dimanche 12 décembre 2021

"Depuis la Méditerranée jusqu’à Assouan, les couchants couvent l’or qui monte du grand fleuve et des cultures qu'il fait vivre" (Gaston Chérau)

"Sunset on the Nile", par Charles-Théodore Frère (1814 - 1888)

"Les crépuscules les plus éblouissants sont à Athènes, au Caire et tout le long du Nil en toutes saisons.
À Athènes, quand on est sur la Pnyx au moment où le soleil chavire derrière Salamine, on se trouve en pleine fournaise. Le Parthénon, l’Erechthéion, les Propylées, se dressent comme autant de palais de feu tandis que la ville s'écrase à leur pied, grise et bleue, et que, insensible et glacé avec sa pointe blanche surgie de sa ceinture de pins, le Lycabette monte la garde. Dans le nord, le Parnès devient outremer et l’aérien Pentélique est comme un nuage. Cependant, c’est l’Hymette qui achève la folie des couleurs avec son invraisemblable violet qui tient sa note jusqu’à ce que la nuit tire son voile sur lui. Du côté du couchant, les montagnes de Salamine sont sur le plateau d’argent de la mer... Une autre féerie !
Quand, durant des soirs et des soirs, on s’est gorgé du spectacle, on peut se dire qu’on a épuisé le plus pur enchantement de la terre ? Il en est un autre, moins ordonné, plus somptueux, mais égal en prestige - c’est le crépuscule au Caire. Il faut avoir vu cette fête pour parler de la splendeur des jeux célestes. Quittez la ville, prenez la route de Gîzé, arrêtez-vous au jardin zoologique et attendez la pièce qui va se jouer ; elle est indescriptible ! Alors qu’à Athènes l’Hymette règne en violet sur le fond et préside au banquet des dieux, ici c’est le Mokattam, mais il est littéralement en or. Ce que vous voyez du Caire, à ce moment, c’est une poudre diaprée faite des poussières et des vapeurs de la grande ville, une nuée qui ne parvient pas à se libérer de la terre et que percent les coupoles des mosquées et les cabochons des minarets. C’est une forge et une joaillerie. 
Depuis la Méditerranée jusqu’à Assouan, et plus loin, jusqu’à la troisième cataracte, les couchants qui sont limpides, transparents et sereins, couvent l’or qui monte du grand fleuve et des cultures qu'il fait vivre. Tout près de là, quand on aborde les sables libyques, les crépuscules et les aurores ont une richesse plus dure que les grâces du ciel ne parviennent pas à émouvoir ; ce sont les dunes et les sables qui sont éternels, et c'est le ciel qui donne le sentiment de la fragilité aux heures extrêmes du jour et même pendant les nuits étoilées. Il faut que le soleil, le grand, le magnifique dieu de l’Égypte, vienne à son tour ; alors, la plate vallée verte, l’eau glauque, les cultures de cet humus léger où tout pousse comme dans une serre ou un jardin modèle, les palmeraies, les villes, les énormes touffes des figuiers banians, tout s’écrase et capitule sous sa puissance immobile. Seuls, au zénith des cités, planent les grands milans dont on entend les cris éplorés.
Au Caire, ce sont les heures bénies du repos dans le jardin rafraîchi par l’eau claire qui tombe dans une vasque ou dans la chambre traversée d’un libre courant d’air.
Toutes les heures sont belles, celles du matin qui vous jettent sous la douche, vous engagent au petit repas sur la terrasse, à la promenade à Géziré, au Mouski ou dans les mosquées en attendant le déjeuner dans les vastes salles du palace ; celle de la sieste, l'instant du tub qui la suit, et les heures du soir où l’on va flâner aux Pyramides en attendant de s’arrêter chez Groppi qui détient le secret des sorbets au gingembre poivré et garde les recettes des plus fins pâtissiers de France. 
La nuit ? Quand la nuit vient, on se demande comment on aura l’énergie de s’échapper pour dormir. Tout est spectacle : la vie qui roule devant vous garde la vivacité de ses couleurs et elle est déchaînée (...).
