mardi 10 décembre 2019

"Il est difficile de rendre avec des mots la majesté d'un pareil spectacle" (Harry Alis, à propos d'Abou Simbel)


photo de Francis Frith (1822-1898)
"La lune, éclatante dans un ciel sans nuages, épand sur le fleuve ses douces clartés : les eaux du Nil, à peine ridées par le courant, semblent une coulée d'argent, fuyante entre les chaînes de montagnes. Renversés dans nos fauteuils, sur la plate-forme du bateau, nous attendons l'accostage, plus tardif que d'ordinaire : le Samneh qui allait d'un bord à l'autre, suivant les sinuosités du courant, pointe tout à coup directement sur la rive occidentale, comme s'il voulait se briser contre la falaise qui tombe presque à pic dans le fleuve. Nos regards surpris se fixent sur certaines lignes décoratives, tracées à vif sur le rocher et qui, peu à peu, dessinent des personnages colossaux. À mesure que nous approchons, ils semblent, sous la clarté vive de la lune qui les éclaire d'aplomb, acquérir un relief saisissant et comme une sorte de vie.
Nous avions certes entendu parler des temples d'Abou-Simbel - ou Ipsamboul - mais nous ne nous attendions pas à leur voir cette architecture si différente de celle des autres monuments, et nous étions aussi surpris par cette arrivée un peu brusque, face à face avec les colosses auxquels les rayons lunaires donnaient un si étrange aspect. Tandis que nous les regardions avec une sorte de stupeur, le bateau, continuant de longer doucement le rivage, les dépassait et bientôt surgissaient devant nous, incomparablement plus imposants, les quatre Ramsès assis de la façade du Grand Temple. Il est difficile de rendre avec des mots la majesté d'un pareil spectacle : devant ces géants plus vieux que notre ère, qui semblaient volontairement impassibles et silencieux dans la clarté respectueuse d'Isis, nous sentions un sentiment d'humilité envahir nos âmes...
Aussitôt les bateaux amarrés, des Nubiens, munis de torches, éclairent l'étroit sentier en rampe qui conduit aux temples, creusés tous les deux dans le roc de la montagne. Nous visitons d'abord le grand : la première salle, de vastes proportions, est ornée d'énormes colonnes contre lesquelles sont dressés, les unes en face des autres, de gigantesques statues formant cariatides. La dernière à droite a conservé un profil d'une pureté remarquable. Les murs de la salle sont ornés d'images gravées qui remémorent les hauts faits de Ramsès II. Après avoir traversé une seconde salle, on pénètre dans un réduit où se trouvent encore assis quatre personnages de pierre, quatre dieux un peu plus grands que la taille humaine. Ni le bavardage stupide du drogman, ni les exclamations parfois saugrenues des touristes ne parviennent à détruire l'impression que produisent ces quatre personnages immobiles au fond des ombres du temple...
Longtemps, tandis que les derniers passagers étaient rentrés à bord des bateaux, et que le silence absolu régnait sur le fleuve, je suis demeuré assis sur une pierre devant les quatre Titans de l'entrée. Par moments, j'étais obligé de remuer pour changer le cours de mes pensées et pour échapper à l'obsédante hallucination : je ne songeais plus seulement aux demi-dieux qui ont conçu de pareilles entreprises, aux milliers de misérables ouvriers qui les ont exécutées, sans laisser sur la terre aucun autre souvenir de leur existence, il me semblait que sous les blancs rayons de la lune, les colosses allaient se lever, étirer leurs membres raidis et, d'un geste nonchalant, broyer les infimes créatures qui viennent troubler leur sereine et solennelle immobilité..."


extrait de Promenade en Égypte, par Jules-Hippolyte Percher, alias Harry Alis (1857-1895), journaliste et écrivain français

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire