jeudi 27 juin 2019

"En pleine Thèbes", avec Gaston Maspero

Temple de Louxor, vu du Nil, par Hector Horeau (1801-1872 )

"C'est en abordant Thèbes par le Nil que l'on saisit le mieux l'impériale beauté du site où elle trôna pendant des siècles. Plusieurs heures avant qu'on l'atteigne, par le travers d'El Khizâm et de Gamoléh, un grand cap de falaises abruptes monte à l'horizon, dominé sur la droite par un sommet en pyramide, et plus bas vers la gauche, trois pics aigus surgissent qui se recourbent à la pointe comme des cimes d'arbres pliant sous le vent. Ce sont les témoins de la plaine thébaine, les bornes entre lesquelles elle se déploie et qui en arrêtent l'expansion ; aux heures funestes de l'histoire, lorsque les hordes d'envahisseurs accourues des bords du Tigre ou descendues des plateaux de l'Éthiopie les apercevaient, elles savaient que le terme de leurs fatigues était proche et elles se préparaient à fournir un dernier choc pour forcer la proie longtemps convoitée. Les trois pics s'éclipsent bientôt, car le chenal double fidèlement les contours de la rive droite, et la berge, haute, découpée en pleine terre comme au couteau, boisée d'acacias, de tamarisques, de nabécas, de dattiers, borne presque partout la vue de ce côté, mais le paysage de la rive gauche se précise et se modifie d'instant en instant. La falaise s'adoucit à son pied et elle se raccorde à des croupes entre lesquelles des gorges bâillent, dont la dernière, accusée sur le fond jaune par une ombre violente, marque l'entrée des ravins qui mènent aux Vallées des Rois. Le décor pivote et tourne au premier coude, démasquant une seconde rangée de hauteurs qui se retirent par échelons dans l'extrême Sud et se vont perdant vers Erment, parmi des lointains de collines violettes, mais presque aussitôt une vision singulière semble jaillir du fleuve même, repoussée en vigueur sur un écran d'arbres, les tours crénelées et le portail étroit d'un petit castel sarrasin, rayé rouge et blanc, qu'un Hollandais, M. Insinger, a bâti sur un promontoire par delà Louxor. 
À partir de ce moment on nage déjà en pleine Thèbes. La ville des morts défile en panorama sur la rive gauche, les pentes  ondulées de Drah-abou'l-neggah, le cirque de Déîr el-Bahari, sa longue colonnade blanche, ses plans inclinés, ses étages de portiques superposés, sa façade irrégulière, puis la colline de Chéîkh Abd-el-Gournah criblée de tombes, puis collé aux flancs de la montagne, un bloc de murailles grises où la chapelle de Déîr el-Médinéh est emprisonnée, enfin, presque au dernier plan, entre des taches de verdure, la silhouette indistincte de Médinét-Habou. Cependant, à main droite, les chapiteaux et les tours de Karnak courent un moment au ras du sol avant de s'enfoncer sous les arbres. Des antennes de barques fusent derrière un éperon de terre au tournant, sur un tertre irrégulier de décombres antiques, un amas de constructions multicolores apparaît, et tandis que le vapeur manœuvre pour accoster, des minarets se lèvent, une pointe d'obélisque, la corniche hardie d'un  pylône, une allée de colonnes géantes, un temple entier avec ses cours encadrées de portiques, ses salles hypostyles, ses chambres à ciel ouvert, ses parois ciselées d'hiéroglyphes et brunies par le temps. Le quai où l'on aborde est le vieux quai des Ptolémées, consolidé et rapiécé par endroits depuis une dizaine d'années. Un grouillement d'âniers, de drogmans, de badauds européens et de marchands d'antiquités happe le voyageur au débarqué, les valets d'hôtel se le disputent sous l'oeil vigilant de deux gendarmes, et l'hôtel de Louxor est à deux pas qui lui ouvre sa porte hospitalière, barbouillée d'ornements soi-disant égyptiens par un peintre du cru. 
Le temple a vraiment grande mine, maintenant qu'il est déblayé presque en entier, et le soir, après que le flot bruyant des touristes s'est écoulé, la pensée le rétablit aisément tel qu'il était aux siècles de sa splendeur. L'ombre qui l'envahit voile les brèches, atténue les martelages des Coptes, habille la misère des colonnes, répare l'injure des bas-reliefs. Le cri du muezzin, éclatant soudain dans la mosquée d'Abou'l-Haggag, retentit à travers les ruines comme un appel à la prière de quelque prêtre d'Amon, roi des dieux, oublié à son poste, et l'on s'attend presque à entendre un chœur de voix et de harpes en sourdine lui répondre du sanctuaire par un hymne mélancolique au soleil couchant. L'imagination a tôt fait de descendre à terre les files de personnages qui s'étagent sur les parois et de les mener en théorie solennelle, enseignes hautes, encensoirs fumants, la barque sacrée où dort l'image du dieu aux épaules de ses porteurs, par les couloirs étouffés, par les salles à colonnes, par les cours, par les portes triomphales, par les allées de sphinx ou de béliers colossaux dont les restes s'en vont vers Karnak au milieu des campagnes muettes. Elle risque malheureusement de les y heurter à quelque procession baroque du genre de celle que je rencontrai hier, presque à la hauteur du carrefour de l'obélisque, une manche de mousquetaires Louis XIII fort défraîchis, mais soufflant bravement dans des cuivres et tapant de la grosse caisse à tour de bras, deux enfants en perruque blonde et en tunique rose, à califourchon sur un poney chevelu, puis, côte à côte, une amazone des plus correctes et un hercule de foire en maillot blanc et caleçon rouge pailleté, enfin un peloton de postillons Empire, montés sur des ânes blancs si graves qu'à première vue on devait les estimer savants et très savants, un cirque de fête foraine en parade avant une représentation de gala. De temps à autre, l'orchestre se taisait, l'hercule débitait son boniment en arabe et il adjurait les habitants de ne pas ménager leurs piastres, puis la musique redoublait et la cavalcade repartait en piaffant."

Extrait de Ruines et paysages d'Égypte, 1910, par Gaston Maspero (1846-1916), égyptologue français, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ayant succédé à Mariette, en janvier 1881, à la direction du Service des antiquités égyptiennes et du musée d’Archéologie égyptienne de Boulaq, au Caire.

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