lundi 19 juillet 2021

"Du bas des Pyramides, je contemple vingt siècles évanouis dans les sables" (la tragédienne Rachel - XIXe s.)

La pyramide de Khéphren vers 1800
Description de l'Égypte

Sur les indications de son médecin qui lui conseillait un séjour dans un pays chaud, l'actrice et grande tragédienne Élisabeth-Rachel Félix, dite Rachel ou Mlle Rachel (21 février 1821 - 3 janvier 1858), choisit l'Égypte pour tenter de reprendre espoir et goût à la vie sur une terre réputée pour son "air vivifiant". Malheureusement, son séjour dans la vallée du Nil se révéla être un préambule à une lente agonie. 
Rachel se fit aménager un bateau confortable avec lequel elle remonta le Nil jusqu'à la première cataracte, avec une halte à Thèbes.
Les quelques extraits reproduits ci-dessous viennent en écho à ce périple au cours duquel la tragédienne confronta le pressentiment de sa mort prochaine aux "souvenirs majestueux de l’antique Égypte".

**********

"Je bois à pleins poumons l’air vivifiant de la haute Égypte ; je tousse toujours, mais au lieu de m’affaiblir, je prends de la force. Mon appétit est régulièrement bon, mes nuits sont meilleures. J’ai encore la fièvre ce soir [...] le médecin n’en paraît nullement
 inquiet..." (lettre à son fils Gabriel)

"Voilà plus de huit mois qu’on essaie de me faire juste la boîte qui doit m'ajuster pour me recevoir dans l’autre monde ; le menuisier y met véritablement de la mauvaise volonté ; car je ne tiens plus sur mes jambes, et j’aspire à me voir couchée éternellement dans la position horizontale. Je ne suis pas encore morte, mais je n’en vaux guère mieux. Je ne souhaite plus rien, je n’attends plus rien, et franchement, vivre de cette vie animale que je traîne depuis cette longue, douloureuse et triste maladie, plutôt cent fois se sentir renfermée entre quatre planches bien clouées et attendre qu’on fasse de nous et de notre boîte ce qu’on fait en ce moment des momies d’Égypte. Je ne mourrai peut-être plus de la poitrine, mais bien certainement je mourrai d’ennui. Quelle solitude morne s’est faite autour de moi ! Songez que je suis seule avec un médecin polonais qui n’est que cela, une cuisinière et Rose, ma femme de chambre. Pourtant, j’ai constamment devant les yeux un ciel pur, un climat doux et ce fleuve hospitalier qui porte la barque du malade aussi doucement, aussi maternellement que la mère porte son nouveau-né ; mais ces souvenirs majestueux de l’antique Égypte, ces ruines amoncelées de temples merveilleux, ces colosses gigantesques taillés dans les flancs des montagnes de granit, tant d’œuvres et de chefs-d’œuvre dégradés par la mine des siècles, renversés de leurs piédestaux par des tremblements de terre, tout ce spectacle vu à l’œil, sans compter ce que notre imagination lui prête encore d’effrayant, est trop lourd à supporter pour des êtres faibles, des esprits abattus. Aussi n'ai-je pu longtemps suivre Champollion le jeune dans sa course à travers l'Égypte. Après m'être fait porter en palanquin au pied des fameuses Pyramides, m'être rendue aux tombeaux des rois, après que j'ai vu la fameuse statue de Memnon que l'empereur Adrien a eu la chance d'entendre soupirer trois fois, et que j'ai, par un clair de lune comme il n'y en a qu'ici, contemplé silencieusement et intelligemment les ruines de Karnak, je m'en suis allée dans mon camp, me promettant que mon esprit en avait assez, je me tâtai le pouls, j'avais 96 pulsations, ma curiosité s'est apaisée à dater de ce jour, et maintenant je vis presque à la turque ; voilà pourquoi je me sens abrutie, brisée et bonne à rien." (lettre du 10 mars 1857)

"J'ai remonté le Nil jusqu’à la première cataracte, je suis revenue jusqu'à Thèbes où l'on m'avait fort engagée à rester quelque temps. Voilà six semaines que je respire sa douce chaleur. Je vais retourner au Caire pour y passer avril et mai puis je m’embarquerai sur la Méditerranée, je toucherai Marseille dans la première quinzaine de juin, j'irai tout de suite à Montpellier pays fort renommé pour la chaleur et sa faculté de médecine ; je passerai à Paris une partie des vacances de mes fils, je terminerai quelques petites affaires et au premier frais je vogue vers le sud, peut-être reviendrai-je en Égypte, peut-être irai-je passer un mois six semaines à New York et le reste à Charleston où je me souviens qu’il faisait si bon."

"Du bas des Pyramides, je contemple vingt siècles évanouis dans les sables. Ah ! mon ami, comme je vois ici le néant des tragédiennes ! Je me croyais pyramidale, et je reconnais que je ne suis qu'une ombre qui passe… qui a passé. Je suis venue ici pour retrouver la vie qui m’échappe, et je ne vois que la mort autour de moi. Quand on a été aimée à Paris, il faut y mourir. Faites-moi bien vite faire un trou au Père-Lachaise et creusez-moi un trou dans votre souvenir. M’avez-vous oubliée ? Moi, je me souviens." (lettre adressée à Arsène Houssaye (1814-1896), homme de lettres français, également connu sous le pseudonyme d’Alfred Mousse, reproduite dans Les confessions - souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.