vendredi 7 avril 2023

"Il est difficile de rendre la variété des sentiments qui vous saisissent à la vue du Sphinx" (Joseph Joûbert, XIXe s.)

photo de John Beasley Greene, 1853

"Qu'était donc le sphinx des anciens Égyptiens, ce chimérique accouplement de la force et de la grâce ? Ne doit-on y voir que le prodigieux caprice d'un pharaon ? Faut-il y associer l'idée de mystère, d'énigme comme le sphinx, ou plutôt la sphinx grecque, en était le symbole ? Nous avons dit que le colosse de Gizeh est le portrait du dieu Harmachis ; mais que représentait le sphinx égyptien en général ?
Dans l'écriture hiéroglyphique, ce signe veut dire seigneur, roi ; le sphinx du Nil n'est donc que l'emblème de la royauté divine, c'est-à-dire de l'Égypte même personnifiée dans la souveraine et théocratique majesté de ses pharaons.
Il est difficile de rendre la variété des sentiments qui vous saisissent à la vue du Sphinx ; c'est un mélange un peu confus d'étonnement, d'admiration, de respect et de pitié. On demeure confondu devant ce géant du désert, colossal comme un temple, moitié statue, moitié montagne ; on admire cette image vénérable qui respire le calme, une puissante sérénité, même une suprême douceur, et dont l'exécution si parfaite révèle encore la finesse du ciseau de l'artiste. 
"Cette grande figure mutilée, a dit Ampère, qui se dresse enfouie à demi dans le sable, est d'un effet prodigieux ; c'est comme une apparition éternelle. Le fantôme de pierre parait attentif ; on dirait qu'il écoute et qu'il regarde. Sa grande oreille semble recueillir les bruits du passé ; ses yeux tournés vers l'Orient semblent épier l'avenir ; le regard a une profondeur et une fixité qui fascinent le spectateur !"
C'est du respect que l'on éprouve aussi pour ce prodige des siècles, témoin de tant de guerres, de conquêtes, de dominations, dont l'antiquité plonge dans les abîmes insondables de l'histoire, qui a vu construire les Pyramides, naître, prospérer et périr Memphis, défiler trente-trois dynasties sous ses yeux impassibles, qui a vu les Hyksos dévastateurs respecter sa majesté, les Arabes fonder le Caire sur les rives voisines du Nil, les Mamelouks s'y disputer un trône souillé de sang, Bonaparte mettre en fuite leur redoutable cavalerie, l'Égypte sous l'illustre Méhémet-Alt renaître à la gloire et presque à l'indépendance, pour retomber bientôt sous le joug étranger imposé, cette fois, par un peuple du Nord.
Enfin, on se sent pris de pitié jusqu'au fond du cœur, en regardant cette noble figure au nez lacéré, au crâne brisé, indignement mutilée, couturée de cicatrices, victime résignée d'attentats sacrilèges et de criminelles profanations!
Quel spectacle saisissant ce devait être pour le voyageur, lorsque le Sphinx se présentait à sa vue intact, la tête surmontée de la mitre royale, le visage rayonnant de beauté et de noblesse, le menton orné d'une longue barbe comme la triple statue de Rhamsès II à Abou-Simbel, quand pour y accéder il fallait gravir un escalier monumental de quarante-trois marches conduisant à un dromos renfermé entre les pattes du colosse et que sous son cœur se dressait un autel !"


extrait de En Dahabièh, du Caire aux cataractes : Le Caire, le Nil, Thèbes, la Nubie, l'Égypte ptolémaïque, 1894, par Joseph Joûbert (1853-1925 ?), voyageur, explorateur, conseiller de la Société des études coloniales et maritimes

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