jeudi 18 octobre 2018

Une règle que l'on doit suivre dans toute l'Égypte : "Ne jamais faire creuser au pied de quelque antiquité, ni rompre aucun morceau de pierre de quelque monument que ce soit" (Frédéric Louis Norden)

 
"Description de l'Égypte" : l'une des Aiguilles de Cléopâtre à Alexandrie, dessin de 1798
"J'ajouterai une règle que l'on doit déjà suivre à Alexandrie, et qui doit être exactement observée dans toute l'Égypte, c'est de ne jamais faire creuser au pied de quelque antiquité, ni rompre aucun morceau de pierre de quelque monument que ce soit. Il faut se contenter de voir ce qui est exposé à la vue, et les endroits où l'on peut grimper ou auxquels on peut parvenir en rampant. 
Quelque plaisir qu'il pût y avoir à considérer un monument antique dans son entier, il faut y renoncer ; les suites en seraient trop dangereuses. Un consul de France essaya de faire creuser auprès de l'obélisque de Cléopâtre à Alexandrie afin d'en avoir les justes dimensions. Il avait eu soin d'en demander la permission, qu'il n'avait obtenue qu'avec bien de la difficulté. Malgré cela il ne lui fut pas possible de venir à bout de son dessein ; à mesure qu'il faisait creuser le jour, on fermait la nuit le trou qu'il avait fait faire. 
Cette opposition opiniâtre vient de ce que tout le peuple, tant grands que petits, est persuadé que tous les monuments antiques renferment quelques trésors cachés. Ils ne sauraient s'imaginer qu'une pure curiosité engage les Européens à passer en Égypte uniquement pour y creuser la terre : au contraire ils sont si persuadés de notre avarice qu'ils ne nous permettent point de fouiller nulle part. Si on s'avise de le faire en cachette, et qu'ils viennent à s'en apercevoir, ils nous regardent comme des voleurs ; ils soutiennent qu'on s'est emparé du trésor qu'ils supposent être dans cet endroit ; et, afin d'avoir meilleure prise sur ceux qui ont fouillé la terre, ils font monter ce prétendu trésor à un prix excessif.
Il semble que les grands du pays, infatués de cette opinion, ne devraient jamais cesser de fouiller dans la terre et de détruire tous les restes d'antiquités. C'est en effet à quoi plusieurs d'entre eux se sont appliqués, et divers précieux restes de monuments antiques sont péris par-là. Mais comme ils n'ont rien trouvé, ils se sont à la fin lassés de la dépense. Ils ne se sont pas pour cela défaits de leur folle imagination ; au contraire ils y ont joint une autre idée encore plus insensée, en supposant que tous ces trésors sont enchantés, qu'à mesure qu'on en approche ils s'enfoncent de plus en plus dans la terre, et qu'il n'y a que les Francs qui soient capables de lever ces charmes ; car ils passent généralement en Égypte pour être de grands magiciens. 
Une autre raison encore a détourné de ces sortes de recherches. Deux de ceux qui s'étaient rendus fameux par cette entreprise de creuser la terre pour y chercher des trésors tombèrent entre les mains de leurs supérieurs, qui ne les épargnèrent pas, et ne voulurent jamais croire que ces hommes-là n'avaient rien découvert. Ils les accusèrent d'avoir trouvé des trésors, et de le nier pour ne les pas partager avec eux. On leur faisait tous les jours de nouvelles avanies sous des prétextes frivoles ; et enfin on leur fit payer les profits d'une recherche dont ils n'avaient jamais tiré aucun avantage. Ce qui se trouve d'antiquités à Alexandrie, tant en médailles qu'en pierres gravées et en autres choses semblables, se découvre, comme je l'ai déjà remarqué ci-dessus, sans creuser et seulement quand les terres sont lavées par la pluie. Si dans quelques occasions on remue la terre, on le fait sous d'autres prétextes, comme pour tirer des pierres quand on veut bâtir, etc. ; mais cela se fait sans toucher en aucune façon à ces pièces antiques qui sont debout (...)."



extrait de Voyage d'Égypte et de Nubie, par Frédéric Louis Norden (1708-1742), voyageur danois, "capitaine des vaisseaux du roi"

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