vendredi 22 novembre 2019

"La campagne d’Égypte a une attirance à laquelle on ne résiste guère" (René La Bruyère)

paysage égyptien, par Friedrich Wilhelm Kuhnert (1865 - 1926)

"Les touristes qui visitent Le Caire et ses magnifiques mosquées, qui vont, au clair de lune, admirer les tombeaux des kalifes, puis, parcourant la Haute-Égypte, voient défiler sous leurs yeux les prodigieuses pyramides, les ruines, les hypogées gigantesques attestant l’ancienneté et la grandeur de la civilisation égyptienne, s’imaginent qu’ils ont pénétré le mystère de cette civilisation, parce qu’ils ont appris la succession des dynasties dont les représentants momifiés étalent la magnificence dans leurs suaires éclatants. Cependant, ce n’est pas dans ces souvenirs, quelque troublants qu’ils soient, qu’il faut découvrir le sens de l’histoire égyptienne. Le trésor des Pharaons que, depuis des millénaires, les fellahs se transmettent de générations en générations, n’allez point le chercher dans l’or des fouilles ni sous les hiéroglyphes compliqués des pierres tombales ; il est là, sous vos yeux, toujours aussi précieux qu’il y a quarante siècles, lorsque Khéops faisait construire sa majestueuse nécropole de Gizeh. 
Regardez la terre d’Égypte ; voyez "l’onde grasse" du Nil qui s’épanche à travers les sols limoneux sillonnés de canaux et de drains. Contemplez cette population laborieuse, penchée sous un soleil ardent et dont la densité vous étonne, vous comprendrez alors pourquoi l’Égypte fut le premier asile que les hommes se sont plu à habiter. Vous vous expliquerez les raisons pour lesquelles les grands conquérants se sont disputé ses rives. Vous ne vous étonnerez plus que le cortège des Pharaons, des Ptolémées, des Césars, des Mamelouks, des Napoléons, se soit succédé à travers les siècles sous les murs de Memphis, de Thèbes, d’Alexandrie ou du Caire. Aujourd’hui, l'axe de la politique britannique repose encore sur la possession de l’Égypte, et il semble enfin que, lorsque les capitaines illustres et les hommes d’État ont besoin de se tailler un piédestal digne de leur renommée, ce soit encore au pied du Sphinx qu’ils aillent le chercher. 
On serait tenté de croire que l’Égypte est un pays de végétation luxuriante. L’imagination, hantée par la légende de Cléopâtre et de Marc-Antoine, se représente leurs amours dans un cadre égayé par des jardins et des îles parfumées à travers lesquelles les bras du fleuve s’écoulent majestueusement. Nulle image ne saurait être plus fausse. L’Égypte est une plaine d’alluvions dénudée, plate et monotone, enserrée entre les sables du désert. La boue gluante du Nil lui donne une sorte d’aspect marécageux. Peu ou point de fleurs : comme les moindres surfaces arrosées sont soumises aux cultures, on n’y voit pas de ces coins verdoyants et diaprés qui font le charme de nos provinces.
Les arbres meurent sous les souffles brûlants du kamsin. La campagne d’Égypte n’en a pas moins une attirance à laquelle on ne résiste guère. Ce sont, d’abord, les vestiges d’un passé prestigieux que l’on heurte à chaque instant sous ses pas ; puis, cette admirable lumière que l’on ne rencontre nulle part aussi pure, et qui prête aux sables du désert des tonalités merveilleuses. Dans la limpidité de l’atmosphère, les lignes se précisent avec une netteté hiératique, les horizons se prolongent indéfiniment et les moindres profils se découpent dans le ciel bleu avec harmonie. Les voiles pointues des dahabiehs dont les longues antennes surgissent au milieu des palmiers semblent d’immenses lotus blancs descendant au fil de l’eau."


extrait de "Le Trésor des Pharaons", in Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 56, 1920, par Pierre François René Julien-Labruyère, dit René La Bruyère (1875-1951), romancier, historien de marine et voyageur français

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