jeudi 18 octobre 2018

"Il n'y a guère de pays où la terre ait un plus grand besoin de culture qu'en Égypte" (Frédéric Louis Norden)


"J'observerai que, comme il ne pleut que rarement en Égypte, l'auteur de la nature a disposé si sagement les choses, que ce manque de pluie est heureusement remplacé par l'inondation régulière qui s'y fait, et qui y revient tous les ans. Rien n'est plus connu que cette inondation, mais aussi rien sur quoi on se méprenne davantage que sur la manière dont elle se fait, et sur la façon dont on cultive après cela la terre. Les auteurs qui ont entrepris de donner des descriptions de l'Égypte ont cru ces deux articles si généralement connus qu'ils ne sont presque entrés dans aucunes particularités : contents d'avoir dit que la fertilité du pays dérive uniquement de cette inondation annuelle du Nil, ils s'en sont tenus là ; et ce silence a donné occasion de croire que l'Égypte est un paradis terrestre où on n'a besoin ni de labourer la terre ni de la semer, tout étant produit comme de soi-même après l'écoulement des eaux du Nil. On s'y trompe bien ; et j'oserais avancer, sur ce que j'en ai vu de mes propres yeux, qu'il n'y a guère de pays où la terre ait un plus grand besoin de culture qu'en Égypte. C'est la raison qui m'a engagé à donner dans mes dessins, non seulement les diverses machines hydrauliques dont on se sert pour arroser la terre, mais encore le dessin d'une charrue dont on est obligé de faire usage pour labourer les terres aux environs de Gamase (Ghamâzah), dans la haute Égypte.
À la vérité dans le Delta, qui est plus fréquenté et plus cultivé, la mécanique y devient un peu plus facile que quand on remonte plus haut. On s'y sert, pour élever l'eau, de divers moulins qui la répandent dans une infinité de canaux, qu'on appelle communément en français canaux d'arrosage. Outre cela le Delta a encore un avantage du côté de la nature, c'est que le terrain s'y trouve plus bas et peut d'autant mieux être inondé. Au-dessus du Caire on se sert quelquefois de vases de cuir peur verser l'eau dans les canaux. On y fait aussi un grand usage de roues à chapelets que des bœufs font mouvoir ; et quoique ces machines ne soient pas absolument de la meilleure construction, elles sont néanmoins capables de fournir l'eau dont on a besoin pour arroser la terre. (...) J'ai principalement observé ces deux manières d'arroser les terres, depuis le Caire jusqu'à Derri. Tout cela ne serait pas encore suffisant. La sécheresse est si grande que le terrain n'a pas seulement besoin d'une inondation générale, il demande encore que, quand les eaux du Nil commencent à baisser, on ne les laisse pas s'écouler trop promptement, il faut donner le temps aux terres de s'en imbiber et de s'en abreuver. Cette nécessité a depuis longtemps fait chercher les moyens de pouvoir retenir l'eau et de la conserver pour l'arrosement des terres. Les anciens y avaient réussi à merveille, et de leur temps on voyait tout le terrain dans une beauté florissante jusqu'au pied des montagnes : mais le cours du temps et les diverses désolations dont le royaume a été affligé ont tout fait tomber dans une telle décadence que, si une extrême nécessité n'obligeait les Arabes à travailler, dans moins d'un siècle l'Égypte se trouverait réduite à un aussi triste état que la petite Barbarie, au voisinage des cataractes, où on ne laboure et ne cultive guère que l'espace de vingt à trente pas de terrain au bord du fleuve. Ces moyens consistent en des digues et en des calischs (khalidje) ou canaux, que l'on coupe ou creuse dans les endroits où le bord du Nil est bas. On les conduit jusqu'aux montagnes, au travers des provinces entières ; de sorte que, quand le Nil croît, ses eaux entrent dans ces calischs (khalidje), qui les introduisent au dedans du pays à proportion de la hauteur du fleuve. Quand il est crû à son point et qu'il a répandu ses eaux sur la surface de la terre, c'est alors qu'on pense à les retenir durant quelque temps afin que les terres aient le loisir de s'abreuver suffisamment. Pour cet effet on pratique des digues appelées gisser (djisr), qui empêchent que l'eau ne s'écoule, et l'arrêtent autant de temps qu'on le juge à propos. Enfin, quand la terre est assez arrosée, on coupe le gisser (djisr) pour faciliter l'écoulement des eaux.
Tout le bonheur et le bien d'une province dépendent de la bonne direction des calischs (khalidje): mais comme un chacun cherche à en tirer du profit, jusques-là que le bey de Gize (Djyzah) en retire actuellement plus de 5oo bourses par an, les calischs (khalidje) tombent çà et là dans une grande décadence, ce qui est cause que la fertilité de la terre diminue à proportion."


extrait de Voyage d'Égypte et de Nubie, par Frédéric Louis Norden (1708-1742), voyageur danois, "capitaine des vaisseaux du roi"

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