vendredi 1 juillet 2022

"L'art égyptien visait avant tout à l'impression de grandeur" (Antoine Salliès)

photo MC

"Il n'est pas surprenant que la vue de cette nature grave, reposée, sévère malgré tout, quoique riante, ait profondément pénétré ceux qui l'avaient constamment sous les yeux. De fait, nulle part peut-être, plus qu'en Égypte, l'influence du milieu ne s'est fait sentir sur l'art ; nulle part l'artiste ne s'est plus inspiré des modèles que lui fournissait la vie extérieure ; nulle part aussi, sa pensée et son sentiment esthétique ne sont plus faciles à saisir.
Régularité des lignes, éclat de la couleur, voilà ce qui frappe avant tout dans la nature égyptienne ; voilà aussi les traits dominants de l'art égyptien. Comment naquit cet art ? Quand ? D'où est sortie la civilisation qui s'est épanouie sur cette terre
privilégiée, et dont les origines se confondent avec celles même de l'humanité ? Ce sont là autant de questions, dont la réponse est encore incertaine, et qu'il faut peut-être renoncer à voir jamais résoudre. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'aussi loin que nous reculions les bornes de l'histoire, par delà les limites de l'horizon que nous sommes habitués à parcourir, à l'heure où les peuples de l'antiquité classique n'étaient pas encore sortis du néant, au temps fabuleux peut-être de la Tour de Babel, quinze siècles avant la guerre de Troie, deux mille ans avant la fondation de Rome, bien longtemps avant Moïse, il y avait dans la vallée du Nil, une société organisée, polie, raffinée, dont les monuments encore debout attestent l'état florissant et la prodigieuse activité, qui possédait déjà la plupart des notions recueillies ou retrouvées plus tard par ceux que nous nommons aujourd'hui les Anciens, et dont personne, si ce n'est les Grecs, n'a jamais dépassé l'éclat. (...)
Les reproches qu'on adresse à la peinture et à la sculpture égyptienne, s'appliquent aussi sans doute à l'architecture et à la statuaire. La plastique en est souvent un peu sommaire ; l'anatomie du corps humain n'y est ni très approfondie, ni très nettement indiquée. Les cariatides drapées, surmontées de coiffures énormes, sont bien massives, avec leurs poses éternellement les mêmes, leurs visages souriants aux traits largement ébauchés. Les colonnes, tantôt formées d'une seule tige, tantôt composées d'une série de tiges réunies en faisceau, invariablement terminées par le calice du lotus épanoui, ou par le bouton épais et ramassé de la même fleur, manquent souvent de grâce, presque toujours de légèreté. Mais j'ai dit que l'art égyptien visait avant tout à l'impression de grandeur. Les lignes en étaient dépourvues de sveltesse, parce que la nature, où il prenait ses modèles, était faite ainsi : pour uniforme qu'il fût, un tel style ne manquait pas de beauté. Le sphinx qui dort depuis 6000 ans au pied des Pyramides, n'a jamais approché, pour la perfection des formes, de la plus vulgaire des figurines grecques, et pourtant il est presque sublime. Cette statue, ou mieux, comme l'a dit Charles Blanc, ce rocher transformé en statue, dont le visage seul atteint des proportions invraisemblables, dont la bouche mesure 2 mèt. 32, l'oreille 1 mèt. 80 de haut, et le nez près de 2 mètres, produit encore, tout mutilé qu'il est, un effet qu'aucune expression ne peut traduire. Qu'on songe à ce que devait être, par exemple, le temple de Karnak, quand la vie circulait au milieu de son vaisseau gigantesque, long de 350 mètres, quand les pointes dorées des obélisques miroitaient au soleil, quand les mâts plantés dans les mâchicoulis des pylônes faisaient flotter leurs banderoles sur l'azur limpide et profond du ciel, quand les barques aux proues sculptées, peintes des plus riches couleurs, évoluaient sur le lac sacré, quand les cortèges fabuleux, dans leur appareil éblouissant, au son des instruments, défilaient à l'ombre des 134 colonnes de sa salle hypostyle, dont les plus grandes, celles de la nef centrale, avec leurs 12 mètres de circonférence et leurs 22 mètres de hauteur, pouvaient porter cent hommes assis à l'aise sur chacun de leurs chapiteaux ! L'art seul était capable de réaliser de semblables merveilles : l'Égypte qu'il avait ébloui, n'en rêva jamais de plus beau. Les princes qui recueillirent la succession des dynasties thébaines, s'attachèrent à le copier servilement, et les monuments que nous retrouvons plus tard, jusqu'à Cléopâtre inclusivement, qu'ils fussent l'œuvre des souverains d'origine persane, ou des rois de la race des Ptolémées, ont tous été inspirés par le même idéal."

extrait de "L'Art égyptien", conférence faite au Cercle de Lyon, le 21 décembre 1891, par Antoine Salliès (1860-1943), conseiller général du Rhône, député du Rhône (1928-1942), avocat à la Cour d'appel de Lyon ; auteur d'ouvrages sur la musique ; membre de l'Académie de Vaucluse ; président de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon et de la Société historique, archéologique et littéraire de Lyon.

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