dimanche 21 octobre 2018

L'"uniformité de goût et de caractère qu'offrent les monuments égyptiens", selon Désiré Raoul Rochette

Isis allaitant Horus
Walters Art Museum
 
"On peut former trois grandes classes de peintures ou sculptures égyptiennes, celles qui tiennent directement au culte, à l'enseignement des choses sacrées, à l'intelligence des rites et des symboles religieux, et ce sont de beaucoup les plus nombreuses ; celles qui ont rapport à des sujets domestiques, aux usages de la vie civile, de l'agriculture, de la navigation ; celles enfin qui retracent des événemens réels et des personnages historiques. 
Il n'est pas étonnant que, dans les sujets de la première classe, l'artiste fût plus rigoureusement asservi à son modèle, attendu qu'il ne pouvait le modifier sans blesser la religion elle-même ; aussi se garde-t-il bien d'y rien changer. Voyez entre autres ce groupe d'Isis allaitant Horus, qui présente une image si gracieuse ; on le retrouve mille fois reproduit sur des monuments de tous les âges, et on le retrouve toujours de même, sans que tant d'artistes divers aient su en corriger le trait, invariablement fixé comme le dogme lui-même auquel il se rapportait. 
Mais, dans les sujets d'un ordre inférieur, il serait naturel de penser que l'artiste eût pu se donner un peu plus de carrière, varier ses personnages, animer ses figures, se rapprocher enfin de la nature et de la vérité. Cependant il paraît qu'encore ici l'artiste avait sous les yeux des types dont il ne lui était pas permis de s'écarter. Dans les tableaux héroïques , qui représentent certainement les actions de plusieurs rois, le principal personnage est toujours le même ; et soit qu'il honore ses dieux, soit qu'il terrasse ses ennemis, il a toujours la même attitude, toujours le même mouvement ; et l'on pourrait croire, d'après ces tableaux si uniformes, que l'Égypte n'a eu qu'un seul monarque, comme un seul culte, une seule croyance. 
Enfin, dans les sujets même les plus vulgaires, dans ceux qui nous retracent le labourage, la moisson, la navigation, les processions des morts, on ne retrouve également que des personnages absolument identiques, que des attitudes exactement calquées l'une sur l'autre ; rien ne vit, rien n'est animé dans ces figures ; qu'il soit assis ou debout, l'homme y est toujours immobile ; il ne s'y meut jamais, lors même qu'il danse ; il n'y parle jamais, quoiqu'il dise toujours quelque chose. Le dieu, à cet égard, n'a pas plus de privilège que le prêtre, et le héros que le soldat. L'artiste ne s'écarte jamais de la ligne droite, comme la religion ne s'écartait jamais de ses formules. Tout dans ces figures offre l'image d'un éternel repos et le caractère d'une insurmontable nécessité. Tout y est captif et muet ; on y sent partout l'empreinte du doigt d'Harpocrate ; et les auteurs auraient pu se dispenser de nous apprendre que l'Égypte avait fait un dieu du silence : il semble, en un mot, que l'Égyptien, toujours enchaîné au moral comme au physique, emprisonné dans ses croyances, dans ses habitudes domestiques, dans ses vêtements mêmes, ne fut jamais libre de sa personne, pas plus que de sa pensée.

