lundi 13 janvier 2020

Les machines à élever l'eau, en Égypte, par Alfred J. Chélu Pasha

Louis-Claude Mouchot, Le chadouf, système d'irrigation en Haute Egypte,1874
Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Franck Raux

"Depuis les temps les plus reculés, les terres en bordure du Nil, tant dans le Saïd que dans le Delta, avaient été mises en culture toute l’année par les riverains qui s’ingénièrent pour élever l’eau d'arrosage, lorsque le niveau du fleuve s’abaissait au-dessous de celui de leurs terres. Ils construisirent les appareils primitifs encore en usage dans toute l'Égypte, qui se nomment la nataleh ou katoua, le chadouf et la saquieh.
 
nataleh : illustration extraite de l'ouvrage d'A.J. Chélu

Nataleh
C’est le plus simple de tous les appareils élévatoires. La nataleh ne peut être employée que pour des hauteurs ne dépassant pas 0m,40 ou 0m,50 au maximum, et se compose uniquement d’un récipient concave en osier recouvert intérieurement d’un cuir mince. Elle est munie de chaque côté de deux cordelettes que deux ouvriers tiennent à la main. La nataleh, plongée dans l'eau, soulevée avec ensemble et vidée par un mouvement de bascule que lui impriment les ouvriers, fonctionne d’une façon satisfaisante relativement au travail produit. Elle est remplie et vidée en trois secondes environ ; sa contenance étant de 6 litres, la quantité d'eau élevée par heure, par les deux ouvriers, est par conséquent de 7 mètres cubes 200. La nataleh ne peut desservir que des parcelles de terre d’une étendue restreinte.

chadouf : illustration extraite de l'ouvrage d'A.J. Chélu
Chadouf
Le chadouf se compose d’un balancier oscillant sur une traverse que soutiennent deux montants. Un contrepoids placé à l'arrière du balancier et formé d’une pierre ou d'une masse de terre, facilite l'ascension d’un panier en cuir suspendu à l'extrémité antérieure du balancier.
L'énergie musculaire de l’ouvrier n’agit que pour soulever le contrepoids et abaisser le panier qui se remplit et remonte ensuite automatiquement par l'action du contrepoids ; l'ouvrier déverse le panier dans la rigole destinée à l'irrigation, et ainsi de suite. Des nombreuses observations faites par les ingénieurs de l'expédition française d'Égypte, il résulte que le travail d’un chadouf ne doit pas dépasser 3 mètres, que le fellah d’une force ordinaire peut élever une quantité d’eau correspondant à 330 kilogrammètres par minute, soit en eau montée une moyenne de 100 litres par minute, en supposant la contenance des paniers de 10 litres et suivant les hauteurs. Au-dessus de 3 mètres, on double ou on triple les chadoufs, comme au Soudan. Cependant, dans la région des bassins, pour arroser quelques légumes, le fellah creuse des puits de plus de 8 mètres d’où il tire de l’eau avec le chadouf. Dans les conditions ordinaires, un chadouf suffit à l’arrosage d’un feddan et nécessite deux ouvriers qui se relaient de deux heures en deux heures.

saquieh : illustration extraite de l'ouvrage d'A.J. Chélu
Saquieh
La saquieh, ou roue à pots, est une espèce de noria de construction grossière. Elle se compose d’un arbre vertical reposant à sa partie inférieure sur une sorte de crapaudine et guidé à l'extrémité supérieure par un tourillon s’emboîtant dans une traverse horizontale plus ou moins longue suivant la puissance de la saquieh.
À cet arbre est fixé un levier horizontal pour la mise en mouvement de l'appareil, ainsi qu'une roue également horizontale, garnie d’alluchons, qui engrène un pignon vertical, aussi muni d’alluchons, dont l’axe passe au-dessous du manège et porte à son autre extrémité une roue à lanterne. Cette dernière supporte la chaîne en corde de palmier sur laquelle sont obliquement fixés des pots en terre espacés de 0m,50 environ.
Suivant ses dimensions et la hauteur d’élévation qui atteint parfois 10 ou 11 mètres, la saquieh est actionnée par un bœuf, un buffle, un cheval ou un chameau, voire même un âne, ou par une paire de chacun de ces animaux. Lorsqu'elle est en mouvement, la chaîne de corde remonte et les pots se déversent, par suite de leur position oblique, dans un récipient latéral, communiquant par ses extrémités avec les rigoles d'irrigation.
La saquieh, de construction primitive, exige des animaux un travail de beaucoup supérieur à son rendement. Par suite des secousses imprimées à la chaîne et résultant des défectuosités du mécanisme, du faux rond de la roue à lanterne et aussi de la mauvaise disposition des pots, une bonne partie de l’eau élevée retombe dans le puisard. D’après les expériences déjà citées, une saquieh équivaut à 4 chadoufs. Elle peut débiter, suivant les hauteurs d’élévation, de 4 mètres cubes 200 à 4 mètres cubes 800 par heure et suffire à l’arrosage de 4 feddans.
Par suite de son prix d'achat peu élevé et de la facilité de son entretien, cette machine est, après le chadouf, celle dont l'emploi est le plus général. On en compte 5,000 dans le Saïd et environ 34,000 dans le Delta.

Le fellah possède aussi des appareils élévatoires plus modernes et plus perfectionnés que les précédents ; ce sont :
Le tabout ;
La roue à palettes ;
La noria ;
La pompe à chapelets ;
La vis d’Archimède.
Le tabout, mis en mouvement comme la saquieh, se compose d'une roue de 3 à 5 mètres de diamètre dont la couronne est creuse et divisée en compartiments qui s’emplissent en plongeant dans l’eau et se déversent ensuite dans une bâche en bois ou en pierre à quelques centimètres au-dessus des terres à irriguer. De construction plus soignée que la saquieh, le tabout est d'une grande légèreté tout en réunissant les conditions désirables de solidité.
La roue à palettes se compose de trois parties principales : un axe, la roue motrice à palettes dont la construction rappelle celle des roues à aubes des navires à vapeur, et la roue à lanterne munie, comme celle de la saquieh, d’une chaîne à pots. La roue à palettes est mise en mouvement par le courant de l’eau, aussi n'est-elle installée que sur les canaux ayant une pente kilométrique supérieure à ceux du Delta. Elle est surtout employée au Fayoum où cette pente atteint 0m,50 pour certaines artères.
La noria, la pompe à chapelet et la vis d'Archimède, de construction européenne, sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en faire la description."


extrait de De l'Équateur à la Méditerranée. Le Nil, le Soudan, l'Égypte, 1891, par Alfred J. Chélu (18..-1916 ?) ou Alfred Chélu Pasha, natif de Boulogne-sur-Mer (comme Mariette, auquel il a consacré une biographie en 1911), ancien ingénieur en chef du Soudan égyptien, membre de la Société des ingénieurs civils de France. L'auteur a reçu le prix de la Société de géographie de Paris en 1892 pour cet ouvrage.



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