mardi 18 juin 2019

"C'est du Nil que les créateurs de l'art égyptien prirent leur point de vue" (Gaston Maspero)

Mastaba de Ty
 "Qui (...), après avoir navigué sur le Nil deux ou trois jours seulement, ne s'est pas senti amené à constater combien les scènes que les vieux Égyptiens retraçaient sur leurs monuments sont conformes à la nature présente et l'interprètent fidèlement, même dans celles de leurs conventions qui nous semblent le plus éloignées d'elle ? Le brouillard dissipé, la dahabiéh a repris sa course. Les matelots rament vigoureusement en rythmant la nage sur la voix du chanteur : Fi'r-rodh ra'et hebbîl-gamil (Dans le jardin j'ai vu mon ami joli), et ils répètent tous à l'unisson, avec une intonation basse et traînante Hebbîl-gamil. Avant même qu'ils se soient tus, le soliste attaque dans les notes hautes le refrain sacramentel, ia lél, ô nuit ! Il bat le trille, prolonge les sons, les enfle, les étouffe, puis, à bout d'haleine, il arrête la dernière note d'un coup de gosier sec. Il se rengorge dans sa roulade, et, tandis que l'équipage éclate en applaudissements, je regarde à l'aventure le fleuve et les deux rives. Là-bas, bien en ligne sur un banc de sable fauve, une bande de grands vautours se chauffe au soleil ; les pattes écartées, le dos voûté, le cou plié et rencogné dans les épaules, les ailes ramenées en avant de chaque côté de la poitrine, ils reçoivent béatement la large coulée de lumière qui se répand sur leurs plumes et les pénètre de sa tiédeur. C'est ainsi que les vieux sculpteurs représentaient au repos le vautour de Nekhabit, la déesse protectrice des Pharaons et qui les ombrage de ses ailes. Séparez par l'esprit le plus gros de la bande, coiffez-le du pschent ou du bonnet blanc, mettez-lui le sceptre de puissance aux griffes, campez-le de profil sur la touffe de lotus épanouis qui symbolise la Haute-Égypte, vous aurez le bas-relief qui décore un des côtés de la porte principale au temple de Khonsou, mais vous aurez aussi, sous le harnachement, un vautour véritable la surcharge des attributs religieux n'aura pas supprimé la réalité de l'oiseau.
Un aigle pêcheur va et vient à vingt mètres au-dessus de nous en quête de son repas du matin. Il décrit des cercles immenses, en battant l'air lentement, puis soudain il s'abandonne et il glisse appuyé sur ses ailes, le corps suspendu entre elles, les pattes allongées, la tête tendue, interrogeant de l'œil les dessous de l'eau. À le voir filer ainsi, presque immobile, on dirait un épervier des sculptures thébaines, l'Horus qui plane sur le casque du Pharaon dans les batailles ou qui, déployé aux plafonds des temples, domine le trajet de la nef centrale des portes de l'hypostyle à celles du sanctuaire. Qu'il se laisse tomber tout à l'heure et qu'il se relève avec sa proie, il l'emportera du même geste et de la même allure dont l'Horus promenait à travers la mêlée son chasse-mouche mystique et son anneau symbole de l'éternité. Une bande d'ânes qui sort d'un creux derrière la digue, sous un faix de sacs gonflés, pourrait être celle-là même qui servit de modèle aux dessinateurs du tombeau de Ti pour la rentrée des gerbes. Le troupeau mi de moutons et de chèvres, qui suit trotte menu, se découpe d'un profil si précis qu'on le croirait composé uniquement de silhouettes en promenade ; c'est un tableau descendu d'une paroi antique pour aller au marché voisin. Et tandis que les rivages défilent avec leurs épisodes de vie contemporaine, je reconnais animés et de grandeur naturelle les bas-reliefs des hypogées, les bœufs qui se rendent aux champs de leur pas mesuré, le labour, les pêcheurs attelés à leur filet, les charpentiers qui construisent une barque ils ont installé leurs bers sur une plage en pente, et accroupis dans des attitudes de singes, ils clouent les membrures à force marteaux.
C'est du Nil que les créateurs de l'art égyptien prirent leur point de vue, lorsqu'ils s'ingénièrent à rassembler ces motifs isolés et à les graver harmonieusement dans les chapelles des tombeaux, pour assurer à leurs morts la continuation indéfinie de l'existence terrestre. Ils reléguèrent au bas de la muraille tout ce qui caractérisait la vie sur le fleuve même ou sur les canaux, les convois de bateaux chargés, les joutes de matelots, les scènes de pêche, la chasse aux oiseaux aquatiques. Plus haut, ils rangèrent les saisons de l'année agricole, le labourage, les semailles, les récoltes, le battage, la mise au grenier. Plus haut encore, ce sont les pâturages avec leurs bœufs ruminant à l'aise et par-dessus, touchant presque le plafond, le désert et les battues sur la piste des gazelles. Le panorama s'élargit ou il se resserre selon l'étendue des aires à couvrir, et tous les éléments qui le composent ne se retrouvent pas nécessairement reproduits partout : telle portion est supprimée chez l'un, développée chez l'autre ou amalgamée aux portions voisines, mais ce qui en est conservé se suit de bas en haut dans un ordre constant. Ces variations du thème antique se font et se défont à chaque instant sous mes yeux à mesure que la journée avance."


Extrait de Ruines et paysages d'Égypte, 1910, par Gaston Maspero (1846-1916), égyptologue français, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ayant succédé à Mariette, en janvier 1881, à la direction du Service des antiquités égyptiennes et du musée d’Archéologie égyptienne de Boulaq, au Caire.

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