mardi 2 octobre 2018

Philae : "Quelle retraite merveilleuse, féerique, digne de l'Orient !" (Juliette de Robersart)

Philae : photo datée de 1902 ; auteur non mentionné
14 février 1864. 
"Samedi matin, je suis montée à âne pour aller à Philée ; toute cette frontière est habitée par des Nubiens peu vêtus et qu'on dit doux et très fidèles. Quelle route grandiose ! quel chaos de blocs gigantesques ! quel autre monde que ce désert de granit rose qu'on traverse, n'entendant que le cri des chacals !
Quel est le Pharaon dont le marteau et le compas sont restés subitement glacés par la mort ? Un obélisque ébauché, de trente-deux mètres de longueur et resté sur place, dit à sa manière : vanité ! De cette hauteur, on voit les ruines de la Syène des Égyptiens, de la ville romaine et de l'actuelle cité qui ne vaut guère mieux. Le passé, le présent, l'avenir : Vanité ! 

La poussière des carrières de granit forme des routes excellentes sur lesquelles nos ânes prirent le mors aux dents. (...)
Les rochers s'entassent les uns sur les autres et se surplombent d'une manière sombre et effrayante ; le Nil est mugissant et armé d'écueils, les rives, si vertes d'ordinaire, sont là d'une sublimité sauvage ; aussi Philée, avec ses colonnades, ses temples, ses palmiers, la riante campagne qui l'entoure, semble-t-elle la plus ravissante des apparitions ; on la voit tout à coup telle que le poète nous peint les jardins d'Armide. Nous avons laissé nos ânes sous un sycomore. Un Nubien nous conduisit dans sa petite barque au pied d'un temple charmant où nous débarquâmes. Le Nil entoure Philée de toutes parts sans l'inonder jamais.
Les antiquaires n'ont point pour elle, malgré ses charmes, un véritable amour, une passion, parce qu'elle ne date que des Ptolémées ou d'un
certain Nectabos, trente ans avant Alexandre, peuh ! et enfin des Romains. Elle était couverte de monuments sacrés ; il ne reste plus que deux temples, une colonnade et des débris épars sur le sol.
Au sud, il y a un petit obélisque qui a perdu son pyramidion, et tout auprès les ruines d'Athor (Vénus) (370 avant J.-C.). Les chapiteaux sont formés par des têtes de femmes très grosses, et dont les oreilles allongées ressemblent à des plumes et non point aux oreilles d'ânes si fort prisés en Égypte. Je ne dis pas que ces petits ânes, doux au trot et vaillants comme Alexandre le Grand, leur ancien maître, ne le méritent, mais j'ai donné tout ce que j'avais d'enthousiasme en ce genre aux mules d'Espagne.
Un propylée m'a surprise ; il est formé de deux colonnades de longueur inégale et de plan différent. Il est vrai que cette divergence permet de voir les pylônes du temple d'Isis. La bonne Isis, sous les traits de Joseph Moussalli, nous a offert à déjeuner dans son pronaos et au milieu de dix colonnes pharaoniques couvertes de sculptures et de restes de peintures. 

Rien ne nous a manqué, pas même le délicieux moka qu'une cange amarrée au rivage, en attendant un vent favorable pour repasser la cataracte, nous a gracieusement envoyé.
Le sanctuaire d'Isis n'offre de curieux qu'une niche en granit rosé ; mais autour de lui s'ouvrent plusieurs pièces dont les murailles sont ornées de bas-reliefs d'un grand mérite, qui donnent une idée des costumes, des coupes et des vases du IIIe siècle avant Jésus-Christ.
Un escalier sans appui, (rampant) comme un limaçon le long de la muraille et mis (au) jour par la chute d'une pierre, nous a introduites dans un caveau où on croit que les prêtres d'Isis faisaient disparaître leurs ennemis. D'autres chambres retirées servaient aux embaumements ; on dirait qu'elles sentent encore le natron.
Sous une des portes, une inscription dont une malveillance bornée a gratté quelques mots, rappelle que le général français Desaix poursuivit les Mamelucks au-delà de la cataracte après la victoire des Pyramides. Une inscription bilingue, en l'honneur de Ptolémée et de Cléopâtre, a une grande célébrité. 

Je suis restée de longues heures, tantôt assise sur le fût d'une colonne, tantôt sur la tête du sphinx renversé, pendant que la chaleur accablait, regardant les palmiers, les fleurs, les hautes herbes qui envahissent les ruines, les pierres croulantes amoncelées ici avec coquetterie par la main du temps, les perspectives charmantes, le Nil aux flots d'or ; quelle retraite merveilleuse, féerique, digne de l'Orient !"


extrait de Orient, Égypte : journal de voyage dédié à sa famille, par Mme la Comtesse Juliette de Robersart (1824-1900), femme de lettres belge d'expression française, auteure de récits de voyage

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