vendredi 11 octobre 2019

Le Nil "invite à la navigation reposante, lente et nonchalante" (Henry Bordeaux)

par Auguste Louis Veillon (1834 - 1890)
"Le Nil : je crois bien l'avoir vu sous tous les éclairages, presque blanc à l'heure de midi, rose le matin et doré le soir, et, la nuit, tantôt d'un bleu sombre comparable à ces émaux du trésor de Tout-Ank-Amon qui représentent les ailes ouvertes de quelque déesse, peut-être Hator, déesse de la mort, tantôt assez limpide pour refléter les étoiles, tantôt coupé dans sa largeur par l'épée d'argent resplendissante de la lune. Ce salon avec une terrasse sur le fleuve que j'ai traversé si souvent, à toutes les heures nocturnes, dans l'inquiétude d'une chère malade, bientôt guérie, et si gaie dans sa pleine guérison, me livrait au passage toute une suite d'images inoubliables. Les peintres ont refait le même paysage avec des effets de lumière différents. Mes yeux en ont emporté une série indéfinie. Je n'ai qu’à les fermer pour assister à leur défilé.
Et cependant le Nil n'est point si large à Luxor, et point si profond. Au Caire, il s'étale bien davantage. Comme je m'en étonnais et m'informais, dans mon ignorance géographique, s'il ne recevait pas des affluents, il me fut répondu qu'au contraire on prélevait sur lui des canaux. Mais l'Égypte est la terre des miracles. Cependant, il est tout animé par les bateaux, et surtout par les voiliers qui le sillonnent. Il a plutôt l'air d'un lac que d'un fleuve. Il invite à la navigation reposante, lente et nonchalante. Désireux d'éviter la fatigue et de ramer le moins possible, les bateliers préfèrent, quand il n'y a pas de vent, vous exposer et vous cuire au soleil en carguant vainement les voiles pour recueillir le moindre souffle d'air. Mais s'il y a du khamsin, on file à toute allure et l'on risque de ne pas aborder. La forme des voiliers, avec la proue et le poupe relevées, n'a pas changé depuis les bas-reliefs qui représentent les barques apportant les offrandes aux dieux."




extrait de Le visage de Jérusalem et Le Sphinx sans visage, 1948, par Henry Bordeaux (1870 - 1963), avocat, romancier et essayiste français, membre de l'Académie française

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