vendredi 1 novembre 2019

"La gloire des constructions les plus renommées s'efface devant les prodiges de l'architecture égyptienne" (Sonnini de Manoncourt)

Louxor, par Zangaki, circa 1880

"Nous partîmes de Kous le 17 juillet, accompagnés de quatre Arabes. Nous suivîmes le Nil, à cheval, du côté de l'Orient. Nous nous arrêtâmes au milieu du jour, dans un village, dont le nom, Nouzariè, indique qu'il est peuplé de Coptes ou de chrétiens d'Égypte. Nous arrivâmes bientôt à Karnak, misérable village dont les chaumières serviraient à rechausser l'éclat des superbes ruines qui les entourent, s'il y avait dans le monde rien de comparable aux restes de Thèbes, ville célèbre de l'antiquité qui fut chantée par Homère. 
Une lieue plus loin est Luxor, autre village, bâti à l'extrémité méridionale de l'emplacement que cette ville fameuse occupait de ce côté du fleuve. Il aurait fallu plus de temps que je n'en ai eu et plus de sûreté qu'il n'en régnait sur ce sol couvert de ruines et de brigandages, pour examiner en détail des débris que l'immortalité a arrachés aux chocs des siècles et aux fureurs de la barbarie. Il ne serait pas moins difficile de peindre les sensations que produisirent en moi la vue d'objets aussi grands aussi majestueux. Ce n'était pas une simple admiration, mais une extase qui suspendait l'usage de toutes mes facultés. Je demeurai longtemps immobile de ravissement, et je me sentis plus d'une fois prêt à me prosterner, en signe de respect, devant des monuments dont l'élévation paraissait au-dessus du génie et des forces de l'homme. 
Des obélisques, des statues colossales, d'autres gigantesques, des avenues formées par des sphinx, et que l'on suit encore quoique la plupart des statues soient mutilées ou cachées sous les sables ; des portiques d'une élévation prodigieuse, parmi lesquels il en existe un de cent soixante-dix pieds de hauteur, sur deux cents de large ; des colonnades immenses, dont les colonnes ont plus de vingt pieds, et quelques-unes jusqu'à trente-un pieds de circonférence ; des couleurs étonnantes encore par leur éclat ; le granit et le marbre prodigués dans les constructions ; des pierres monstrueuses par leurs dimensions soutenues par des chapiteaux et formant la couverture de ces magnifiques bâtiments ; enfin des milliers de colonnes renversées occupent un terrain d'une vaste étendue. 
Que les édifices si vantés de la Grèce et de Rome viennent s'abaisser devant les temples et les palais de la Thèbes d'Égypte. Ses ruines orgueilleuses sont encore plus imposantes que leurs ornements fastueux, et ses débris gigantesques sont plus augustes que leur parfaite conservation. La gloire des constructions les plus renommées s'efface devant les prodiges de l'architecture égyptienne et, pour les peindre dignement, il faudrait le génie de ceux qui les ont conçus et exécutés, ou la plume éloquente de Bossuet."


extrait de Voyage dans la haute et basse Égypte : fait par ordre de l'ancien gouvernement et contenant des observations de tous genres, par Charles-Nicolas-Sigisbert Sonnini de Manoncourt (1751-1812), naturaliste français, secrétaire de Buffon. Pour assouvir sa passion des voyages, il entra dans la carrière des armes, au service de la marine.

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