Que si nous jetons un coup d'œil sur l'architecture égyptienne dont il ne nous reste qu'un seul genre d'édifices, des temples ou des palais qui ressemblent à des temples, nous y retrouvons encore le même caractère de fixité, la même unité de plan, d'ordonnance et d'ornement. À mesure que, dans les régions supérieures du Nil, cette architecture se dégage des rochers et des cavernes qui semblent avoir été son berceau, nous la voyons peu à peu revêtir les formes qui complètent son ordonnance ; et lorsqu'elle est arrivée à ce point, elle ne change plus, elle n'acquiert ni ne perd plus rien. Elle descend majestueusement le long du Nil, toujours avec son même appareil de pylônes, ses mêmes avenues de sphinx, ses mêmes péristyles, ses mêmes cours carrées, ses colosses assis ou debout, en un mot, avec tout ce qui la caractérise ; mais ces temples, en si grand nombre, qui ne diffèrent que de proportion et d'étendue, ne sont réellement qu'un même temple éternellement reproduit ; et dans tout ce long espace, de la seconde cataracte aux lieux où fut situé Memphis, on reconnaît avec un étonnement qui ajoute peut-être à l'effet de cette imposante architecture, que, toujours consacrée au même culte, elle a toujours gardé le même caractère ; et l'on sent encore ici que, sous le joug de cette religion inflexible, l'art n'a pas plus avancé que la société elle-même.
Une seconde cause qu'il me reste à indiquer de cette uniformité de goût et de caractère qu'offrent les monuments égyptiens, c'est que les arts étaient moins pratiqués en Égypte, comme des arts proprement dits, que comme des expressions figurées d'une langue emblématique. Dans cette langue singulière, dont la religion avait inventé et tracé elle-même tous les signes, des figures de Dieu, d'homme, d'oiseau, de quadrupède, n'étaient rien moins que ce qu'elles semblaient être ; c'étaient des caractères ou plutôt des mots, dont l'acception une fois fixée ne devait plus changer. Aussi, pour n'en citer qu'un exemple, la figure d'Osiris, cette grande divinité de l'Égypte, varie-t-elle aussi peu dans les innombrables monuments qui nous la présentent, que le trône et l'œil, qui sont ses signes hiéroglyphiques ; et dans toutes ces images, ce qui est Dieu et ce qui est matière, se présente invariablement de même. Chaque signe avait donc sa forme propre, aussi bien que sa signification déterminée ; et, comme probablement ces signes avaient été choisis et ces formes arrêtées, à une époque fort reculée, on leur conserva toujours la même configuration, pour n'en point altérer, aux yeux du peuple, le sens ou le respect. 
Il suit de là, qu'en Égypte, les figures étant des mots, et les signes ne pouvant être altérés sans dénaturer la pensée, l'artiste devait reproduire invariablement le modèle qu'il avait sous les yeux ; de même que l'ouvrier, qui grave une inscription, est tenu de copier scrupuleusement le texte qu'on lui donne. Un peintre ou un sculpteur égyptien, qui se fût avisé d'améliorer le style de ses figures, eût péché à la fois contre la religion et contre la syntaxe ; et, dans ce système, tel que je l'imagine, un dessin plus correct, un trait plus pur eût été un solécisme, si même ce n'eût été un sacrilège.
Au reste, en refusant aux Égyptiens toute idée d'imitation dans la représentation des êtres réels et des objets sensibles, nous ne devons peut-être pas en faire contre eux un sujet de reproche. Peut-être des vues profondes étaient-elles cachées sous ce système si grossier en apparence. Il est certain du moins qu'en ne cherchant point à faire illusion par les productions de l'art, ni à tromper les yeux par des images perfectionnées, les prêtres de l'Égypte élevèrent une insurmontable barrière entre leur peuple et l'idolâtrie. Quand le voluptueux Ionien se prosternait aux pieds de la Vénus de Praxitèles, qui sait en quels écarts d'imagination pouvait s'égarer sa croyance ? Mais, devant une statue à tête d'épervier ou de crocodile, ou de taureau, l'Égyptien restait muet, immobile et froid comme elle. Les prestiges mêmes de la peinture, joints aux productions du ciseau, n'ajoutaient rien à l'effet de ces ouvrages, non plus qu'à l'impression qu'en recevait le peuple. Ils ne servaient qu'à faire ressortir aux yeux les caractères ou les symboles sur lesquels devait se fixer l'attention ; c'étaient comme les mots peints ou dorés de nos manuscrits gothiques, lesquels n'ont ni plus ni moins de sens que les autres, mais qui brillent davantage. Il ne faut donc pas chercher en Égypte des tableaux, des statues, des bas-reliefs, quoiqu'il y ait beaucoup de tout cela ; mais un livre, et probablement un seul livre, dont les immenses feuillets sont épars sur toute la face du pays, dont les énormes caractères gisent ça et là sur le sable. Les temples mêmes n'y sont pas des temples, mais des rochers creusés, sculptés et peints, où le jour ne pénètre pas, et où règnent l'obscurité, le silence et le mystère, comme aux jours où la religion les occupait."




extrait de Considérations sur le caractère des arts de l'antique Égypte, par Désiré Raoul Rochette (1790-1854), de l'Institut, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, nommé en 1838 secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts

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