samedi 22 septembre 2018

Brève histoire de l'art égyptien, par Auguste Choisy

Abou Simbel - photo Marc Chartier
Longtemps on a cru que l'art égyptien était descendu de la Nubie vers la basse Égypte : les temples souterrains de l'Éthiopie semblaient le point de départ ; et l'architecture, originairement troglodyte, se serait peu à peu manifestée au grand jour.  
Cette théorie reposait sur une erreur de dates, fort excusable dans un temps où les hiéroglyphes n'avaient point encore livré les secrets de la chronologie. En fait, l'art égyptien paraît né dans le delta du Nil ; ses premiers monuments connus se groupent dans la plaine de Memphis et ses premières périodes d'éclat correspondent aux 4° et 5e dynasties : c'est alors que s'élèvent les pyramides de Gizeh et de Sakkarah, le temple du Sphinx.  
À la 12e dynastie appartiennent les tombeaux creusés dans le roc de Beni-Hassan, les monuments célèbres chez les Grecs sous les noms de Lac Mœris et de Labyrinthe, la fondation des grands sanctuaires de Thèbes ; enfin et surtout cette noble et élégante sculpture dont le sphinx du Louvre résume si bien le caractère.  
L'occupation sémite des Pasteurs, survenue vers la 14e dynastie, marque dans la vie intellectuelle de l'Égypte sinon un arrêt, du moins un ralentissement ; et, même après leur expulsion sous la 18e dynastie, la reprise n'est pas sans hésitation : on voit percer des influences chaldéennes, on sent un effort d'invention qui se manifeste en particulier par l'essai d'un nouveau type de temple. Hatasou risque dans son sanctuaire de Deïr-el-Bahri les dispositions par terrasses imitées des cultes asiatiques ; Aménophis IV, hérétique comme elle, tente, dans sa capitale improvisée de Tell-el-Amarna, de réformer tout le système des représentations figurées pour le réduire à des symboles empruntés au culte du disque solaire. Mais peu à peu les vieilles traditions finissent par surnager, Karnak s'achève.  
Vers le 15e siècle le centre de la civilisation égyptienne s'est fixé à Thèbes ; c'est de là qu'il rayonne sur la Nubie, consacrant son apparition sur ces terres lointaines par les temples souterrains dont le plus fameux est celui d'Ipsamboul.  
L'art égyptien est alors parvenu au terme de sa grandeur.
L'époque des Séti et des Ramsès répond assez bien dans l'histoire de l'Égypte à celle de Louis XIV en France : époque d'entreprises colossales, où l'art perd en élégance ce qu'il gagne en majesté.
Les dynasties qui suivent, sans cesse troublées par les menaces assyriennes, laissent peu de traces ; il faut attendre l'âge de paix qui répond à la dynastie saïte (26e) pour assister à une reprise, mais cette reprise est une véritable renaissance : l'art retrouve alors toute sa finesse, toute sa distinction natives.
Nous sommes au 6e siècle, à l'instant des premières relations commerciales de l'Égypte avec la Grèce. Avec le 5° siècle commence une nouvelle période de désastres : l'Égypte devient perse ; sous les successeurs de Cambyse l'art languit, mais sans changer de style, jusqu'à ce qu'un second réveil se produise après l'invasion d'Alexandre et au contact immédiat de la Grèce. Sous la dynastie saïte on pouvait se demander si l'in
fluence venait de l'Égypte à la Grèce ou de la Grèce à l'Égypte : après la conquête macédonienne le sens du courant s'accuse nettement ; l'architecture prend une liberté d'allures inconnue jusque-là et toute la variété d'expressions compatible avec les lois hiératiques dont l'Égypte ne s'affranchit jamais. L'art revêt alors sa dernière forme : celle qui dure sous la domination romaine pour ne cesser qu'au jour où le christianisme vient rompre, avec les pratiques de l'ancien culte, celles d'une architecture qui lui était liée.
Telles sont les vicissitudes qui remplissent dans l'histoire de l'art égyptien une durée quarante fois séculaire. Leur lenteur même témoigne d'une société constituée pour le maintien des traditions. (...)

Quelles influences l'Égypte a-t-elle reçues, quelles influences a-t-elle exercées? Toute la période de formation de son architecture nous échappe : l'art savant des pyramides est à coup sûr la seconde époque d'un art dont le point de départ nous est inconnu et dont les débuts se perdent dans l'obscurité des temps préhistoriques. 
Du côté de l'Orient, la guerre mit sans cesse l'empire des Pharaons en relation avec l'Asie : nous avons mentionné sous la 18° dynastie ses rapports avec la Chaldée ; les dynasties suivantes furent en lutte incessante et en continuel échange d'idées avec l'Assyrie et avec la Perse. Peut-être l'Égypte a-t-elle emprunté à la Chaldée son système de construction d'argile, mais à coup sûr elle n'emprunta point à des contrées où la pierre manque les méthodes de son architecture de pierre : son architecture d'argile peut être importée, son architecture de pierre paraît être indigène.
Du côté de l'Occident, les populations étaient encore à demi barbares alors que l'Égypte se montrait en pleine possession de son art et de son industrie : l'Égypte n'avait rien à recevoir des peuples occidentaux, ils avaient tout à apprendre d'elle. Athènes attribuait sa fondation à une colonie de bannis d'Égypte. Longtemps les ports des embouchures du Nil ne furent accessibles qu'aux navires phéniciens ; on entrevoyait alors l'Égypte à la manière de la Chine avant l'ouverture de ses ports, par les seuls objets de son exportation : mais ces menus objets suffirent pour imprimer une direction à l'art, ce furent les premiers modèles dont nos décorateurs se soient inspirés. 

Au fond de toutes les architectures de l'Occident nous en reconnaîtrons le style et comme l'empreinte.


extrait de Histoire de l'architecture, Tome 1, 1899, par Auguste Choisy (1841-1909), historien de l'architecture.

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