’extraordinaires étoffes aux tons rouges, jaunes et roses ont l'air de papillons quand ils courent au-devant de leurs pères aux chemises bleues et de leurs mères aux voiles noirs. 
Sous la lumière magique, la chaîne lointaine de basses collines revêt des nuances de rose et de safran que l'on ne saurait décrire, et le bouquet de palmiers, tout là-bas, devient bleu par contraste. (...)
Il ne semble pas, à première vue, que de grands changements soient survenus ici depuis un demi-siècle. Malgré qu'on ait importé les pompes à vapeur et autres machines occidentales, le chadouf et la sakieh fonctionnent partout dès que le Nil baisse et qu'il faut élever l'eau jusqu’au niveau des champs. On se sert de la sakieh tout le long de l’année, mais beaucoup de chadoufs ne sont mis en mouvement que quand le Nil est très bas.
Le touriste en peut voir alors trois ou quatre érigés l'un au-dessus de l’autre : chacun est manœuvré par un ou deux hommes, qui ne portent souvent en été d'autre vêtement qu'un morceau d'étoffe presque invisible autour des reins. Ils tirent sur la corde pour faire monter le seau d’eau jusqu'au vase qui se trouve à l'étage au-dessus, d'où un ou deux autres hommes élèvent le liquide par le même moyen. 

La sakieh est une lourde roue dentée, en bois de sycomore ; on emploie, pour la faire tourner, une vache ou un jeune bœuf à qui on met un bandeau sur les veux afin de les maintenir dans un cercle invariable. La roue dentée en actionne une autre qui forme avec elle un angle droit et sur laquelle sont fixées des jarres en terre ; cette dernière roue plonge dans l’eau, amène en l’air les vases pleins et fait descendre ceux qui sont vides. Certaines de ces sakieh font encore fonction de cadrans solaires. On plante dans le sol des morceaux de bois tout autour du cercle, et l'ombre qui se déplace marque l'heure pour les paysans du voisinage." 

extrait de En Égypte : choses vues, 1913, par Edith Louisa Butcher (1854-1933). Née Edith Louisa Floyer, elle a épousé, le 26 juin 1896, à l’âge de 42 ans, le révérend Charles Henry Boucher, chapelain de l'église anglicane All Saints Church à Ezbekiyya au Caire 

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