dimanche 4 novembre 2018

"Dans l'art, les Égyptiens puisaient leurs inspirations directement aux sources de la nature" (Owen Jones)

illustration extraite de l'ouvrage d'Owen Jones
"Dans l’art égyptien nous ne voyons aucune trace d’enfance ou d'influence étrangère ; d'où il faut conclure que les Égyptiens puisaient leurs inspirations directement aux sources de la nature.
Cette vue est confirmée surtout par l'examen de l'ornement égyptien ; les types en sont peu nombreux, et ils sont tous des types naturels ; et la représentation ne s'écarte du type que très légèrement.
Mais plus nous descendons l'échelle de l'art, plus nous trouvons qu'on s'éloigne des types originaux ; à tel point que dans bien des ornements, tels que les ornements arabes et mauresques, il est difficile de découvrir le type original d'où l'ornement a été développé par les efforts successifs de l'esprit.

Le lotus et le papyrus qui croissent aux bords de leur rivière, symboles de la nourriture du corps et de l'esprit ; les plumes d'oiseaux rares qu’on portait devant le roi, comme emblèmes de la souveraineté ; le rameau du palmier, avec la corde torse faite de ses tiges : tels sont les types peu nombreux qui forment la base de cette immense variété d'ornements avec lesquels les Égyptiens décoraient les temples de leurs dieux, les palais de leurs rois, les vêtements qui couvraient leur personne, leurs articles de luxe ainsi que les objets modestes destinés à l'usage journalier, depuis la cuiller en bois, avec laquelle ils mangeaient jusqu'au bateau qui devait porter à travers le Nil à la vallée des morts, leur dernière demeure, leurs corps embaumés et ornés de la même manière.
En imitant ces types, les Égyptiens suivaient de si près la forme naturelle qu'ils ne pouvaient guère manquer d'observer les mêmes lois que les œuvres de le nature déploient sans relâche ; c'est pourquoi nous trouvons que l’ornement égyptien, tout en étant traité d'une manière conventionnelle, n'en est pas moins toujours vrai. Nous n'y voyons jamais un principe naturel appliqué mal à propos ou violé.
D'un autre côté, les Égyptiens ne se laissaient jamais porter à détruire la convenance et l'accord de la représentation par une imitation du type par trop servile.
Un lotus taillé en pierre, formant le couronnement gracieux du haut d'une colonne, ou peint sur les murs comme une offrande présentée aux dieux, n'était jamais un lotus tel qu'on pourrait le cueillir, mais une représentation architecturale de cette plante, représentation on ne peut mieux adaptée, dans un cas comme dans l'autre, au but qu'on avait en vue, car elle ressemblait suffisamment au type pour réveiller dans ceux qui la contemplaient l’idée poétique qu’elle devait inspirer, mais sans blesser le sentiment de la convenance. (...)

L'architecture des Égyptiens est parfaitement polychromatique, il n’y a rien qu'ils n'aient peint : c'est pourquoi nous avons beaucoup à apprendre d'eux sous ce rapport. Ils se servaient de teintes plates, et n'employaient aucune ombre ; et cependant ils ne trouvaient aucune difficulté à réveiller dans l'âme l'identité de l’objet qu'ils voulaient représenter. Ils employaient les couleurs comme ils employaient les formes, d'une manière conventionnelle.
Comparons la représentation du lotus avec la fleur naturelle ; avec quel charme les traits caractéristiques de la fleur naturelle sont reproduits dans la représentation ! Remarquons comme les feuilles extérieures sont distinguées par un vert sombre, et les feuilles abritées de l'intérieur par un vert plus clair ; tandis que les tons pourprés et jaunes de l’intérieur de la fleur sont représentés par des feuilles rouges flottant dans un champ de jaune, ce qui nous rappelle parfaitement le jaune éclatant de la fleur originale.
Nous y voyons l'art allié à la nature, et ce qui ajoute à notre plaisir, c’est la perception de l'effort de l'esprit qu'il a fallu pour l’accomplir.

