lundi 10 février 2020

"Si l'Égypte vit du Nil, il faut l'aider dans son œuvre" (H. J. Richardet)

photo de J.P. Sébah (1838-1890)


"(Le mot sakkieh) demande une explication. Ce serait une erreur de croire que les Égyptiens n’ont qu'à semer, récolter et attendre chaque année l’inondation bienfaisante ; il faut une irrigation continuelle pour empêcher le soleil de dessécher les moissons, et lorsque le Nil est bas, les berges sont ordinairement élevées de trois à six mètres. Pour parvenir à monter l'eau nécessaire, les indigènes emploient deux procédés : la sakkieh, qui est la noriah algérienne, roue semblable à celles de nos machines à draguer et qui, au moyen d’un treuil et d’une corde qui s’y enroule, hisse les seaux jusqu’au plateau.
Bien que la sakkieh produise un travail bien plus considérable que le chédouf, elle est peu commune, car elle demande un matériel assez important et un buffle, tandis que le chédouf est d’une simplicité enfantine. Il était employé dès la plus haute antiquité et les tombeaux des premières dynasties nous le montrent déjà gravé sur leurs murailles. C’est une longue perche munie à une extrémité d’une outre ou d'une corbeille et à l’autre d’une lourde pierre ; au milieu, elle s’appuie sur une autre perche placée transversalement entre deux bornes de limon séché, de manière à basculer aisément. 
Selon la hauteur du talus, trois, quatre, même cinq chédoufs sont disposés les uns au-dessus des autres et mis en mouvement par des fellahs, qui tirant sur l’outre, la plongent dans l'eau, puis, laissant agir la pierre fixée à opposée jusqu'à la hauteur voulue, la vident dans un bassin où le deuxième chédouf reprend l’eau pour la transmettre au troisième, et ainsi de suite jusqu’à la plaine ; un système de chédoufs peut arroser environ deux hectares par jour.
C'est le grand labeur du fellah, car si l'Égypte vit du Nil, il faut  l'aider dans son œuvre et c’est par un système compliqué de canaux, de rigoles et de bassins que les champs participent à son eau bienfaisante. Bienfaisante par excellence en effet, puisque par sa composition unique au monde (18 % de carbonate de chaux et 4 % de carbonate de magnésie) elle fume en arrosant.
Ces chédoufs donnent une singulière et amusante animation aux rives du fleuve, mais dans quelques années on n’en verra plus que dans les musées archéologiques : les puissantes pompes à vapeur des Anglais les auront remplacés.
Si vous désirez voir l'Égypte, hâtez-vous !"


extrait de Cinq Semaines en Égypte. Notes de voyage, 1903, par H. J. Richardet (aucune information disponible sur cet auteur)

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