samedi 14 décembre 2019

Débarquement à Port-Saïd, par Walter Tyndale

photo d'Hippolyte Arnoux (en activité vers 1860-1890)

"Prenant moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte égyptienne, basse et plate. Rapidement cette côte s'allongea ; elle eut d'abord l'apparence de deux îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent, puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés. La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le sombre hiver et la mer agitée : à présent le soleil resplendissait dans un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec. 
Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil ; à droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les maisons d'une ville. 
Lentement le steamer glissa vers le quai ; sur la passerelle retentissaient les ordres brefs ; les lascars allaient et venaient en criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de Port-Saïd. 
Quel moment d'émotion pour le nouveau venu ! Là, de l'autre côté de ces sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays magique ! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des yashmaks, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert ! l'antique patrie de tant de merveilles : débris mystérieux de ces temps lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives enchanteresses, près de ce fleuve puissant !... 
Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les bras s'allongeaient en tous sens. À l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert, puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante majesté. 
"East is East, and West is West, and never the twain shall meet.
Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et pittoresque. À peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient, gesticulaient ; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises, fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers : comme des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux "ta-ra-ra-boom de aye", autrefois si populaire dans les cafés chantants. Enfin nous débarquons sur le sol égyptien.(...)"

extrait de L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui, 1910, par Walter Frederick Roope Tyndale (1855-1943), aquarelliste de paysages, d'architecture et de scènes de rue, illustrateur de livres et écrivain de voyage

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