Les couleurs dont les Égyptiens se servaient principalement, étaient : le rouge, le bleu, et le jaune, avec du noir et du blanc, pour définir les couleurs nettement et distinctement ; le vert s'employait généralement, mais point universellement, comme une couleur locale, pour les feuilles vertes du lotus par exemple.
Ces feuilles cependant se coloriaient, sans distinction, soit en vert soit en bleu ; le bleu dans les temps les plus anciens, et le vert pendant la période ptoléméenne : à cette époque, on ajoutait même le pourpre et le brun, ce qui ne servait du reste qu'à affaiblir l'effet. Le rouge qu'on trouve sur les tombeaux et sur les caisses à momie de la période grecque ou romaine, est plus faible de ton que celui des temps anciens ; et c’est, à ce qu'il paraît, une règle universelle que, dans toutes les périodes archaïques de l'art, les couleurs primaires, bleu, rouge, jaune, sont les couleurs qui prédominent et qui sont employées avec le plus d'harmonie et de succès. Tandis que dans les périodes où l'art se pratique traditionnellement, au lieu de s'exercer instinctivement, il y a une tendance à employer les couleurs secondaires ainsi que toutes les variétés de teintes et de nuances, mais rarement avec le même succès."

extrait de Grammaire de l'ornement : Illustrée d'exemples pris de divers styles d'ornement, 1865, par Owen Jones (1809-1874), architecte britannique, auteur de découvertes sur l’utilisation au cours des âges de la couleur dans la décoration.

samedi 3 novembre 2018

"On aurait beau réunir les ruines de tout âge dont s’enorgueillit l'Europe, elles n’égaleraient, ni en étendue ni en grandeur, celles de cette seule ville d'Égypte" (Samuel Manning, à propos de Thèbes)

illustration extraite de l'ouvrage de S. Manning
 "Nous approchons maintenant de Thèbes, la capitale de l'ancienne Égypte, le centre de sa splendeur et de sa magnificence.
Pendant les douze siècles de sa suprématie, les Pharaons ont consacré à son embellissement leurs richesses, et employé à la construction de ses temples et de ses palais les peuples vaincus et asservis. Chaque génération a ajouté quelque chose à sa beauté. Ses édifices gigantesques témoignent de la grandeur du peuple qui les a élevés.
La plaine de Thèbes offrait l'emplacement convenable à une telle cité. Les chaînes arabique et libyque, qui bornent à l'est et à l’ouest la vallée du Nil, revêtent ici des formes grandioses qu’elles n'ont plus dans leur partie septentrionale et forment on s'écartant du fleuve, un vaste amphithéâtre où s’élevaient ces immenses édifices, dont les ruines étonnent et effrayent le voyageur. 

Des avenues de statues et de sphinx, de plusieurs kilomètres, s’allongent sur la plaine, conduisant à des propylônes de trente mètres de haut, par où les rois, les guerriers, les prêtres et les courtisans se rendaient aux temples et aux palais. Au-dessus de tout cela s’élevaient les statues colossales des Pharaons, surveillant, comme de gigantesques gardiens, la ville et la plaine immense. 
On aurait beau réunir les ruines de tout âge dont s’enorgueillit l'Europe, elles n’égaleraient, ni en étendue ni en grandeur, celles de cette seule ville d'Égypte."


extrait de La terre des Pharaons : Égypte et Sinaï, 1890, par Samuel Manning
(1822-1881), ministre baptiste ; traduit librement de l'anglais par E. Dadre

