dimanche 3 novembre 2019

Arthur de Gobineau : le regard d'un ethnographe sur Khan al-Khalili

photo datée de 1900 (environ) - auteur non mentionné
 "Dès le matin donc, on monte sur un âne ; tout le monde, dis-je, et les gens les plus graves, et les cavaliers les plus éprouvés se servent souvent de ces quadrupèdes. On va au bazar, au Khan Khalyl. Sous ces voûtes fraîches, élevées, aérées, dont les arceaux de pierre sont formés d'assises alternatives de deux couleurs, comme tant d'églises d'Italie, on respire mieux que dans les rues. Bien qu'il y passe beaucoup de gens et que les chalands s'y pressent, il y a moins de foule. On choisit une boutique et on s'y installe. Le marchand, blanc ou noir, turc, arabe ou africain, vous accueille avec la courtoisie qui rend ces peuples si aimables et si nobles et recouvre chez eux d'un attrait rare tant de défauts qu'ils ne sont pas d'ailleurs les seuls à posséder. On s'asseoit sur le bord de la boutique : une pipe vous est offerte, et le cafetier du bazar apporte en courant une tasse de cette boisson chaude, mousseuse, d'un arôme exquis, qu'on nomme du café dans ces pays heureux, et qui ne ressemble guère à la distillation violente que nous savons extraire du même fruit.
Tandis qu'on passe en revue les belles étoffes
rayées, ou bariolées, ou fleuries de toutes couleurs, tissées de soie, de coton et de laine, enrichies d'or et d'argent, les bonnets, les chemises, les manteaux brodés ; que dans les doigts s'enroulent et se déroulent les colliers de coraux, de cornalines, d'agates, de perles, de pierres précieuses de toute espèce ; que l'on vous présente des vases de toute fabrique et des armes de toute sorte, le regard s'enchante aux personnages bigarrés qui circulent devant vous. Mais c'est surtout la conversation de quelques-uns de ces marchands qui permet aux heures de couler sans qu'on s'aperçoive du temps qu'elles mesurent.
Je viens de parler de la politesse des gens de négoce ; elle est grande, et, si elle est pleine de modestie, elle l'est aussi de grâces. Elle n'a rien de commun soit avec la faconde prétentieuse, soit avec la hauteur glacée des personnes de la même classe dans d'autres pays. Elle sent son homme de bonne compagnie ; c'est du laisser-aller sans familiarité et de la gaieté sans bouffonnerie. Ils racontent volontiers leurs voyages, ils s'expriment librement sur le monde dans lequel ils vivent. Avec beaucoup de respect pour leur religion, je les ai vus parler sans nulle déférence de leur gouvernement qui, en effet, prête le flanc aux critiques qu'ils lui adressaient. Ils s'exprimaient, en général, avec bon sens et mesure, et entremêlaient volontiers l'exposé de leurs idées d'anecdotes propres à les confirmer. En somme, il m'a semblé que la société de certains marchands arabes du Caire
était très digne d'être recherchée. Je crois qu'ils n'estiment pas beaucoup les Européens et qu'ils ne les aiment guère ; mais ils ont eu le bon goût de ne nous en rien témoigner, et nous ne les avons pas assez vus pour être entrés bien avant dans leur confidence."


extrait de Trois ans en Asie : de 1855 à 1858. Tome 1, par le comte Arthur de Gobineau (1816-1882), diplomate, journaliste, philosophe, romancier.
"On sent très bien que ce voyageur, servi par une parfaite connaissance des langues orientales, cherche à dépasser, d'un regard de savant et de philosophe, l'aspect extérieur des choses. N'oublions pas qu'il vient d'achever son Essai sur l'inégalité des races humaines (1855) et ne nous étonnons pas si les préoccupations ethnographiques et historiques retiennent principalement son attention." (Jean-Marie Carré, Voyageurs et écrivains français en Égypte, tome deuxième, 1956)

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