mercredi 20 novembre 2019

Philae, "cette perle de la vallée" (Maxime Legrand)

photo de Félix Bonfils

"Mais qu'est-ce qui prête à l'île de Philae le charme pénétrant que personne ne lui refuse ? Sont-ce les édifices splendides qu'elle porte ? Est-ce la guirlande de fraîche verdure qui pare les berges, et qui inspirait à un grand artiste en jardins, le prince de Pückler-Muskau, le désir de la métamorphoser en parc ? Est-ce l'eau brillante, douce, toujours fraîche du fleuve qui la sépare du désert et la baigne tout à l'entour ? Est-ce la profusion de blocs graniteux et de roches déchiquetées qui l'enveloppe à demi vers le nord, comme une couronne d'épines, ou la fertilité du sol qui réjouit le regard quand on jette les yeux vers le sud ? Est-ce enfin le bleu profond du ciel dans ces parages absolument sans pluie, ce bleu dont aucun nuage noir ne trouble la pureté, ni en hiver ni en été ? On peut trouver aussi beau, peut-être même plus beau que tout cela dans d'autres localités de l'Égypte, mais on ne peut nommer, dans le reste du monde, un endroit où tous les charmes de la nature la plus pittoresque soient, comme ici, réunis tous à la fois et bien indissolublement à des tableaux d'un fini et d'une utilité parfaite, sanctifiés, pour ainsi dire par les souvenirs historiques qui flottent à l'entour. C'est avec un tact exquis que les prêtres des temps pharaoniques avaient consacré à une divinité féminine, à Isis, cette perle de la vallée.
L'île a la forme d'une sandale. La berge est consolidée contre les effets des hautes eaux par une muraille solide et presque partout bien conservée. Un bras étroit du Nil sépare Bigèh de la rive occidentale de Philae. C'est une île rocheuse ; les anciens Égyptiens l'appelaient Senem, et plusieurs inscriptions nous apprennent qu'on s'y rendait autrefois en pèlerinage. Sur un tableau, on voit la momie d'Osiris, transportée à travers le Nil par un crocodile. Ce tableau avait trait sans doute à quelque légende ancienne, dont la trace paraît se retrouver dans un conte des Mille et une Nuits. Il n'y a pas en Égypte et en Nubie un homme du commun qui sache ce que c'est que l'île de Philae ; tout le monde l'appelle Anas el-Ougoud, et Anas el-Ougoud était l'amant de la belle Zah el-Ouard, la Rose en fleur. L'histoire de ce couple, de sa séparation, de sa réunion finale, telle qu'elle est dans la bouche de Schéhérazade, est certainement née sur les bords du Nil ; les conteurs disent aujourd'hui, en commençant à la réciter : "Je m'en vais te construire un château au milieu du fleuve de Kenous", de la Nubie septentrionale. Le château en question est le temple d'Isis. On raconte, dans l'histoire d'Anas el-Ougoud, que le jeune héros monta sur le dos d'un crocodile pour arriver jusqu'à sa bien-aimée, qui était retenue prisonnière dans un château placé dans une île. Ce récit ne serait-il pas issu de la légende d'Isis et d'Osiris, qui s'aimèrent tendrement et furent séparés l'un de l'autre, et de la tradition du dieu qui gagna la retraite d'Isis avec l'aide d'un crocodile ?"


extrait de La Vallée du Nil, époque contemporaine, 1892, par Maxime Legrand (aucune information fiable sur cet auteur. S'agit-il de l'avocat et historien étampois homonyme (1854-1924) ? Même si les dates peuvent autoriser le rapprochement, le point d'interrogation s'impose.)

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