vendredi 2 novembre 2018

"Choses" vues en Égypte par Edith Louisa Butcher

sakieh  - photo datée de 1875 - auteur non mentionné
"À ne considérer que l'aspect extérieur de ce pays, on peut dire que l'Égypte est avant tout une terre lumineuse. On ne saisit pas du premier coup toute la valeur et tout le charme que donne au paysage égyptien la lumière transparente qui risque de plus en plus d'être étouffée sous les brouillards et les fumées de notre civilisation occidentale. Le touriste qui, avec un bruit de tonnerre, traverse pour la première fois le Delta dans son express à wagons-couloirs ne trouvera peut-être point très belles les longues lignes monotones de la plaine couleur de boue où le vert sombre des récoltes met çà et là des taches. Mais dès que le soleil brille, toute la scène se transforme. Les minces canaux étincellent comme des rubans d'argent sur la terre pourpre, le champ de jeune trèfle se change en un miroitement d'émeraude translucide, et les petits enfants vêtus d’extraordinaires étoffes aux tons rouges, jaunes et roses ont l'air de papillons quand ils courent au-devant de leurs pères aux chemises bleues et de leurs mères aux voiles noirs. 
Sous la lumière magique, la chaîne lointaine de basses collines revêt des nuances de rose et de safran que l'on ne saurait décrire, et le bouquet de palmiers, tout là-bas, devient bleu par contraste. (...)
Il ne semble pas, à première vue, que de grands changements soient survenus ici depuis un demi-siècle. Malgré qu'on ait importé les pompes à vapeur et autres machines occidentales, le chadouf et la sakieh fonctionnent partout dès que le Nil baisse et qu'il faut élever l'eau jusqu’au niveau des champs. On se sert de la sakieh tout le long de l’année, mais beaucoup de chadoufs ne sont mis en mouvement que quand le Nil est très bas.
Le touriste en peut voir alors trois ou quatre érigés l'un au-dessus de l’autre : chacun est manœuvré par un ou deux hommes, qui ne portent souvent en été d'autre vêtement qu'un morceau d'étoffe presque invisible autour des reins. Ils tirent sur la corde pour faire monter le seau d’eau jusqu'au vase qui se trouve à l'étage au-dessus, d'où un ou deux autres hommes élèvent le liquide par le même moyen. 

La sakieh est une lourde roue dentée, en bois de sycomore ; on emploie, pour la faire tourner, une vache ou un jeune bœuf à qui on met un bandeau sur les veux afin de les maintenir dans un cercle invariable. La roue dentée en actionne une autre qui forme avec elle un angle droit et sur laquelle sont fixées des jarres en terre ; cette dernière roue plonge dans l’eau, amène en l’air les vases pleins et fait descendre ceux qui sont vides. Certaines de ces sakieh font encore fonction de cadrans solaires. On plante dans le sol des morceaux de bois tout autour du cercle, et l'ombre qui se déplace marque l'heure pour les paysans du voisinage." 

extrait de En Égypte : choses vues, 1913, par Edith Louisa Butcher (1854-1933). Née Edith Louisa Floyer, elle a épousé, le 26 juin 1896, à l’âge de 42 ans, le révérend Charles Henry Boucher, chapelain de l'église anglicane All Saints Church à Ezbekiyya au Caire 

jeudi 1 novembre 2018

"L'Art sacré égyptien est devenu, au Moyen Âge, l'alchimie et, de nos jours, la chimie" (Ernets Bosc)

tombe de Rekhmirê
 "... il existait en Égypte une science hermétique occulte qu'à tort ou à raison on a nommé Art sacré.
L'origine de cet art se perd dans la nuit des temps, on ne pourrait donc nommer son promoteur, son inventeur, mais dès l'époque historique, cet art eut pour premiers adeptes les prêtres de l'Égypte, les Initiés de Thèbes et de Memphis. C'est dans les dépendances du temple qu'ils avaient leurs laboratoires, car l'Art sacré de l'Égypte n'est que l'alchimie du moyen âge, notre chimie moderne. À cette époque lointaine la philosophie et la science marchaient ensemble la main dans la main, le laboratoire fournissait le fait, la science du prêtre créait la théorie. L'initié à l'Art sacré avait des pouvoirs très étendus sur les forces de la nature, c'était une sorte de démiurge ou Dieu créateur. (...)