Au Caire, (...) la fièvre de voir vous saisit. Il vous semble que cette grande capitale ne s’est si bien tassée que pour vous empêcher de rien négliger d’elle. Les mosquées, les tombeaux des Khalifes, le musée égyptien, le musée arabe où il y a les plus précieuses lampes de verre qu'on ait jamais faites, et les Pyramides, et Sakkara, et les tombeaux des Mamelouks, et Fosta, et le barrage, et les vieux quartiers que la nouvelle gare n’a pas complètement détruits, et, pour votre malheur, le Mouski !... Pour votre malheur, parce que si vous vous êtes laissé gagner par lui, vous y retournerez comme à un péché mignon. Les rues qui vous y conduisent n’ont que des bruits aériens ; on n’y entend même pas le choc des sabots d’un cheval et les roues de la voiture qu’il traîne. L’asphalte, assoupli par le soleil, garde la trace des pas et les fait silencieux. Le Mouski, c’est un vrai piège. On y perd ses matinées, mais on y gagne de voir l’Orient charmant, entêtant, mortel pour l’action, dans ses alvéoles blancs où il y a des batteurs d'or, des chaudronniers, des marchands de rotin, de courbache, de voiles, de parfums, de broderies, de tapis, de cuirs - le génial bariolage d’un Delacroix. Au fils d’un marchand de parfums qui nous apportait le café dans la boutique de son père, je demandais un jour ce qu’il voulait faire dans la vie. Ayant déposé le plateau sur la natte où nous étions assis, avec un grand sérieux, il montra un éventaire où trônait un vieil homme environné de voiles de Constantinople : "Là, me répondit-il, quand il sera mort." Son père se pencha vivement pour lui envoyer une taloche, mais c’était en riant. Il m’expliqua que le gamin suivait des cours à la Gamé-el-Azhar, qu’il avait déjà mérité un "igâzé", c’est-à-dire un certificat de sciences pour un enseignement déterminé : "Je ne désespérerais pas de le voir posséder le "chéhâdé-el-Alimiyé" des grands savants, s’il n'y avait pas cette boutique endiablée, en face, dont le bonhomme est bien vieux et qui n’a pas de famille. Hélas ! Mon fils fera comme moi. J’ai eu aussi un "igâzé" ; je ne suis pas allé plus loin parce que mon père avait la boutique que vous voyez sur ce côté-là, à votre gauche, je rêvais de la boutique où je suis ; je l’ai eue... Voilà ce que j'ai fait de la science !"
On ne se déprend pas du Mouski. En été, par les plus grandes chaleurs, il y fait frais ; en hiver, on n’y souffre jamais beaucoup du froid. Et puis, il y a cette espèce d'intimité qui règne sur le tout et arrange la température.
Tout près de là, dans la rue qui conduit à la ville européenne, on trouve Hatoum, le Bernheim du Caire pour les tapis et les objets d’art les plus merveilleux. Jadis, Hatoum avait trente ou quarante serviteurs qui, à longue journée, déroulaient devant vous les splendeurs de ses Boukkaras et de ses persans. Lui-même vous montrait ses objets de collection les plus précieux, qui n’étaient jamais à vendre, mais qu’il vous cédait parce que vous lui plaisiez. On devenait vite son ami. Avec ses allures de bon petit bourgeois soigné, ses yeux au regard enveloppant, son sourire, ses mains de prélat qu’il ne cessait de caresser, ses manières courtoises et un peu distantes à l’occasion, il vous persuadait vite que vous étiez chez vous dans sa propre demeure ; il n’était là, lui, que pour vous guider dans les aîtres de sa vaste maison. Quel musée ! Celui-là en était un où tout était à vendre et c’est peut-être ce qui nous reposait des autres d’où l’on n’emporte que la vue d’un spectacle éblouissant, inaccessible à nos caresses.
L’Égypte ? L’Orient le moins compliqué en apparence, le plus aimable, le plus doux, celui qui, si violemment et si prématurément pénétré par le progrès occidental, s’est accommodé de lui pour vous offrir ses délices et ses sorcelleries à côté des somptuosités de son inégalable passé."


extrait de "Égypte", article publié dans L'Art vivant, revue bi-mensuelle des amateurs et des artistes, janvier 1933, par Gaston Chérau (1872-1937), journaliste, hommes de lettres et photographe français, élu à l'Académie Goncourt en 1926.

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