mercredi 8 janvier 2020

Le Sphinx, "sentinelle avancée de l'Égypte qui, de son mystérieux regard, sonde éternellement les profondeurs du désert" (Georges Montbard)

dessin de Georges Montbard

"... Jacques et le docteur s'arrêtaient pour contempler le Sphinx. Le monstre, à tête humaine, au corps de lion, taillé à même dans le roc, repose accroupi dans sa pose calme et puissante... enseveli jusqu'aux épaules dans son linceul de sables ; la tête seule émerge, empreinte de cette sérénité imposante qu'on retrouve partout sur les visages des Dieux, dans la statuaire égyptienne. Sa face placide, à laquelle le nez mutilé, une profonde entaille au front et les larges balafres qui sillonnent les joues donnent un aspect redoutable, contemple l'Orient, fouillant le désert de son regard morne ; sa bouche, aux lèvres fortes, aux coins légèrement relevés, a ce vague et long sourire résigné des fellahs ; sa large oreille semble écouter tous les murmures, et, sur sa nuque de géant, retombent en plis rigides les bandelettes royales qui ornent son front. Cette figure étrange, "l'œuvre merveilleuse des Dieux", est effrayante dans son immobilité solennelle ; on se sent frissonner devant ce gardien muet de tombeaux cyclopéens, sentinelle avancée de l'Égypte qui, de son mystérieux regard, sonde éternellement les profondeurs du désert, écoutant impassible dans le lointain le bruit sourd des peuples en marche se ruant sur la terre des Pharaons, comme il avait écouté les gémissements et les malédictions désespérées des ouvriers qui construisirent les Pyramides.
Le flux et le reflux des invasions sont venus battre sa poitrine de pierre ; sans l'ébranler, le temps l'a oublié... et, depuis plus de six mille ans, le sombre visage du génie de l'Afrique continue à fixer l'Orient et à recevoir le baiser du matin d'Horus. 
C'est l'aïeul, défiguré par des pygmées, de cette race muette de Titans, taillés sommairement dans le granit, avec des délicatesses étonnantes de ciseau, regardant passer les siècles, figés dans leurs poses raides. 
C'est "le père de l'Épouvante" des Arabes, qui s'enfuient devant cette tête énorme surgissant de terre.
C'est enfin l'énigme monstrueuse de l'histoire de l'Égypte qui, au fur et à mesure qu'on cherche à en pénétrer le mystère, recule de plus en plus les bornes d'un passé historique, qui se perd toujours plus profondément dans la nuit des âges.
 - N'était-il pas un symbole ? Ne personnifiait-il pas Horus ? demanda Jacques.
- Oui, pour les Égyptiens, c'était Har-Em-Kou, Horus dans le soleil brillant. Les Grecs l'appelaient Harmachis, Horus sur l'horizon, et aussi Agathodémon ; il symbolisait la victoire d'Horus sur Typhon, de la lumière sur les ténèbres, et personnifiait l'idée réduite à sa plus simple expression, mais hautement formulée de la résurrection. Il était enduit autrefois d'une couche de couleur rouge, dont il reste encore quelques traces. À l'époque de Chéops, on le restaurait, ce qui lui donne déjà à cette époque un âge assez respectable, mais on ne sait encore à qui en attribuer la fondation. Les fouilles qui ont lieu en ce moment donneront-elles le secret de l'énigme ? Y a-t-il autre chose entre les pattes du Sphinx que l'autel, le petit édicule et le lion découverts par le capitaine Caviglia au commencement du siècle, et le temple de granit trouvé par Mariette dans les environs ? C'est ce que l'avenir nous dira." 


extrait de En Égypte - Notes et croquis d'un artiste, par Georges Montbard (1841-1905), pseudonyme de Charles Auguste Loye, caricaturiste, dessinateur, artiste peintre et aquafortiste français

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