Aujourd'hui, nous savons ou croyons savoir, du moins, beaucoup de chimie, mais qui nous dit que les Égyptiens n’en savaient pas plus que nous ? Quel serait le chimiste moderne assez osé pour prétendre que les Égyptiens ne connaissaient pas les procédés de la coupellation, eux dont les rois vivaient au milieu de la profusion de l'or et de l'argent, comme nous le savons. S'ils connaissaient la coupellation, ils savaient, comme nous, que si l'on calcine dans des coupelles (faites en os pulvérisé) du plomb argentifère, par exemple, le plomb se réduit en cendres et disparaît dans la substance même de la coupelle, et, à la fin de l'opération, il reste un petit résidu, un petit macaron ou lingot d'argent pur, de l'argent coupellé.
Or, une simple opération, telle que nous venons de la décrire, faite dans le laboratoire d'un temple, cette opération devait, aux yeux de l'initié, passer pour une transmutation véritable.
Du reste, dans les résultats de leur distillation et de tous leurs travaux du laboratoire, les Égyptiens ne voyaient que la réalisation de cette théorie, à savoir que la terre, l'eau, l'air et le feu formaient les quatre éléments du monde, tous susceptibles de transformations. Le résidu de la distillation, résidu solide (charbon), représentait la terre, les liquides, l'eau et les esprits (gaz), l'air.
Quant au feu, ils le considéraient soit comme action ou moteur de l'opération, soit comme purificateur, soit enfin comme l'âme ou lien invisible de tous les corps en général.
L'Art sacré était entouré d’un grand respect ; ce qui contribuait à augmenter, à exagérer même ce profond respect, c'est que les prêtres d'Isis et les initiés, en général, entouraient de mystères les expériences ; de plus, le langage symbolique en usage pour les travaux rendait obscures, pour le profane, les opérations à l'aide desquelles on les accomplissait. Aussi ces travaux n'étaient-ils compris que des seuls initiés, et il était défendu, sous peine de mort, de révéler ces mystères aux profanes. (...)

... l'Art sacré égyptien est devenu, au moyen âge, l'alchimie et, de nos jours, la chimie. Ce qui démontre une fois de plus que la science, toujours une, toujours la même, revêt des formes diverses pour chacune des périodes qu'elle traverse. Cette filiation montre aussi combien notre chimie moderne doit à l'alchimie, et par suite à l'Art sacré égyptien. (...)
Honneur donc aux alchimistes, les dignes disciples de l'Art sacré égyptien ! (...)
Revenant à l'Art sacré des Égyptiens, nous dirons, en manière de conclusion, qu'il est aujourd'hui parfaitement démontré que les prêtres de l'Égypte connaissaient l'alchimie et la transmutation des métaux, ou tout au moins le moyen de faire de l'or. L'histoire nous apprend que Dioclétién, comme tous les empereurs romains, du reste, abusant de sa victoire en Égypte, y fit rechercher et brûler tous les anciens livres de chimie qui traitaient de la fabrication de l'or, afin d'appauvrir les rois égyptiens, qui ne soutenaient la lutte contre Rome qu'à cause du secret qu'ils possédaient de faire de l'or."


extraits de Isis dévoilée, ou l'égyptologie sacrée, 1897, par Ernest Bosc (1837-1913)

Connu sous son pseudonyme J.Marcus de Vèze, cet architecte fut un écrivain prolixe, à qui l’on doit un Dictionnaire raisonné d'architecture et des sciences et arts qui s'y rattachent, un Dictionnaire de la curiosité et du bibelot, un Dictionnaire général de l'Archéologie et des Antiquités chez les divers peuples, un Traité complet théorique et pratique du chauffage et de la ventilation des habitations privées, et des édifices publics, des Études sur les hôpitaux et les ambulances, un Dictionnaire d'orientalisme, d'occultisme et de psychologie... Il était tout particulièrement intéressé par l’alchimie, l’ésotérisme, les sciences occultes, sans oublier les drogues dont les facultés hallucinogènes créent des liens entre les mortels et les puissances occultes. 

"Le principal caractère de l'art égyptien est, avec le goût de l'exactitude, la puissance du sentiment" (Alexandre Max de Zogheb)

