samedi 6 juin 2020

Le moucharabieh, "idéal d'une architecture pratique", pour "satisfaire un luxe indispensable de fraîcheur" (par Henri-Paul Baillière)

rue du Caire - gravure du XIXe s.
 "J'ai été vivement frappé de cette merveilleuse harmonie qui établit une concordance logique entre le climat d'un pays et son architecture ; j'ai senti combien la régularité parisienne des maisons serait fâcheuse ici ; j'ai compris qu'il fallait, sous un ciel toujours de plomb, multiplier les angles, varier les surfaces, ménager les saillies et les rentrées, pour y faire jouer le caprice de la lumière, pour permettre aux rayons du soleil de se briser contre ces obstacles, et aux ombres de se produire plus nombreuses et plus bienfaisantes.
Le moucharabieh me paraît en ce sens l'idéal de cette architecture pratique ; cette charpente en bois de cèdre ou de cyprès, treillagée et découpée, peinte en blanc ou en gris, appliquée aux parois extérieures de la maison en guise de fenêtre, suspendue au-dessus de la rue qu'elle surplombe comme une immense cage d'oiseaux, doit former le plus charmant salon aérien. 

- Oui, la brise y pénètre sans laisser passer le soleil et permet de tenir au frais les gargoulettes pleines d'eau, dans un courant d'air perpétuel ; le jour trop vif et les bruits de la rue trop assourdissants s'y tamisent ; et surtout, à travers cette dentelle de bois, on peut voir sans être vu, on peut satisfaire sa curiosité, tout en cachant aux regards indiscrets un intérieur mystérieux.
- Les Espagnols ont appris des Arabes ce raffinement, mais ils l'ont dénaturé et gâté, selon moi, en remplaçant, dans les miradors de Cadix et de Séville, le bois par les vitres, et la douceur des couleurs éteintes par l'intensité d'une couleur criarde, le vert. Les Allemands, en adoptant cette mode, ont poussé aussi loin qu'il était possible le contre-sens architectural ; on grelotte presque dans ces balcons vitrés qui décorent les maisons de Berlin.
- Pour satisfaire mieux encore ce luxe indispensable de fraîcheur, des auvents surmontent la plateforme des terrasses et tournent leurs ouvertures vers le nord, livrant ainsi passage aux courants d'air.
Mais où sont donc
Ces maisons d'or pareilles
À des jouets d'enfants

dont parle Victor Hugo ? Je les ai cherchées et je n'ai trouvé que des ifs en bois, bariolés, prêts pour une illumination, ou d'affreux peinturlurages qui couvrent les murailles et qui représentent des images grossières de chameaux fantastiques, de lions fabuleux, de fleurs inconnues, de bateaux à vapeur et de chemins de fer apocalyptiques ; cela signifie, au dire de Saïd, que l'habitant est un hadji, un pèlerin revenu de la Mecque. Est-ce là tout ? 

- Saïd vous a bien renseigné ; mais il se produit pour vous un phénomène qu'éprouvent tous les étrangers ; la pensée remplie des images enchantées des conteurs et des poètes, vous vous étiez fait une fausse idée des choses, vous aviez rêvé un Orient de convention, tel qu'il existe dans vos décors de féerie ou d'opéra-comique, c'est-à-dire tel qu'il n'existe pas, et vous vous êtes trouvé en face de maisons aux murailles épaisses et hautes, aux combles en terrasse, à la porte nue, sans inscription de nom et de profession, aux rares et petites ouvertures, tristes comme des prisons, silencieuses et muettes comme la femme, et long-voilées comme elle."

extrait de En Égypte : Alexandrie, Port-Saïd, Suez, Le Caire, 1867, par le libraire-éditeur parisien Henri Paul Charles Baillière (1840-1905)

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