mercredi 18 décembre 2019

"Les pyramides ont vu, sur leurs larges bases, les siècles et les dynasties passer comme des vagues de sable" (Théophile Gautier)



par John Somerscales (1846-1945)

"Bientôt nous rencontrâmes un autre bras du Nil, la branche phanitique, qui se jette dans la mer près de Damiette ; le chemin de fer la traverse, et de l’autre côté se trouvent les ruines de l’ancienne Athrybis, auxquelles s’est superposé un village fellah. 
Le train marchait rondement, et bientôt vers la droite, au-dessus d’une ligne de verdure presque noire sous l’éblouissante lumière, se dessine, lointaine et teintée d’azur, la silhouette triangulaire des pyramides de Chéops et de Chéfren, pareilles, vues de cette distance, à une montagne unique, échancrée par le sommet. La parfaite transparence de l’air les rapprochait, et il eût été difficile, si on ne l’avait su, d’apprécier avec justesse l’intervalle qui nous séparait. Apercevoir les pyramides en approchant du Caire, rien de plus naturel : on devait s’y attendre et l’on s’y attend ; et pourtant l’on éprouve une émotion et une surprise extraordinaires. On ne saurait s’imaginer l’effet produit par cette silhouette vaporeuse, si légère de ton qu’elle se confondait presque avec la couleur du ciel et que, n’étant pas prévenu, on aurait pu ne pas apercevoir. Ces montagnes factices, les monuments les plus énormes que l’homme ait élevés, après Babel peut-être, depuis plus de cinq mille ans, - presque l’âge du monde, selon la Bible, - ni les années, ni les barbaries n’ont eu la puissance de les renverser ; notre civilisation même, avec ses énergiques moyens de destruction, y parviendrait à peine. 
Les pyramides ont vu, sur leurs larges bases, les siècles et les dynasties passer comme des vagues de sable, et le sphinx colossal, à la face camarde, sourit toujours à leurs pieds de son sourire ironique et mystérieux. Éventrées, elles ont gardé leur secret et n’ont livré que des ossements de bœuf, auprès d’un sarcophage vide. Des yeux fermés depuis si longtemps que l’Europe n’était peut-être pas encore émergée du déluge, lorsqu’ils contemplaient la lumière, les ont regardées de la place où nous sommes. Elles ont été contemporaines d’empires disparus, de races d’hommes étranges balayées de la terre. Elles ont vu des civilisations qu’on ignore, entendu des langues qu’on cherche à deviner sous les hiéroglyphes, connu des mœurs qui nous paraîtraient chimériques comme un rêve. Elles sont là depuis si longtemps, que les étoiles ont changé de place ; et leurs pointes s’enfoncent dans un passé si prodigieusement fabuleux, que derrière elles il semble qu’on voie luire les premiers jours du monde."

extrait de L’Orient, 1893, de Théophile Gautier (1811-1872), poète, romancier et critique d'art français

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