Peinture tirée des tombeaux de l'Assassif à Thèbes
"(L'art égyptien), quelque conventionnel qu'il soit, quelque original qu'il puisse paraître, n'en est pas moins remarquable par la puissance de son style aussi expressif que réaliste (...).
Le principal caractère de l'art égyptien est, avec le goût de l'exactitude, la puissance du sentiment. L'artiste se contentait de copier ; mais ce qu'il rendait était expressif autant que fidèle ; il sacrifiait la beauté, conservant cependant la noblesse des formes.
On commença sous l'époque thébaine à exécuter de grandes statues, le style s'en ressentir et devint conventionnel : les poses ne furent plus qu'uniformément compassées, l'expression calme, grave, et les membres rigoureusement symétriques. Ces colosses n'étaient pas du reste créés par un seul artiste : on divisait le bloc en quatre parties : dont on confiait l'exécution à divers ouvriers ; aussi toutes les œuvres de cette époque péchèrent-elles par le défaut de variété dans les attitudes et par le manque de vivacité. En se rendant complètement maîtres des matières plastiques les plus rebelles, les Égyptiens obtinrent enfin, vers la XIXe dynastie, cette remarquable habileté, cette minutie qui transforma leur art en une science de détail.
À l'ornementation compliquée de cette époque succéda bientôt un relâchement dans l'art sous les dominations assyriennes et persanes ; mais, avec les Prolémées, grâce à de nouvelles méthodes, le style se perfectionna et acquit l'élégance qui lui manquait."


extraits de L'Égypte ancienne : aperçu sur son histoire, ses mœurs et sa religion, 1890, par Alexandre Max de Zogheb, 
consul du Portugal à Alexandrie, chargé d'affaires, membre correspondant de l'Institut égyptien, présenté par Maspero en ces termes : "M. de Zogheb n'est pas un savant de profession : c'est un de ces Alexandrins dont le nombre augmente chaque jour, que se passionnent pour l'histoire
leur ville et qui enlèvent aux affaires des heures qu'ils consacrent à l'étude du passé."

mercredi 31 octobre 2018

"Les grands Thébains ont mérité que leur capitale occupe, pendant trente siècles de l'histoire du monde, une place de premier plan" (Jean Capart, Marcelle Werbrouck)

photo Gaddis, extraite de l'ouvrage de J. Capart et M. Werbrouck
"Maintenant que nous avons parcouru, en les interrogeant, tous les monuments de Thèbes, retournons à ce pylône de Karnak où nous étions montés à la tombée du soir. C'était à la fin de notre première visite du grand temple d'Amon. Et, tandis que les ruines se laissaient progressivement envahir par les ombres, une pensée presque lancinante s'implantait dans notre esprit : "Quels étaient donc ces hommes qui construisaient de tels monuments ?"
Revenus au même endroit, nous ne regardons plus le temple comme une énigme ; il nous paraît, au contraire, la synthèse normale de cette puissante civilisation. Les grands Thébains ont mérité que leur capitale occupe, pendant trente siècles de l'histoire du monde, une place de premier plan. 
Pouvons-nous accepter quelques instants cette doctrine égyptienne suivant laquelle les âmes désincarnées restent attachées aux statues, aux figures gravée sur les murailles ? En ce cas, il existerait peu d'endroits au monde où se retrouverait une telle congrégation d'esprits. Ces glorieux pharaons, ces grands personnages, ces riches bourgeois, ces simples ouvriers que nous avons vus à leurs occupations journalières sont tous là, réunis encore, attachés à ces ruines qui les empêchent de s'évanouir dans le néant. 
Si d'autres points de l'univers produisent sur le visiteur une impression analogue par la succession de grands événements qu'ils évoquent, il n'en est guère où la reconstitution du passé soit plus complète ; car la plupart des ruines célèbres sont muettes. À Thèbes, au contraire, les monuments sont couverts de textes ; des millions d'hiéroglyphes s'étalent partout, en plein soleil sur le mur des temples, dans l'obscurité la plus profonde au cœur des hypogées. Il suffit de les faire parler. Mais, pendant longtemps, après les catastrophes au milieu desquelles la civilisation égyptienne avait sombré, après l'oubli pendant des siècles, de toute tradition, cela parut impossible aux forces humaines. 
Un labeur considérable rendit possible l'éclair de génie par lequel Champollion trouva la clef du mystère. Le 14 septembre 1822, au moment où il comprenait enfin le mécanisme des hiéroglyphes, Champollion restituait à l'humanité ses premières annales qui, sans lui, seraient peut-être restées illisibles. Grâce lui, les ruines ont rompu leur long silence ; nous pouvons écouter ces innombrables voix du passé qui s'élèvent comme un chœur sur les rives du Nil.
Nous entendons les paroles divines avec la solennité des oracles, nous recueillons l'écho des discours des pharaons ; les scribes vantent les bienfaits dont les grands rois ont comblé les dieux et leurs sujets. Ces hautes clameurs c'est le récit des expéditions étrangères, l’énumération des villes vaincues, le dénombrement des tributs payés par les étrangers à la capitale. Nous surprenons les Thébains chez eux, au milieu de leurs fêtes, nous écoutons les chants des harpistes. Même le langage des classes populaires arrive jusqu’à nous, avec les plaisanteries et les joyeuses réparties des ouvriers au travail.
Toutes ces voix s'élèvent simultanées ; à certains moments nous ne savons lesquelles sont les plus importantes. Il faudrait des appareils spéciaux permettant de les dissocier du grand ensemble.
Champollion a trouvé le "détecteur", pour accorder nos appareils ; nous devons découvrir "les longueurs d’ondes", en apprenant les particularités de chaque époque, le sens divers que les mots ont pris au cours du long développement de la langue égyptienne."
 

