dimanche 19 janvier 2020

Pour les fils d'Égypte, le soleil est "vigueur et vie" (Fernand Leprette)

"À l’aube, le fleuve déplie une nappe de soie vert pâle"
photo MC


"Si l’on veut connaître une lumière incomparablement plus belle, c’est, je pense, autour de Louqsor, sur le Nil et dans la Vallée des Rois, qu'il faut la chercher. À l’aube, le fleuve déplie une nappe de soie vert pâle sur laquelle se déplacent les taches claires des voiles, le ciel se tend d’un azur très fin. On boit la lumière comme l’eau d'un torrent. Quand vient le soir, des teintes vieux mauve et rose cendré pastellisent d’une infinie délicatesse les parois de la falaise libyque. Sans doute, la Grèce nous offre même féerie. Mais ce qu'Athènes ne peut nous donner, ni Naples, ni Alger, ni Constantinople, la lumière de midi avec sa transparence, sa fougue, entre les pans ocrés d'un désert où reposent les âmes bienheureuses et la plaine grasse et verte où s’agitent, tout petits, les êtres vivants.
De toute manière, pendant l'été égyptien, le soleil impose sa présence durant d’interminables heures. La plaine entière se pâme sous le choc d’un dieu jamais assouvi, craque et se réduit en poudre. L’azur du ciel se décolore sous l'excès de lumière. Un sycomore devient buisson ardent. Un palmier ouvre son éventail de feu. Un simple mur de boue séchée, une roue de sakieh gisant au bord d'un champ de coton, la silhouette d’une bufflesse, un troupeau de moutons soulevant la poussière d’une piste participent d’une vibration qui leur confère une poignante beauté. Les rigoles, les canaux soutachent les champs d’or et d'argent. Le fleuve, le large fleuve déroule du sud au nord la plus étincelante des ceintures. L'air même n’est pas, comme ailleurs, impalpable. Il oppose à la marche la résistance d’un liquide et d’une flamme. On le sent qui pèse sur le visage, sur les vêtements. On écarte les bras pour mieux avancer et, derrière soi, se reforme la nappe incandescente. Il ne caresse pas. Il sculpte et fore comme fait un chalumeau. Mais lorsqu’enfin, derrière un mur, on se couche fourbu, encore assourdi d’un crépitement d’étincelles ou ruisselant de sueur, on a vraiment le sentiment d’avoir lutté contre un dieu.
Tel est le soleil d'Égypte, tel, du moins, apparaît-il à de fragiles yeux bleus d'homme du Nord amateur des jeux de lumière. Car, pour un fils du pays, le soleil n’est jamais le dieu ennemi. Dans son coeur, il s'écrierait plutôt comme Khounaton : "Ô toi qui, lorsque tu te lèves, fais vivre les hommes, qui, lorsque tu te couches, les fais mourir !"
Le soleil, pour lui, est vigueur et vie. Principe mâle qui ne laisse jamais en repos la terre noire du Nil et qui la féconde comme s’il la violait, c'est lui qui active la germination du blé, du maïs, du coton, du trèfle et qui multiplie les récoltes. C’est également lui qui purifie et guérit. C’est sa vibration qui donne plus d’intensité à la joie de vivre, à la joie du corps qui s’épanouit dans la chaleur, à la joie des yeux qui naît d’une parfaite visibilité.
(...) 
Le soleil d'Égypte supprime aussi les saisons tranchées et l'homme y a moins qu’en Occident l'impression d'être éphémère. La certitude que le soleil va réapparaître chaque jour dans un ciel sans nuage entretient chez lui, avec le sentiment de la durée, celui de la stabilité, lui confère une humeur égale, une profonde sérénité d'âme."


extrait de Égypte terre du Nil, 1939, par Fernand Leprette (1890-1970), écrivain et intellectuel français ayant longtemps vécu en Égypte

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