extrait de Thèbes, 1925, par Jean Capart (1877-1947), égyptologue belge) et Marcelle Werbrouck (1889-1959), égyptologue belge

mardi 30 octobre 2018

La statue de Khéphren au musée du Caire : "Rarement la majesté royale a été rendue avec autant de largeur" (Gaston Maspero)

statue de Khéphren - musée du Caire
"Il y a toujours, dans les œuvres les plus achevées des thinites, un je ne sais quoi de guindé et d'anguleux : les artistes memphites que les Pharaons appelèrent dans les ateliers royaux y perdirent vite leur gaucherie, mais conservant la tendance à la rondeur qui perce dans leurs productions premières, ils se firent une touche grasse et souple qui les distingua de leurs maîtres. Ils eurent, ainsi que la loi religieuse les y contraignait, le souci de la vérité matérielle ; toutefois ils ne se refusèrent pas la faculté d'idéaliser les traits de leurs modèles autant qu'il était compatible avec les nécessités de la ressemblance.
Ils atténuèrent délicatement certaines courbes du menton ou du nez qui leur semblaient disgracieuses ; ils remplirent les joues, ils évitèrent de trop enfoncer l'œil dans l'orbite, ils abaissèrent légèrement les épaules, et ils adoucirent la saillie des muscles sur les bras ou sur les jambes comme sur le buste. Les meilleurs d'entre eux réussirent ainsi à composer des statues ou des groupes d’une facture harmonieuse et noble, où l'énergie ne manquait pas à l'occasion. Leurs qualités éclatent dès le milieu de la IVe Dynastie, dans l'admirable série d'effigies royales que possède le Musée du Caire.
Le grand Chéphrên, que Manette découvrit en 1859 au temple du Sphinx, est en diorite, substance ingrate s'il en fut, mais qui a été attaquée avec tant de hardiesse qu'elle paraît avoir perdu sa dureté ! Pas plus que la plupart des statues en pierre sombre, granit noir et rouge ou brèche verte, elle n'avait été peinte entièrement : seuls certaines parties de la face, les yeux, les narines, les lèvres, et certains détails du costume avaient été rehaussés de rouge et de blanc. Le poli et la multiplicité des glacis qu'il détermine masquent donc un peu le modèle : il faut l'étudier longtemps et sous des lumières très diverses pour en percevoir la perfection et la simplification savante. Et que dire de la façon dont il est posé sur son fauteuil à dossier bas, et dont l'épervier perché derrière lui étend les ailes pour lui abriter la tête et le cou ? Rarement la majesté royale a été rendue avec autant de largeur. Le sculpteur, tout en reproduisant avec fidélité les traits du Pharaon particulier qui régnait alors, a réussi à en dégager l'idée de la souveraineté même : ce n'est pas seulement Chéphrên qu'il évoque à nos yeux, c'est Pharaon en général."

extrait de Égypte, 1912, par Gaston Maspero (1846-1916), égyptologue français, professeur au Collège de France (1874), membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1883), successeur de Mariette, en janvier 1881, à la direction du Service des antiquités égyptiennes et du musée d’Archéologie égyptienne de Boulaq.